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Illu VINCE |
Responsable de l'Information SOS Faim
L'essor du commerce équitable et plus encore celui de
l'attachement du public à ses valeurs sont, dans des sociétés réputées
pour leur individualisme, encourageants. La progression de la connaissance
du concept, l'élargissement de la gamme des produits concernés, la
multiplication des points de vente desservis sont autant d'indicateurs
d'un changement d'attitude.
Comme toute initiative émergeante, le commerce
équitable est néanmoins confronté à des interrogations sur les modalités
de son devenir.
Le commerce équitable, une mode? La reconnaissance
grandissante dont le commerce équitable bénéficie dans l'opinion reste
encore à se concrétiser dans les comportements d'achat des consommateurs.
Le décalage entre le niveau des intentions et les actes d'achat régulier
est important. S'agit-il d'un décalage conjoncturel qui pourrait être
comblé par un renforcement de l'identification des produits dans les
linéaires et une multiplication de l'offre dans les points de vente ou
d'un décalage structurel mettant en lumière la difficulté à concrétiser
des intentions généreuses, largement mais superficiellement partagées?
Le commerce équitable, une niche? Le succès du concept
de commerce équitable attise quelques convoitises et la fixation des
critères de labellisation des produits du commerce équitable fait l'objet
de tentatives d'«adaptation», plus ou moins judicieuse.
- Derrière «The Fairtrade Labelling Organizations
International» et les différentes antennes nationales de Max Havelaar, se
pressent divers acteurs commerciaux, qu'ils soient d'origine citoyenne
(associations de commerce équitable «indépendantes») ou entrepreneuriale
(grandes chaînes de distribution privées), qui proposent des produits
labellisés «commerce équitable» sans que les critères d'octroi du label
ainsi que leur contrôle ne soient confiés à des organisations
indépendantes. La crédibilité du label sera inévitablement écornée si on
assiste à une multiplication désordonnée des démarches.
- A l'intérieur même des instances reconnues, la
question de réserver aux «petits» producteurs, rassemblés en associations
témoignant d'un réel esprit coopératif, l'accès au commerce équitable ou
de permettre aux producteurs privés plus importants d'accéder au label est
posée. Le débat est lancé sans que ses termes soient toujours bien pesés,
ni socialisés auprès des partenaires directs et indirects.
- Quels sont les critères d'une «juste» rémunération
des producteurs? Les bénéfices tirés du commerce équitable par les
producteurs sont indiscutables. Mais le fait de vivre mieux est-il
synonyme de vivre correctement? Quels sont les éléments de clarification
de cette question d'autant qu'en raison de la faiblesse de la demande une
grande partie des produits répondant aux critères du commerce équitable
sont en réalité commercialisés aux conditions du marché non-équitable? Le
large sourire du producteur «labellisé» ne saura retenir très longtemps la
question.
Le commerce équitable, un axe de changement? Si on se
concentre sur les produits agricoles, il est évident, et les responsables
des associations de commerce équitable le reconnaissent aisément, que le
simple fait de privilégier dans nos achats les produits équitables ne va
pas résoudre l'ensemble des difficultés dans lesquelles les paysans du Sud
se débattent. Ils ont autant à souffrir de la concurrence sur leur propre
marché des importations à bas prix des produits agricoles venus des pays
industrialisés - ou des pays émergeants...- que des subsides versés par
ces mêmes pays aux produits mis sur le marché international ou encore des
pratiques des firmes agro-alimentaires.
Par ailleurs, ce qu'on identifie aujourd'hui parmi les
produits alimentaires comme relevant du commerce équitable ne concerne en
fait que les produits dits tropicaux commercialisés dans les pays
industrialisés. Ces produits d'exportation ne concernent qu'une minorité
de paysans du Sud, ceux-ci produisant pour l'essentiel à destination de
leur marché national voire régional.
Au-delà du commerce équitable, le sort des paysans du
Sud s'intègre donc dans un ensemble plus vaste qui relève des politiques
agricoles et commerciales. Pour réellement s'inscrire dans un axe de
changement, il appartient aux acteurs du commerce équitable de s'intégrer
dans ces débats plus globaux.
La nature et l'ampleur des changements dont les acteurs
du commerce équitable peuvent être porteurs seront dépendantes des
alliances que ces derniers pourront tisser avec les organisations
paysannes et plus généralement l'ensemble des producteurs agricoles. La
question de la gestion de l'offre des produits agricoles, premier élément
d'une politique de prix rémunérateurs pour les producteurs, traverse les
réflexions relatives au commerce équitable, comme celles de toute
politique agricole.