Félix-Marcel Castan
Nous sommes dans un pays où certainement
a sévi l’unitarisme philosophique et conceptuel, l’unitarisme organique
le plus rigoureux. Certainement il n’y a pas de pays au monde qui soit
aussi centralisé que la France. Il n’y a pas de littérature
et de conscience nationale qui soit plus unitariste. Nous disions : “ le
support latent de toute la pensée française, c’est une philosophie
de l’unité, une philosophie de l’unitarisme, une philosophie qui
refuse l’autre, qui refuse la dualité, qui refuse la pluralité”.
Parce que nous nous trouvions dans ce pays qui était le plus unitariste
du monde, nous avons été amenés, nous, écrivains
occitans - je dis nous d’une manière très large, tous les
écrivains depuis deux ou trois siècles, confrontés
à cette réalité, à la culture française,
dans laquelle nous sommes tous élevés, par l’école
- nous avons été amenés à élaborer une
contre-philosophie, une philosophie de la pluralité. Un peu partout
on a le sentiment que les cultures sont diverses.
Nous sommes obligés, en face de la culture française,
de développer, non seulement un sentiment vague du pluralisme, mais
une véritable philosophie de la pluralité. Et c’est cette
philosophie de la pluralité que nous opposons à la philosophie
de l’unité, de l’unitarisme que nous croyons latent, dans la conscience
française. Jusqu’ici nous étions un peu seul à le
dire. Or il se trouve que depuis peu, c’est-à-dire depuis deux,
trois ou quatre ans, c’est au centre même de la France, au centre
de la pensée française, qu’est née cette idée,
cette terreur des intellectuels français, cette terreur qui s’exprime
dans cette formule : “tout le monde se sent prisonnier de ce qu’on appelle
la pensée unique”. Notre point de vue n’est pas seulement notre
point de vue, mais il est déjà exigé par la pensée
de l’adversaire, si je peux dire, de l’autre côté de la barrière.
On sent la nécessité de sortir de cet enfer, de la philosophie
de l’unité. Seulement on ne sort pas de la philosophie de l’unité,
en le disant. Il ne suffit pas de le dire, il ne suffit pas de se plaindre,
de se lamenter. Je pense personnellement, et je crois que c’est le sens
de toutes nos actions, que s’il n’y a pas intervention de l’extérieur,
à l’intérieur du débat de la nation française
elle-même, s’il n’y a pas intervention d’une altérité
- et cette altérité c’est la culture occitane, qui se trouve
prête à intervenir dans ce sens - s’il n’y a pas d’intervention
de l’extérieur, on ne sortira jamais de la pensée unique.
Le message de la culture occitane devient d’une actualité absolue,
il est le message fondamental, le message principal dont la nation française
a besoin aujourd’hui. En développant l’idée du pluralisme
culturel, il est évident qu’au départ, la littérature
occitane plaidait pour sa propre existence, pour la reconnaissance de son
existence au sein de la France, c’est-à-dire, d’une dualité
littéraire, d’une dualité culturelle. Mais en défendant
sa propre identité, il se trouve que la philosophie qu’elle élabore,
a une portée universelle, c’est une philosophie qui peut être
reprise par toutes les cultures du monde : la philosophie même de
l’avenir culturel de la planète. Cette mise en place me paraît
suffisante pour aborder d’autres problèmes...
...Pour nous militants occitans, il y a un décalage entre
la manière dont on comprend notre discours et ce que nous pensons
quand nous parlons. Il est vrai que dans la France hiérarchisée,
dans la structure pyramidale de la structure française, parlant
d’une altérité qui est l’altérité de la culture
occitane, on nous renvoie automatiquement à un niveau inférieur
du point de vue culturel, à un régionalisme, à une
littérature patoisante, à un localisme qui ne correspond
absolument pas aux perspectives de la littérature occitane. On refuse,
inconsciemment, l’idée qu’il existe une culture occitane de même
niveau que la culture française.
C’est évidemment un de nos gros problèmes, de faire
comprendre que c’est d’une deuxième littérature qu’il s’agit.
Si les écrivains occitans s’étaient contentés d’être
l’expression de la situation de la langue d’oc en ce moment, ils auraient
fait, et certains le font, une littérature patoisante, une littérature
de cloher, une littérature même pas régionaliste, une
littérature sans écho, une littérature sans signification,
sans portée. Toute la littérature occitane s’est opposée
à cette dégradation du phénomène littéraire.
La littérature occitane ne s’est pas constituée, à
partir de la situation sociologique de sa langue, à partir des problèmes,
les plus localistes, elle s’est située dans la perspective que j’ai
indiquée tout-à-l’heure, dans la contradiction, dans une
sorte d’antagonisme idéologique par rapport à la littérature
française. Elle a reconqui son identité dans la dialectique
qui l’oppose à la littérature française. Pour cela,
il fallait qu’elle reconstruise une littérature de même niveau
que la littérature française, une littérature au sens
plein, qui soit capable de prendre en compte à la fois tous les
éléments de la vie qui l’entourent, son environnement, et
puis aussi toute son histoire depuis l’an Mil, tout ce que la culture occitane
a enregistré comme valeurs. Il importe que la littérature
occitane soit placée à son juste niveau, qui n’est ni l’universalisme
abstrait, ni l’unitarisme que connaît la littérature française
et que nous combattons, ni le localisme, des dégradations littéraires
ou les dégradations idéologiques que représentent
les ethnies, les fondamentalismes, les régionalismes, les intégrismes,
que représentent même les nationalismes, qui sont le contraire
de la culture humaine. Notre combat se situe sur deux fronts, contre l’universalisme
abstrait et contre les localismes irrationalistes, contre tout ce qui ensanglante
actuellement tous les continents, les luttes ethniques, les luttes tribales.
Nous nous trouvons dans une situation intermédiaire, le seul niveau
de la culture humaine...
... Je ferai référence aux idées qui nous
viennent de la Révolution française de 1789. En 1789, avec
une audace extraordinaire, les révolutionnaires ont posé
le principe de l’égalité des hommes, de l’égalité
des ci-toyens. Olympe de Gouges a aussi rappelé que les femmes devaient
être prises en compte comme les hommes. Ce principe de l’égalité,
qui était une novation extraordinaire et qui est fondamental, ne
veut pas dire que tous les hommes sont de même taille, de même
poids, de même intelligence, de même cœur, etc... mais il y
a en eux un principe d’égalité des chances, qui assure le
respect qu’on leur doit, qu’on doit à tous.
Ce principe fondamental, qui est une acquisition essentielle
de la civilisation humaine, doit être étendu à toutes
les cultures, à toutes les identités, quelles qu’elles soient,
en particulier les identités linguistiques, les identités
de ville. Lorsque je dis les identités de ville, je veux dire surtout
qu’une ville comme Toulouse a les mêmes droits que Paris à
parler au nom de l’humanité. Il n’y a pas de capitale qui ait vocation
de régner sur les autres, il n’y a pas de culture qui ait vocation
de régner sur les autres, toutes les cultures, toutes les villes,
tous les lieux, tous les foyers culturels sont égaux entre eux,
c’est le principe même de la Révolution française.
Nous empruntons à la nation française ce principe, qui doit
être le nôtre aussi...
* Extraits des actes du Forum des langues 1997 à Toulouse. Carrefour
culturel Arnaud-Bernard 1 rue de l'Hirondelle 31000 Toulouse.