L'insercion, version GRQM L’insertion version G.R.Q.M.*

Nathalie Boudé



Sortir du cadre d’une façon collective et non pas marginale, c’est évidemment redéfinir “ les règles” de l’insertion et de l’intégration. Dans le cadre de la GRQM, on ne parle pas emploi mais projet. On ne regarde pas l’appartenance nationale mais la participation communautaire. La place de chacun ne s’y joue plus en termes professionnels ou financiers mais en termes de solidarité et d’ambition partagée. On retrouve l’état d’esprit des collectifs alternatifs mais élargi et hors dispositifs sociaux. Ainsi que l’écrivait Claude Sicre en 1991 dans l’Idiot International, à propos des procédures de quartier : “... Il est patent que partout où poussent des centres socio-culturels et autres foyers éducatifs, les associations d’habitants déclinent. (Or), nous mettons en œuvre une autre ambition : nous ne nous occupons pas d’individus regroupés dans de vagues entités collectives (les jeunes sans qualification, les RMistes, les mères célibataires, les toxicos, etc), nous essayons chaque jour de construire une communauté. et plutôt que de nous tourner vers la maladie - celle des autres - avec son cortège de toujours nouvelles spécialités découvertes par de toujours nouveaux spécialistes, nous nous tournons tous ensem-ble vers l’horizon de la santé, certains que sur la route les plus valides aideront les éclopés. L’alternative est simple pour les pouvoirs publics : soit financer un assistanat généralisé qui pose plus de problèmes qu'il n'en résout, soit nous aider à former des citoyens. Pour le moment, ils sont en plein dans le mauvais choix.” Et les imaginotistes font sans eux.

A Arnaud Bernard, l’insertion prend plusieurs visages.

 Quand j’aborde le sujet avec eux, les responsables du Comité de quartier me désignent ici un réfugié mal en point auquel on a procuré des papiers et des petits travaux pour subsister, là un homme de la rue qui dit avoir trouvé dans le quartier une nouvelle famille ; un retraité qui arrive à surmonter ses problèmes grâce à sa fonction de ministre de la Pêche** ; une mamie presque grabataire qui dans un autre contexte serait certainement partie en maison de retraite, etc... Autant d’individus que l’on aurait tendance ailleurs à “ou-blier” ou à juger indésirables, et qui se verraient confisquer, s'ils étaient laissés à la charge des seules institutions, toute vie personnelle et sociale normale. Humaine.
 Mais ce qui est non moins important, c’est que parmi ces membres du Comité de quartier cherchant pour moi des exemples de l’insertion que produit chemin faisant la dynamique communautaire d’Arnaud-Bernard, il y a des personnes qui font elles-mêmes partie de la catégorie dite des exclus. Seulement, ne se jugeant pas comme tels, il ne leur vient pas à l’esprit de parler d’elles-mêmes à ce propos.
 Phénomène courant ici. Comme le dit l’ancienne assistante sociale du quartier partie depuis au Mirail, en banlieue toulousaine : “A Arnaud-Bernard, il y a beaucoup de gens au RMI, mais ils s’occupent de plein de choses et ils sont joyeux. Ils ont une existence et pas forcément de culpabilité par rapport au travail. Alors qu’au Mirail, ils sont tristes et n’ont pas d’idées de choses à faire.”
 Comment pourraient-ils éprouver de la culpabilité dans un contexte où on peut entendre dire :
 -Ici, il ne faudrait pas avoir de boulot. Parce qu’on est sûr, en descendant de chez soi, de tomber sur quelqu’un que l’on connaît et que l’on apprécie ou sur quelqu’un que l’on va connaître et apprécier, et avec qui on va avoir envie de discuter ou de faire quelque chose !
 Etat d’esprit qui engendre, sans plus de distinction entre les dits-exclus, les dits-précaires, les dits-insérés, une autre logique de vie.
 Philippe est un jeune photographe de spectacles qui faute de travail touche le RMI. Il a saisi l’opportunité d’un appartement bon marché, à retaper, pour s’installer ici. Il raconte :
 - Pour moi, l’important, c’est plus la reconnaissance humaine, sociale que professionnelle. Ici je vends peu de photos mais j’en donne beaucoup aux gens qui en ont besoin et qui n’ont pas les moyens de les payer. D’un autre côté, c’est un contexte qui m’ouvre des horizons. J’ai pu approcher directement un monde culturel que je ne connaissais pas. Grâce à des artistes toulousains, j’ai pu aller faire des photos à l’Olympia ! Je voudrais travailler en association pour faire de l’édition avec d’autres photographes, mais j’attends de faire les bonnes rencontres.
 Pour l’instant, trésorier du Comité de quartier, Philippe apprend beaucoup notamment dans les relations avec la municipalité de Toulouse. Il s’occupe également de collecter les textes pour le bulletin du Comité.
 Céline, elle, vit confortablement de son salaire de “pionne”. Elle vient d’achever un DEA de sociologie, attend un enfant, et depuis qu’elle est disponible, donne également du temps au Comité. Pour le journal, elle interviewe tous les mois un habitant du quartier :
 - C’est en quelque sorte un prolongement de ce je fais à travers mes études, dit-elle. Mais avec un abord différent. Car ce que j’ai appris ici, c’est notamment que la parole ne doit pas venir de l’Etat ou des intellectuels mais des gens eux-mêmes.
 Quand je lui demande si elle a des projets professionnels, elle me répond :
   -  J’ai du mal à me projeter. Le problème, c’est que je pense qu’il n’y a pas d’avenir professionnel pour moi dans le quartier et en même temps, c’est un endroit qui ne te donne pas envie de te mettre dans un boulot régulier, administratif... Un boulot qui “t’emmerde”. Ici, je vois beaucoup de gens qui font des choses pour les autres et j’ai envie de faire pareil mais je ne sais pas encore comment. Socio-logue, c’est exclu. J’ai vu ce qu’était le monde de la recherche et ça ne m’intéresse pas. J’ai vu comment ces gens-là étaient enfermés dans leurs sujets. Ils ne regardent pas assez autour d’eux. Ils ne travaillent que sur une facette de la réalité.
 Parmi les gens qui font des choses pour les autres, il y a l’ancienne équipe dirigeante du Comité d’organisation du carnaval d’Arnaud-Bernard (Cocab). Petit groupe qui en 1992, suite à l’extinction du comité précédent - universitaire - dans lequel Claude Sicre s’était beaucoup investi, et à la décision de Dominique Baudis, de retarder cette année-là la date du carnaval pour cause d’élections municipales, s’est “insurgé” et a repris le flambeau. Pendant trois ans, Alain Maury, prothésiste-dentaire de métier et sculpteur, Pierrot Gélis, baroudeur-éducateur, Fred Ducom, formé par le Carrefour culturel durant son objection de conscience, et des peintres d’Arnaud-Bernard, ont entraîné les sans-abri qui traînaient sur le quartier dans cette aventure et dans d’autres manifestations telles que la construction d’un “village gaulois avec son fortin, sa paille, ses animaux et son forum de résistance”, un défilé de mode, des projections vidéo en plein air, et l’édition d’un journal...
 - Tout ce qu’on a organisé, raconte Fred Ducom, c’était un moyen pour les gens à la rue de se reconnaître quelque part, de retrouver une fonction. Ils se sentaient rejetés par les gens du quartier, en particulier par les commerçants, et nous on les a imbriqués dans nos actions et ça leur a fait beaucoup de bien parce que non seulement, ils se sont sentis utiles, mais ils ont rencontré des gens et ils ont découvert un nouvel horizon. et il y en a qui ont continué sur la lancée. Certains dans les fanzines ; un dans la photo.
 L’aventure a pris fin en 1996, quand l’équipe dirigeante a voulu transformer le bénévolat des uns, les CES des autres en véritables contrats de travail pour tous. Or, “les institutions qui avaient promis de financer ces créations d’emplois n’ont pas tenu leur engagement”, dit Fred et l’association lourdement endettée a été dissoute.
 - Seulement, quand on a touché au carnaval, on y retourne forcément, poursuit-il. C’est quelque chose de fantastique de mettre tout le monde déguisé dans la rue, de tout changer ! Alors en 1997, on a remis ça sans structure, sans fric et sans autorisation. Et on a quand même réussi à mettre 3.000 personnes sur la place Arnaud-Bernard. On a été obligé d’inventer des stratégies pour que les gens viennent. On a fait croire, par des tracts et des affiches, que Claude Nougaro et Lolo Ferrari venaient chanter sur la place du Capitole. Donc tout le monde y a cru et est allé voir ! Et c’est de là qu’on a emmené le cortège vers Arnaud-Bernard.
 C’est ce comité qui, sur le quartier, s’occupait spontanément d’empêcher les expulsions, les coupures d’électricité, etc... Il faisait le travail d’une association comme Droit au logement (DAL) sans être déclaré comme tel.
 - On faisait le travail qui aurait dû être celui du Comité de quartier, grommelle Pierrot Gélis.
 Pierrot Gélis et Alain Maury ont poussé très loin la solidarité de voisinage. Le premier s’y adonnant comme un “éducateur non officiel du fœtus jusqu’à la mort”, le second excerçant “la fonction d’animateur-bénévole pour adultes en grande difficulté” ; tous deux ayant eux-mêmes adopté “ le profil des marginaux dont ils s’occupent”. Profil choisi de longue date par Pierrot Gélis, mais subi par Alain Maury comme la conséquence de son travail social et que ce dernier ne trouve plus “tenable”.
 Il faut dire que l’on ne peut trouver approche plus globale et plus sacerdotale que celle d’Alain Maury : il dit lui-même qu’il a un sens civique tellement poussé qu’il va vers le sacerdoce. S’appuyant à la fois sur ses ressources personnelles, sa formation professionnelle et sur la dynamique du quartier, le fondateur du Cocab mêlait “trois techniques” : la prévention santé en prenant les gens qu’il recueillait chez lui et en les aidant à se désintoxiquer, à arrêter l’alcool, la drogue, à soigner leur sida et à adopter une hygiène de vie ; la prothèse dentaire, en appareillant gratuitement les plus démunis ; et l’animation, par la musique, les repas de quartier et le Cocab.
 -  J’ai touché un public qui ne va pas vers les organismes institutionnels ou caritatifs, aussi sympathiques soient-ils, dit-il. Parce que dans ce genre d’organismes, les gens en difficulté se retrouvent face à un type qu’ils savent payé pour leur offrir un café et parler avec eux. Alors que chez moi, il n’y a pas de barrière et ils viennent tous par le bouche à oreille : les sans-papiers, les sans-abri, les marginaux qui préfèrent les réseaux alternatifs, les séropositifs... Et rendre les gens plus autonomes, les aider à trouver un logement ou à le conserver, les aider à se soigner, les intégrer dans la vie sociale etc : tout marche de pair.
 Parmi ceux que j’ai aidés, il y avait les jeunes taggeurs du quartier, se souvient Alain Maury en montrant une fresque sur le mur de l’impasse où il habite. On les avait intégré par le biais des repas et des fêtes du quartier, et on avait trouvé un bon compromis pour désamorcer les conflits entre eux et les commerçants dont ils “refaisaient la devanture” : les commerçants leur accordaient le rideau de fer pour réaliser une fresque et ensuite ils ne touchaient plus à rien. Aujourd’hui, ils sont partis. Ils ont pris leur envol : ils chantent et dansent, certains à Marseille, d’autres à Mazamet. Quant on sait d’où viennent ces jeunes, c’est trop sympa de voir ce qu’ils sont devenus en quelques années et, c’est un exemple de ce que l’on peut faire grâce à la convivialité et la solidarité. Dans le cadre du Cocab, on a bataillé pour les démunis et on a pris de gros risques, mais on s’en est très bien sorti et on a eu de très belles réussites - sauf la dernière année - sans rien devoir à personne. Maintenant, le gros du feu est passé : il y a des relèves mais plus dans l’aspect culturel que social...
 C’est aussi l’avis de Pierrot Gélis. Ex garde-champêtre d’Arnaud-Bernard, personnage folklorique s’il en est, cet homme auquel il est difficile de donner un âge malgré sa longue barbe blanche, qui amuse toujours ceux qu’il rencontre par ses cigarettes roulées semblables à d’énormes joints remplis du tabac de mégots récupérés, est un enfant du quartier. Il a voyagé, fait tous les métiers mais il est né ici et il partageait avec sa mère l’appartement dans lequel il avait grandi. Jusqu’à ce que sa propriétaire s’éteigne, qu’un promoteur récupère la maison et l’en chasse.
 - C’est une expulsion qui a fait trois morts, raconte-t-il : ma mère, une vieille au-dessus qui habitait là depuis trente-cinq ans, et un jeune que j’avais récupéré et qui était suicidaire !
 Pierrot Gélis, lui, s’est battu jusqu’au bout, a obtenu un nouveau logement, mais celui-ci ne le satisfait pas - “mon appartement était un taudis mais je préfère ça que le faux luxe”, dit-il en montrant les murs en carton pâte de son HLM. “Et là-bas, c’était chez moi et j’avais des arbres”-, et il est toujours en procès avec le promoteur.
 RMIste lui-même, “éducateur” dans l’âme, Pierrot Gélis s’occupe aussi bien de tirer des jeunes de la psychiatrie, de tendre la main aux SDF que de perpétuer “l’Inquet”, c’est-à-dire le marché aux puces de Toulouse traditionnellement réservé au déballage des pauvres, très utile actuellement aux chômeurs et RMIstes, et depuis peu menacé de suppression par la municipalité. La précarité, il connaît. Il a fait tous les métiers mais il n’a jamais hésité à quitter un emploi pour excercer ce qu’il appelle son travail d’éducateur. Notion dans laquelle il englobe la récupération - son appartement est encombré de piles diverses de papier, de bois, de chaussures etc, et de nourriture -, la distribution - il n’a jamais acheté un timbre mais il ne vend rien, il donne - et l’aide à ses voisins - au sens large. Educateur non officiel ”parce qu’aider les gens, c’est pas en vivre”, à la fois agent d’entretien et bricoleur pour les petits vieux qui n’ont plus la force de faire leur ménage et de réparer une étagère qui tombe, assistant social d’une famille en difficulté, écrivain public, soutien d’un gamin paumé etc... Un “vrai voisin”, en quelque sorte, comme il dit.
 A cette conception de la communauté, Pierrot Gélis ne peut comprendre que le Comité de quartier se préoccupe de places à aménager, de jardin à décorer, de stationnement à régler, etc et qu’il croise les bras face aux problèmes des “sans”. Comme il n’a pas admis que les repas de quartier hebdomadaires cessent à cause de l’afflux de SDF s’étant donné le - trop bon -  tuyau.
 - Pendant trois ans, une fois par semaine, été comme hiver, on a fait des repas de quartier, avec n’importe qui et tout le monde. Et puis à un moment donné il y a eu trop de zonards et ça a commencé à faire des clans. alors d’abord, on a émis l’idée de se dispatcher sur différents quartiers de Toulouse pour y lancer d’autres repas de rue. Pour que les zonards de Bonnefoy restent à Bonnefoy, ceux de St.Cyprien à St.Cyprien, etc. Pour que chaque quartier s’occupe de “ses” zonards. Mais ça n’a pas été fait et on a occulté le problème en arrêtant tout. Résultat : l’année où le Carrefour a lancé l’opération “Repas de quartier dans toute la France”, chez nous, il y en a eu trois, et encore, au jardin, puis le samedi matin, en famille ! Et maintenant, c’est ça : c’est deux ou trois repas dans l’année. Pour le folklore. Ça ne veut plus rien dire. Surtout quand on parle de lutte contre l’exclusion.
 Le problème, c’est que l’on a un comité de quartier qui joue au Comité des fêtes. Alors qu’en principe, il est fait pour la défense des habitants. C’est du social normalement. Tu me diras, les fêtes, c’est aussi du social, mais un peu rétréci. Parce que si, pendant que le quartier fait la fête, toi on te coupe l’électricité ou on te vire de chez toi, c’est une convivialité discutable ! Pour moi, le seul valable là-dedans, c’est Claude Sicre et lui, il est Carrefour culturel et il travaille pour ça et c’est logique. Grâce à lui, le quartier bouge côté culturel et est connu. Mais pour le reste, ça s’embourgeoise...
 Comme le souligne Anne, l’assistante des Fabulous Trobadors, “la difficulté, c’est de ne pas oublier que l’on peut toujours faire mieux”.
 Or, beaucoup “d’anciens” disent que le quartier a actuellement tendance à s’endormir sur ses lauriers. D’autres, installés depuis quatre ou cinq ans comme Fred Ducom et ses complices pensent que “la vie à Arnaud Bernard, le Comité de quartier, les activités... c’est à double tranchant” :
 - A la fois, tu arrives là, t’as rien à faire et tu es embringué dans plein de choses, tu découvres un nouvel horizon. A la fois, le côté dangereux, c’est que tu te renfermes dans les mêmes trucs, dans le quartier, et tu passes plus les boulevards. On l’a vécu à fond ce passage-là. Et c’est dommage mais c’est humain, raconte Fred...
 - C’est vrai qu’il est tout à fait possible de stagner ici parce qu’on est surprotégés ; on connaît tout le monde, renchérit Julie.
 Il y a le piège de la stagnation mais il n’a qu’un temps et est peut-être un passage nécessaire. Comme les chômeurs viennent à TO7 d’abord pour reprendre des forces et se retrouver avant de songer à faire quelque chose ; les RMIstes d’Arnaud-Bernard se ressourcent à la chaleur des bistrots, du Comité de quartier, des pique-nique au jardin, des fêtes sur la place, avant de se mettre eux-mêmes en mouvement. Surtout ils bénéficient directement de l’influence de personnalités du quartier, Claude Sicre en tête. Visiblement, ceux qui travaillent avec lui ne stagnent pas très longtemps. Et s’ils ne songent pas à prendre directement en charge tous les problèmes des “sans”, ils ne se désintéressent pas de leurs concitoyens pour autant. Fred Ducom en est le meilleur exemple.

Formation professionnelle et citoyenne à travers les associations du quartier.

 Fred, qui habitait à Bègles, dans la banlieue bordelaise, a atterri au Carrefour culturel Arnaud-Bernard il y a environ cinq ans en cherchant un poste d’objecteur de conscience. Les deux ans passés à travailler dans cette association se confondent pour lui avec la formation qu’il a reçu de Claude Sicre. C’est la rencontre qui a compté, rencontre d’un “grand mec”, dit-il :
 - Je dois beaucoup à Claude pour ce que je fais maintenant, pour les idées, les gens, pour la lecture aussi - il m’a fait découvrir le polar notamment. Il m’a éclairé, ouvert les yeux sur plein de choses, et après je suis resté là, j’ai continué sur cette voie.
 Après le Carrefour culturel, Fred s’est impliqué dans le Cocab dont il a fondé le journal, avec son “corps expéditionnaire”, trio de journalistes improvisés qui participait aux “raid on the Linha” :
 - Nous faisions nos propres performances au même titre que les musiciens. Nous réalisions des journaux en direct, sur le modèle du festival de Germ-Louron.
 Ensuite Fred n’a plus quitté l’univers de l’écriture. Il s’est lancé dans la poésie, poésie publiée dans différentes revues spécialisées ; puis dans l’écriture d’un roman policier pour les adolescents. Autre volet de sa démarche, il s’est mis à faire écrire les autres. Il a commencé à animer des ateliers d’écriture quand il était au Cocab ; il a continué à travers l’association-maison d’édition qu’il a montée en 1996, avec Julie et Alexandre, deux amis béglais venus le rejoindre à Arnaud-Bernard : l’association “Le corbeau” édite une revue que les trois jeunes ont placé eux-mêmes en librairie à Toulouse, Paris, Bordeaux, Nîmes, Alès, Narbonne et Montpellier, et va faire de même avec des ouvrages, en commençant par celui de Fred.
 -  On favorise les écrits courts, la littérature d’action et l’autobiographie car chacun peut par le récit de sa vie apporter des choses intéressantes, dit Fred. Le pari, c’est de faire écrire le maximun de gens et de découvrir de jeunes talents. C’est une aventure merveilleuse, l’écriture, la lecture... Comment elles transforment les gens et le regard qu’on porte sur le monde. Moi, je veux travailler là-dedans toute ma vie. Quant à faire écrire les gens le plus possible, je trouve que c’est le top.
 Parmi les succès dont il est fier, Fred raconte l’histoire d’une classe de lycée de Lanne-mezan à laquelle il a fait faire son journal et qui a continué seule. Et celle de ces jeunes de la Reynerie qui ont créé leur revue Chimères  et qui, en une soirée sur la place des Tiercerettes, ont pris leur revanche sur un passé scolaire douloureux. Invités dans le cadre d’une manifestation  que l’on pourrait nommer selon l’ordre des festivités “Pétanque en triplette - Performance littéraire”, ils ont pu lire certains de leurs textes en public. “C’était génial, dit Fred. Ces jeunes sont de milieux défavorisés ; ils n’ont pas trop confiance en eux ; ils en ont bavé à l’école... Alors là, ils ont gagné vraiment quelque chose !”
 Alors que, lorsqu’il est arrivé là, Fred était “perdu”, “plutôt dans le négatif” - dit-il ; aujourd’hui, il transmet sa flamme. Quand il s’adresse à des enfants ou à des adolescents, à travers des lectures de contes ou des ateliers d’écriture, il s’attache à leur montrer que “dans la vie, tout est possible, mais qu’il ne faut pas attendre, qu’il faut aller chercher ce que l’on veut.” Et alors qu’auparavant, à Bègles, il était communiste, désormais, il se définit comme un “citoyen actif et responsable” qui n’attend plus la révolution. Il est rentré “au pays réel” et ne veut plus d’autre horizon que celui-là.
 Pour Frank, un animateur sportif arrivé au Carrefour Culturel il y a quelques mois, l’effet d’entraînement que produit dans un contexte convivial la proximté de gens plus ambitieux que soi est la meilleure des pédagogies. A condition de dire les choses telles qu’elles sont. Frank s’est improvisé médiateur d’un groupe de jeunes sans emploi. Groupe qui gravitait auparavant autour des taggeurs et rappeurs d’Arnaud-Bernard et qui est resté alors que ceux-ci sont partis. Et à ce groupe qui se contente de jouer au foot sur la place et boire du thé à la menthe, Frank dit :
 - Si vous ne travaillez pas, si vous êtes planté là, vous n’êtes rien. Et même mentalement vous n’êtes rien, parce que vous passez votre temps à vous chercher. On avance mieux, même dans sa tête, quand on fait quelque chose ou quand on bouge d’un lieu à un autre.
 Mais ensuite, au lieu de les mettre sous pression, de leur faire la morale, de leur indiquer ce qu’ils devraient faire, il partage des choses avec eux. Dans le quartier et en dehors.
 - Quand il  y a l’ouverture, quand il y a le partage et quand il y a l’exemple, chacun finit par trouver son truc personnel. A ce moment donné, l’autre, en face, se rend compte tout seul que toi, tu as fait quelque chose et pas lui. Et là, il se réveille.

L’action sociale spécifique est parfois nécessaire mais toujours inscrite dans le cadre de la construction communautaire.

 La culture est un cadre. Une nourriture pour l’individu et la communauté. Un ciment qui étend la convivialité, la solidarité au-delà des cercles familiaux, raciaux, professionnels. Qui fait que chemin faisant les uns évitent l’hospice, les autres le suicide, ceux-ci la drogue, ceux-là la délinquance, etc. C’est cette approche et l’état de conscience qu’elle provoque qui fait la formation des jeunes, la tolérance des vieux, qui résoud des conflits, qui produit le dialogue. Si un quartier (un village ou une ville) se prend en main et s’érige en “sujet capable de penser par lui-même”, il peut mieux faire que tous les programmes de traitement social, pensent les imaginotistes. C’est vrai jusqu’à un certain stade. Tant que le nombre de personnes en difficulté ne dépasse pas un certain seuil. Au delà, l’action sociale spécifique est nécessaire, mais toujours inscrite dans le cadre de cette construction communautaire. C’est cette imbrication qui explique tout ce que le Cocab a pu réaliser en matière de “réinsertion”, comme disent les spécialistes. C’est également à Marseille ce qui fait la force du Tipi, une association créée par une chourmette ex-toxicomane et atteinte du sida surnommée Tati Ninja que Massilia Sound System a incité à monter son propre “commando fada” pour “bouléguer” tous ceux qui se pensent seuls avec leurs problèmes de santé ou d’exclusions diverses.
 Le Tipi est à la fois un réseau d’entraide et d’échange de savoirs ainsi qu’un outil d’information et de prévention utilisant entre autres les sound system et les “raves” pour se faire entendre. “Il est arrivé dans la lutte contre le sida et la toxicomanie comme un rayon de soleil”, racontent ses membres. “Parce qu’un stand du Tipi, c’est pas fait pour pleurer. Y’a les djimbles, les couleurs, la Tati Ninja...” L’association possède ses ateliers de création - peinture sur tee-shirts et sur voiles ; paroles et musique ; éciture etc - qui servent de support de rencontres mais aussi de gagne-pain pour les participants vendant leurs productions dans des foires artisanales. Foires où est installé aussi malgré son caractère incongru en ces lieux le stand d’information-prévention sur le sida et la toxicomanie qui touche ainsi les parents, les grands-parents...
 Le Tipi organise ses festivités telles “le Rassemble-ment des sorcières du Sud” ou un défilé de mode sur le comptoir du bar d’un chourmo du quartier, participe aux festivités organisées par le chourme et même aux concerts, côté scène, du Massilia Sound System. Le groupe marseillais a non seulement tendu le micro à la Tati Ninja mais lui a donné des “riddims” pour se produire avec son “commando chantant”, les Guenon’s Girls, en avant-première de leurs concerts.
 - La créativité est une contrainte salutaire, dit la fondatrice du Tipi. C’est pas de la réinsertion - on n’est pas réinsérables - mais c’est un projet de vie. L’atelier "paroles et musique" en particulier a marché du tonnerre. Il a redonné une impulsion extraordinaire à des gens qui avaient perdu tout espoir, y compris l’espoir de pouvoir un jour à nouveau gratter leur guitare tellement ils se sentaient condamnés. Plusieurs groupes ont émané de là ; des groupes qui sont en train d’enregistrer leurs compositions. C’est comme à partir de l’artisanat, chacun est un artiste et a un potentiel à utiliser. Moi, je me suis réappropriée ma vie par l’écriture de chansons, par la peinture sur tee-shirts, par le fait de prendre un nom, de bâtir mon identité, de reprendre avec les autres mon histoire en main.
 “Au Tipi, il y a de tout”, raconte une des Guenon’s Girls : “des séropositifs, des malades et des gens qui n’ont rien du tout mais qui ont envie de faire avancer les choses”.
 Cette association ne se vit pas comme un univers à part - ce qui lui donne tout son sens - puisqu’elle réseaute avec des associations d’artistes, est imbriquée dans la chourmo, et participe “à fond de fond” au mouvement “Stop the Cono”. A tel point que l’identité qui se dégage de cette équipe associative dépasse largement la lutte contre le sida et la toxicomanie. Ce sont des valeurs qu’elle met en avant, valeurs de tolérance, de non-violence, de respect de soi et des autres, valeurs à appliquer aussi bien envers les étrangers visés par le Front National, envers les petits vieux que l’on abandonne si facilement dans des maisons de retraite qu’envers les malades du sida que l’on “aimerait bien parquer dans des sidatoriums”.
 - C’est l’état d’esprit de la chourme, dit la Tati Ninja : on est tous dans la même galère et on ne doit pas, tous autant qu’on est, quelle que soit l’exclusion dont on est victime, se laisser enfermer dans la zone d’obscurité que symbolise la montée du Front National en Méditerra-née.
 Quand ce n’est pas d’imbrication qu’il s’agit, ce devrait être de collaboration. Claude Sicre m’a confié :
 - Je suis persuadé que tous les problèmes d’exclusion même les plus dramatiques pourraient être résolus, si les services sociaux institutionnels voulaient collaborer avec des associations comme les nôtres. Les comités d’habitants ne peuvent pas tout prendre en charge directement mais la réinsertion d’une personne désocialisée passe forcément par eux. Il ne sert à rien de trouver un logement et de donner un RMI à quelqu’un s’il n’a personne à qui parler au quotidien, personne avec qui boire un verre en sortant de chez lui ! J’aimerais avoir une heure d’antenne à la télé pour dire toutes ces choses ; seulement, évidemment, je n’y suis pas invité !
 Choses élémentaires, solutions relevant du bon sens, tellement simples justement que l’on ne veut pas les entendre !
 
 
 

*Extrait  de Les Bâtisseurs de la marge - De l'exclusion à la réconciliation, Voyage initiatique à travers des réseaux de citoyens.

** titre folklorique : il s’occupe en réalité de l’organisation du concours de péche annuel et des rapports avec la Fédération de la pêche.