Nathalie Boudé
A Arnaud Bernard, l’insertion prend plusieurs visages.
Quand j’aborde le sujet avec eux, les responsables du Comité
de quartier me désignent ici un réfugié mal en point
auquel on a procuré des papiers et des petits travaux pour subsister,
là un homme de la rue qui dit avoir trouvé dans le quartier
une nouvelle famille ; un retraité qui arrive à surmonter
ses problèmes grâce à sa fonction de ministre de la
Pêche** ; une mamie presque grabataire qui dans un autre contexte
serait certainement partie en maison de retraite, etc... Autant d’individus
que l’on aurait tendance ailleurs à “ou-blier” ou à juger
indésirables, et qui se verraient confisquer, s'ils étaient
laissés à la charge des seules institutions, toute vie personnelle
et sociale normale. Humaine.
Mais ce qui est non moins important, c’est que parmi ces membres
du Comité de quartier cherchant pour moi des exemples de l’insertion
que produit chemin faisant la dynamique communautaire d’Arnaud-Bernard,
il y a des personnes qui font elles-mêmes partie de la catégorie
dite des exclus. Seulement, ne se jugeant pas comme tels, il ne leur vient
pas à l’esprit de parler d’elles-mêmes à ce propos.
Phénomène courant ici. Comme le dit l’ancienne
assistante sociale du quartier partie depuis au Mirail, en banlieue toulousaine
: “A Arnaud-Bernard, il y a beaucoup de gens au RMI, mais ils s’occupent
de plein de choses et ils sont joyeux. Ils ont une existence et pas forcément
de culpabilité par rapport au travail. Alors qu’au Mirail, ils sont
tristes et n’ont pas d’idées de choses à faire.”
Comment pourraient-ils éprouver de la culpabilité
dans un contexte où on peut entendre dire :
-Ici, il ne faudrait pas avoir de boulot. Parce qu’on est sûr,
en descendant de chez soi, de tomber sur quelqu’un que l’on connaît
et que l’on apprécie ou sur quelqu’un que l’on va connaître
et apprécier, et avec qui on va avoir envie de discuter ou de faire
quelque chose !
Etat d’esprit qui engendre, sans plus de distinction entre les
dits-exclus, les dits-précaires, les dits-insérés,
une autre logique de vie.
Philippe est un jeune photographe de spectacles qui faute de
travail touche le RMI. Il a saisi l’opportunité d’un appartement
bon marché, à retaper, pour s’installer ici. Il raconte :
- Pour moi, l’important, c’est plus la reconnaissance humaine,
sociale que professionnelle. Ici je vends peu de photos mais j’en donne
beaucoup aux gens qui en ont besoin et qui n’ont pas les moyens de les
payer. D’un autre côté, c’est un contexte qui m’ouvre des
horizons. J’ai pu approcher directement un monde culturel que je ne connaissais
pas. Grâce à des artistes toulousains, j’ai pu aller faire
des photos à l’Olympia ! Je voudrais travailler en association pour
faire de l’édition avec d’autres photographes, mais j’attends de
faire les bonnes rencontres.
Pour l’instant, trésorier du Comité de quartier,
Philippe apprend beaucoup notamment dans les relations avec la municipalité
de Toulouse. Il s’occupe également de collecter les textes pour
le bulletin du Comité.
Céline, elle, vit confortablement de son salaire de “pionne”.
Elle vient d’achever un DEA de sociologie, attend un enfant, et depuis
qu’elle est disponible, donne également du temps au Comité.
Pour le journal, elle interviewe tous les mois un habitant du quartier
:
- C’est en quelque sorte un prolongement de ce je fais à
travers mes études, dit-elle. Mais avec un abord différent.
Car ce que j’ai appris ici, c’est notamment que la parole ne doit pas venir
de l’Etat ou des intellectuels mais des gens eux-mêmes.
Quand je lui demande si elle a des projets professionnels, elle
me répond :
- J’ai du mal à me projeter. Le problème,
c’est que je pense qu’il n’y a pas d’avenir professionnel pour moi dans
le quartier et en même temps, c’est un endroit qui ne te donne pas
envie de te mettre dans un boulot régulier, administratif... Un
boulot qui “t’emmerde”. Ici, je vois beaucoup de gens qui font des choses
pour les autres et j’ai envie de faire pareil mais je ne sais pas encore
comment. Socio-logue, c’est exclu. J’ai vu ce qu’était le monde
de la recherche et ça ne m’intéresse pas. J’ai vu comment
ces gens-là étaient enfermés dans leurs sujets. Ils
ne regardent pas assez autour d’eux. Ils ne travaillent que sur une facette
de la réalité.
Parmi les gens qui font des choses pour les autres, il y a l’ancienne
équipe dirigeante du Comité d’organisation du carnaval d’Arnaud-Bernard
(Cocab). Petit groupe qui en 1992, suite à l’extinction du comité
précédent - universitaire - dans lequel Claude Sicre s’était
beaucoup investi, et à la décision de Dominique Baudis, de
retarder cette année-là la date du carnaval pour cause d’élections
municipales, s’est “insurgé” et a repris le flambeau. Pendant trois
ans, Alain Maury, prothésiste-dentaire de métier et sculpteur,
Pierrot Gélis, baroudeur-éducateur, Fred Ducom, formé
par le Carrefour culturel durant son objection de conscience, et des peintres
d’Arnaud-Bernard, ont entraîné les sans-abri qui traînaient
sur le quartier dans cette aventure et dans d’autres manifestations telles
que la construction d’un “village gaulois avec son fortin, sa paille, ses
animaux et son forum de résistance”, un défilé de
mode, des projections vidéo en plein air, et l’édition d’un
journal...
- Tout ce qu’on a organisé, raconte Fred Ducom, c’était
un moyen pour les gens à la rue de se reconnaître quelque
part, de retrouver une fonction. Ils se sentaient rejetés par les
gens du quartier, en particulier par les commerçants, et nous on
les a imbriqués dans nos actions et ça leur a fait beaucoup
de bien parce que non seulement, ils se sont sentis utiles, mais ils ont
rencontré des gens et ils ont découvert un nouvel horizon.
et il y en a qui ont continué sur la lancée. Certains dans
les fanzines ; un dans la photo.
L’aventure a pris fin en 1996, quand l’équipe dirigeante
a voulu transformer le bénévolat des uns, les CES des autres
en véritables contrats de travail pour tous. Or, “les institutions
qui avaient promis de financer ces créations d’emplois n’ont pas
tenu leur engagement”, dit Fred et l’association lourdement endettée
a été dissoute.
- Seulement, quand on a touché au carnaval, on y retourne
forcément, poursuit-il. C’est quelque chose de fantastique de mettre
tout le monde déguisé dans la rue, de tout changer ! Alors
en 1997, on a remis ça sans structure, sans fric et sans autorisation.
Et on a quand même réussi à mettre 3.000 personnes
sur la place Arnaud-Bernard. On a été obligé d’inventer
des stratégies pour que les gens viennent. On a fait croire, par
des tracts et des affiches, que Claude Nougaro et Lolo Ferrari venaient
chanter sur la place du Capitole. Donc tout le monde y a cru et est allé
voir ! Et c’est de là qu’on a emmené le cortège vers
Arnaud-Bernard.
C’est ce comité qui, sur le quartier, s’occupait spontanément
d’empêcher les expulsions, les coupures d’électricité,
etc... Il faisait le travail d’une association comme Droit au logement
(DAL) sans être déclaré comme tel.
- On faisait le travail qui aurait dû être celui
du Comité de quartier, grommelle Pierrot Gélis.
Pierrot Gélis et Alain Maury ont poussé très
loin la solidarité de voisinage. Le premier s’y adonnant comme un
“éducateur non officiel du fœtus jusqu’à la mort”, le second
excerçant “la fonction d’animateur-bénévole pour adultes
en grande difficulté” ; tous deux ayant eux-mêmes adopté
“ le profil des marginaux dont ils s’occupent”. Profil choisi de longue
date par Pierrot Gélis, mais subi par Alain Maury comme la conséquence
de son travail social et que ce dernier ne trouve plus “tenable”.
Il faut dire que l’on ne peut trouver approche plus globale et
plus sacerdotale que celle d’Alain Maury : il dit lui-même qu’il
a un sens civique tellement poussé qu’il va vers le sacerdoce. S’appuyant
à la fois sur ses ressources personnelles, sa formation professionnelle
et sur la dynamique du quartier, le fondateur du Cocab mêlait “trois
techniques” : la prévention santé en prenant les gens qu’il
recueillait chez lui et en les aidant à se désintoxiquer,
à arrêter l’alcool, la drogue, à soigner leur sida
et à adopter une hygiène de vie ; la prothèse dentaire,
en appareillant gratuitement les plus démunis ; et l’animation,
par la musique, les repas de quartier et le Cocab.
- J’ai touché un public qui ne va pas vers les organismes
institutionnels ou caritatifs, aussi sympathiques soient-ils, dit-il. Parce
que dans ce genre d’organismes, les gens en difficulté se retrouvent
face à un type qu’ils savent payé pour leur offrir un café
et parler avec eux. Alors que chez moi, il n’y a pas de barrière
et ils viennent tous par le bouche à oreille : les sans-papiers,
les sans-abri, les marginaux qui préfèrent les réseaux
alternatifs, les séropositifs... Et rendre les gens plus autonomes,
les aider à trouver un logement ou à le conserver, les aider
à se soigner, les intégrer dans la vie sociale etc : tout
marche de pair.
Parmi ceux que j’ai aidés, il y avait les jeunes taggeurs
du quartier, se souvient Alain Maury en montrant une fresque sur le mur
de l’impasse où il habite. On les avait intégré par
le biais des repas et des fêtes du quartier, et on avait trouvé
un bon compromis pour désamorcer les conflits entre eux et les commerçants
dont ils “refaisaient la devanture” : les commerçants leur accordaient
le rideau de fer pour réaliser une fresque et ensuite ils ne touchaient
plus à rien. Aujourd’hui, ils sont partis. Ils ont pris leur envol
: ils chantent et dansent, certains à Marseille, d’autres à
Mazamet. Quant on sait d’où viennent ces jeunes, c’est trop sympa
de voir ce qu’ils sont devenus en quelques années et, c’est un exemple
de ce que l’on peut faire grâce à la convivialité et
la solidarité. Dans le cadre du Cocab, on a bataillé pour
les démunis et on a pris de gros risques, mais on s’en est très
bien sorti et on a eu de très belles réussites - sauf la
dernière année - sans rien devoir à personne. Maintenant,
le gros du feu est passé : il y a des relèves mais plus dans
l’aspect culturel que social...
C’est aussi l’avis de Pierrot Gélis. Ex garde-champêtre
d’Arnaud-Bernard, personnage folklorique s’il en est, cet homme auquel
il est difficile de donner un âge malgré sa longue barbe blanche,
qui amuse toujours ceux qu’il rencontre par ses cigarettes roulées
semblables à d’énormes joints remplis du tabac de mégots
récupérés, est un enfant du quartier. Il a voyagé,
fait tous les métiers mais il est né ici et il partageait
avec sa mère l’appartement dans lequel il avait grandi. Jusqu’à
ce que sa propriétaire s’éteigne, qu’un promoteur récupère
la maison et l’en chasse.
- C’est une expulsion qui a fait trois morts, raconte-t-il :
ma mère, une vieille au-dessus qui habitait là depuis trente-cinq
ans, et un jeune que j’avais récupéré et qui était
suicidaire !
Pierrot Gélis, lui, s’est battu jusqu’au bout, a obtenu
un nouveau logement, mais celui-ci ne le satisfait pas - “mon appartement
était un taudis mais je préfère ça que le faux
luxe”, dit-il en montrant les murs en carton pâte de son HLM. “Et
là-bas, c’était chez moi et j’avais des arbres”-, et il est
toujours en procès avec le promoteur.
RMIste lui-même, “éducateur” dans l’âme, Pierrot
Gélis s’occupe aussi bien de tirer des jeunes de la psychiatrie,
de tendre la main aux SDF que de perpétuer “l’Inquet”, c’est-à-dire
le marché aux puces de Toulouse traditionnellement réservé
au déballage des pauvres, très utile actuellement aux chômeurs
et RMIstes, et depuis peu menacé de suppression par la municipalité.
La précarité, il connaît. Il a fait tous les métiers
mais il n’a jamais hésité à quitter un emploi pour
excercer ce qu’il appelle son travail d’éducateur. Notion dans laquelle
il englobe la récupération - son appartement est encombré
de piles diverses de papier, de bois, de chaussures etc, et de nourriture
-, la distribution - il n’a jamais acheté un timbre mais il ne vend
rien, il donne - et l’aide à ses voisins - au sens large. Educateur
non officiel ”parce qu’aider les gens, c’est pas en vivre”, à la
fois agent d’entretien et bricoleur pour les petits vieux qui n’ont plus
la force de faire leur ménage et de réparer une étagère
qui tombe, assistant social d’une famille en difficulté, écrivain
public, soutien d’un gamin paumé etc... Un “vrai voisin”, en quelque
sorte, comme il dit.
A cette conception de la communauté, Pierrot Gélis
ne peut comprendre que le Comité de quartier se préoccupe
de places à aménager, de jardin à décorer,
de stationnement à régler, etc et qu’il croise les bras face
aux problèmes des “sans”. Comme il n’a pas admis que les repas de
quartier hebdomadaires cessent à cause de l’afflux de SDF s’étant
donné le - trop bon - tuyau.
- Pendant trois ans, une fois par semaine, été
comme hiver, on a fait des repas de quartier, avec n’importe qui et tout
le monde. Et puis à un moment donné il y a eu trop de zonards
et ça a commencé à faire des clans. alors d’abord,
on a émis l’idée de se dispatcher sur différents quartiers
de Toulouse pour y lancer d’autres repas de rue. Pour que les zonards de
Bonnefoy restent à Bonnefoy, ceux de St.Cyprien à St.Cyprien,
etc. Pour que chaque quartier s’occupe de “ses” zonards. Mais ça
n’a pas été fait et on a occulté le problème
en arrêtant tout. Résultat : l’année où le Carrefour
a lancé l’opération “Repas de quartier dans toute la France”,
chez nous, il y en a eu trois, et encore, au jardin, puis le samedi matin,
en famille ! Et maintenant, c’est ça : c’est deux ou trois repas
dans l’année. Pour le folklore. Ça ne veut plus rien dire.
Surtout quand on parle de lutte contre l’exclusion.
Le problème, c’est que l’on a un comité de quartier
qui joue au Comité des fêtes. Alors qu’en principe, il est
fait pour la défense des habitants. C’est du social normalement.
Tu me diras, les fêtes, c’est aussi du social, mais un peu rétréci.
Parce que si, pendant que le quartier fait la fête, toi on te coupe
l’électricité ou on te vire de chez toi, c’est une convivialité
discutable ! Pour moi, le seul valable là-dedans, c’est Claude Sicre
et lui, il est Carrefour culturel et il travaille pour ça et c’est
logique. Grâce à lui, le quartier bouge côté
culturel et est connu. Mais pour le reste, ça s’embourgeoise...
Comme le souligne Anne, l’assistante des Fabulous Trobadors,
“la difficulté, c’est de ne pas oublier que l’on peut toujours faire
mieux”.
Or, beaucoup “d’anciens” disent que le quartier a actuellement
tendance à s’endormir sur ses lauriers. D’autres, installés
depuis quatre ou cinq ans comme Fred Ducom et ses complices pensent que
“la vie à Arnaud Bernard, le Comité de quartier, les activités...
c’est à double tranchant” :
- A la fois, tu arrives là, t’as rien à faire et
tu es embringué dans plein de choses, tu découvres un nouvel
horizon. A la fois, le côté dangereux, c’est que tu te renfermes
dans les mêmes trucs, dans le quartier, et tu passes plus les boulevards.
On l’a vécu à fond ce passage-là. Et c’est dommage
mais c’est humain, raconte Fred...
- C’est vrai qu’il est tout à fait possible de stagner
ici parce qu’on est surprotégés ; on connaît tout le
monde, renchérit Julie.
Il y a le piège de la stagnation mais il n’a qu’un temps
et est peut-être un passage nécessaire. Comme les chômeurs
viennent à TO7 d’abord pour reprendre des forces et se retrouver
avant de songer à faire quelque chose ; les RMIstes d’Arnaud-Bernard
se ressourcent à la chaleur des bistrots, du Comité de quartier,
des pique-nique au jardin, des fêtes sur la place, avant de se mettre
eux-mêmes en mouvement. Surtout ils bénéficient directement
de l’influence de personnalités du quartier, Claude Sicre en tête.
Visiblement, ceux qui travaillent avec lui ne stagnent pas très
longtemps. Et s’ils ne songent pas à prendre directement en charge
tous les problèmes des “sans”, ils ne se désintéressent
pas de leurs concitoyens pour autant. Fred Ducom en est le meilleur exemple.
Formation professionnelle et citoyenne à travers les associations du quartier.
Fred, qui habitait à Bègles, dans la banlieue bordelaise,
a atterri au Carrefour culturel Arnaud-Bernard il y a environ cinq ans
en cherchant un poste d’objecteur de conscience. Les deux ans passés
à travailler dans cette association se confondent pour lui avec
la formation qu’il a reçu de Claude Sicre. C’est la rencontre qui
a compté, rencontre d’un “grand mec”, dit-il :
- Je dois beaucoup à Claude pour ce que je fais maintenant,
pour les idées, les gens, pour la lecture aussi - il m’a fait découvrir
le polar notamment. Il m’a éclairé, ouvert les yeux sur plein
de choses, et après je suis resté là, j’ai continué
sur cette voie.
Après le Carrefour culturel, Fred s’est impliqué
dans le Cocab dont il a fondé le journal, avec son “corps expéditionnaire”,
trio de journalistes improvisés qui participait aux “raid on the
Linha” :
- Nous faisions nos propres performances au même titre
que les musiciens. Nous réalisions des journaux en direct, sur le
modèle du festival de Germ-Louron.
Ensuite Fred n’a plus quitté l’univers de l’écriture.
Il s’est lancé dans la poésie, poésie publiée
dans différentes revues spécialisées ; puis dans l’écriture
d’un roman policier pour les adolescents. Autre volet de sa démarche,
il s’est mis à faire écrire les autres. Il a commencé
à animer des ateliers d’écriture quand il était au
Cocab ; il a continué à travers l’association-maison d’édition
qu’il a montée en 1996, avec Julie et Alexandre, deux amis béglais
venus le rejoindre à Arnaud-Bernard : l’association “Le corbeau”
édite une revue que les trois jeunes ont placé eux-mêmes
en librairie à Toulouse, Paris, Bordeaux, Nîmes, Alès,
Narbonne et Montpellier, et va faire de même avec des ouvrages, en
commençant par celui de Fred.
- On favorise les écrits courts, la littérature
d’action et l’autobiographie car chacun peut par le récit de sa
vie apporter des choses intéressantes, dit Fred. Le pari, c’est
de faire écrire le maximun de gens et de découvrir de jeunes
talents. C’est une aventure merveilleuse, l’écriture, la lecture...
Comment elles transforment les gens et le regard qu’on porte sur le monde.
Moi, je veux travailler là-dedans toute ma vie. Quant à faire
écrire les gens le plus possible, je trouve que c’est le top.
Parmi les succès dont il est fier, Fred raconte l’histoire
d’une classe de lycée de Lanne-mezan à laquelle il a fait
faire son journal et qui a continué seule. Et celle de ces jeunes
de la Reynerie qui ont créé leur revue Chimères
et qui, en une soirée sur la place des Tiercerettes, ont pris leur
revanche sur un passé scolaire douloureux. Invités dans le
cadre d’une manifestation que l’on pourrait nommer selon l’ordre
des festivités “Pétanque en triplette - Performance littéraire”,
ils ont pu lire certains de leurs textes en public. “C’était génial,
dit Fred. Ces jeunes sont de milieux défavorisés ; ils n’ont
pas trop confiance en eux ; ils en ont bavé à l’école...
Alors là, ils ont gagné vraiment quelque chose !”
Alors que, lorsqu’il est arrivé là, Fred était
“perdu”, “plutôt dans le négatif” - dit-il ; aujourd’hui,
il transmet sa flamme. Quand il s’adresse à des enfants ou à
des adolescents, à travers des lectures de contes ou des ateliers
d’écriture, il s’attache à leur montrer que “dans la vie,
tout est possible, mais qu’il ne faut pas attendre, qu’il faut aller chercher
ce que l’on veut.” Et alors qu’auparavant, à Bègles, il était
communiste, désormais, il se définit comme un “citoyen actif
et responsable” qui n’attend plus la révolution. Il est rentré
“au pays réel” et ne veut plus d’autre horizon que celui-là.
Pour Frank, un animateur sportif arrivé au Carrefour Culturel
il y a quelques mois, l’effet d’entraînement que produit dans un
contexte convivial la proximté de gens plus ambitieux que soi est
la meilleure des pédagogies. A condition de dire les choses telles
qu’elles sont. Frank s’est improvisé médiateur d’un groupe
de jeunes sans emploi. Groupe qui gravitait auparavant autour des taggeurs
et rappeurs d’Arnaud-Bernard et qui est resté alors que ceux-ci
sont partis. Et à ce groupe qui se contente de jouer au foot sur
la place et boire du thé à la menthe, Frank dit :
- Si vous ne travaillez pas, si vous êtes planté
là, vous n’êtes rien. Et même mentalement vous n’êtes
rien, parce que vous passez votre temps à vous chercher. On avance
mieux, même dans sa tête, quand on fait quelque chose ou quand
on bouge d’un lieu à un autre.
Mais ensuite, au lieu de les mettre sous pression, de leur faire
la morale, de leur indiquer ce qu’ils devraient faire, il partage des choses
avec eux. Dans le quartier et en dehors.
- Quand il y a l’ouverture, quand il y a le partage et
quand il y a l’exemple, chacun finit par trouver son truc personnel. A
ce moment donné, l’autre, en face, se rend compte tout seul que
toi, tu as fait quelque chose et pas lui. Et là, il se réveille.
L’action sociale spécifique est parfois nécessaire mais toujours inscrite dans le cadre de la construction communautaire.
La culture est un cadre. Une nourriture pour l’individu et la
communauté. Un ciment qui étend la convivialité, la
solidarité au-delà des cercles familiaux, raciaux, professionnels.
Qui fait que chemin faisant les uns évitent l’hospice, les autres
le suicide, ceux-ci la drogue, ceux-là la délinquance, etc.
C’est cette approche et l’état de conscience qu’elle provoque qui
fait la formation des jeunes, la tolérance des vieux, qui résoud
des conflits, qui produit le dialogue. Si un quartier (un village ou une
ville) se prend en main et s’érige en “sujet capable de penser par
lui-même”, il peut mieux faire que tous les programmes de traitement
social, pensent les imaginotistes. C’est vrai jusqu’à un certain
stade. Tant que le nombre de personnes en difficulté ne dépasse
pas un certain seuil. Au delà, l’action sociale spécifique
est nécessaire, mais toujours inscrite dans le cadre de cette construction
communautaire. C’est cette imbrication qui explique tout ce que le Cocab
a pu réaliser en matière de “réinsertion”, comme disent
les spécialistes. C’est également à Marseille ce qui
fait la force du Tipi, une association créée par une chourmette
ex-toxicomane et atteinte du sida surnommée Tati Ninja que Massilia
Sound System a incité à monter son propre “commando fada”
pour “bouléguer” tous ceux qui se pensent seuls avec leurs problèmes
de santé ou d’exclusions diverses.
Le Tipi est à la fois un réseau d’entraide et d’échange
de savoirs ainsi qu’un outil d’information et de prévention utilisant
entre autres les sound system et les “raves” pour se faire entendre. “Il
est arrivé dans la lutte contre le sida et la toxicomanie comme
un rayon de soleil”, racontent ses membres. “Parce qu’un stand du Tipi,
c’est pas fait pour pleurer. Y’a les djimbles, les couleurs, la Tati Ninja...”
L’association possède ses ateliers de création - peinture
sur tee-shirts et sur voiles ; paroles et musique ; éciture etc
- qui servent de support de rencontres mais aussi de gagne-pain pour les
participants vendant leurs productions dans des foires artisanales. Foires
où est installé aussi malgré son caractère
incongru en ces lieux le stand d’information-prévention sur le sida
et la toxicomanie qui touche ainsi les parents, les grands-parents...
Le Tipi organise ses festivités telles “le Rassemble-ment
des sorcières du Sud” ou un défilé de mode sur le
comptoir du bar d’un chourmo du quartier, participe aux festivités
organisées par le chourme et même aux concerts, côté
scène, du Massilia Sound System. Le groupe marseillais a non seulement
tendu le micro à la Tati Ninja mais lui a donné des “riddims”
pour se produire avec son “commando chantant”, les Guenon’s Girls, en avant-première
de leurs concerts.
- La créativité est une contrainte salutaire, dit
la fondatrice du Tipi. C’est pas de la réinsertion - on n’est pas
réinsérables - mais c’est un projet de vie. L’atelier "paroles
et musique" en particulier a marché du tonnerre. Il a redonné
une impulsion extraordinaire à des gens qui avaient perdu tout espoir,
y compris l’espoir de pouvoir un jour à nouveau gratter leur guitare
tellement ils se sentaient condamnés. Plusieurs groupes ont émané
de là ; des groupes qui sont en train d’enregistrer leurs compositions.
C’est comme à partir de l’artisanat, chacun est un artiste et a
un potentiel à utiliser. Moi, je me suis réappropriée
ma vie par l’écriture de chansons, par la peinture sur tee-shirts,
par le fait de prendre un nom, de bâtir mon identité, de reprendre
avec les autres mon histoire en main.
“Au Tipi, il y a de tout”, raconte une des Guenon’s Girls : “des
séropositifs, des malades et des gens qui n’ont rien du tout mais
qui ont envie de faire avancer les choses”.
Cette association ne se vit pas comme un univers à part
- ce qui lui donne tout son sens - puisqu’elle réseaute avec des
associations d’artistes, est imbriquée dans la chourmo, et participe
“à fond de fond” au mouvement “Stop the Cono”. A tel point que l’identité
qui se dégage de cette équipe associative dépasse
largement la lutte contre le sida et la toxicomanie. Ce sont des valeurs
qu’elle met en avant, valeurs de tolérance, de non-violence, de
respect de soi et des autres, valeurs à appliquer aussi bien envers
les étrangers visés par le Front National, envers les petits
vieux que l’on abandonne si facilement dans des maisons de retraite qu’envers
les malades du sida que l’on “aimerait bien parquer dans des sidatoriums”.
- C’est l’état d’esprit de la chourme, dit la Tati Ninja
: on est tous dans la même galère et on ne doit pas, tous
autant qu’on est, quelle que soit l’exclusion dont on est victime, se laisser
enfermer dans la zone d’obscurité que symbolise la montée
du Front National en Méditerra-née.
Quand ce n’est pas d’imbrication qu’il s’agit, ce devrait être
de collaboration. Claude Sicre m’a confié :
- Je suis persuadé que tous les problèmes d’exclusion
même les plus dramatiques pourraient être résolus, si
les services sociaux institutionnels voulaient collaborer avec des associations
comme les nôtres. Les comités d’habitants ne peuvent pas tout
prendre en charge directement mais la réinsertion d’une personne
désocialisée passe forcément par eux. Il ne sert à
rien de trouver un logement et de donner un RMI à quelqu’un s’il
n’a personne à qui parler au quotidien, personne avec qui boire
un verre en sortant de chez lui ! J’aimerais avoir une heure d’antenne
à la télé pour dire toutes ces choses ; seulement,
évidemment, je n’y suis pas invité !
Choses élémentaires, solutions relevant du bon
sens, tellement simples justement que l’on ne veut pas les entendre !
*Extrait de Les Bâtisseurs de la marge - De l'exclusion à la réconciliation, Voyage initiatique à travers des réseaux de citoyens.
** titre folklorique : il s’occupe en réalité de l’organisation
du concours de péche annuel et des rapports avec la Fédération
de la pêche.