Jayme Ryan : La prostitution réglementée au Nevada

DES FEMMES DENONCENT (Cette violence dont nous ne voulons plus,)

 

Jayme Ryan[1] : La prostitution réglementée au Nevada

 

 

En tant que « vieille femme » âgée de 28 ans qui a survécu à 12 ans de prostitution – la plupart passés dans les bordels légaux du Nevada -, je souhaite vous raconter ce que fut ma vie -  et celles des autres femmes -  utilisées dans le cadre de la prostitution réglementée.

Je fus introduite pour la première fois dans les bordels du Nevada par l’intermédiaire mon ex-maquereau. Vous ne pouvez pas « travailler » dans un bordel légal sans maquereau que connaisse le patron du bordel ou sans aucune références, lesquelles coûtent jusq’à 200 dollars. Lorsque vous contactez un bordel, on vous demande vos qualifications, votre garant, votre expérience « professionnelle » et on vous pose des questions sur votre apparence physique. Une fois le feu vert donné, on vous dit de venir en précisant ce que vous êtes autorisées à apporter avec vous.

Quand je suis arrivée au Nevada, une femme m’a réceptionnée à l’arrêt du bus et m’a conduite dans les faubourgs de la ville où se trouvaient les maisons.

Avant même d’avoir pu souffler et mettre mes bagages dans la chambre, cette femme me fit asseoir à la table de la cuisine et m’a informé des réglements de la maison. La première question à laquelle je dus répondre fut qui était mon ‘‘homme” (mac), s’il m’avait donné des instructions sur la somme d’argent dont je pouvais disposer, ainsi que le numéro de téléphone où il pouvait être joint. Ensuite on m’informa que je devais me rendre au commissariat de police pour y être enregistrée (avec prise d’empreintes digitales). On me permettait cependant de commencer immédiatement tandis que me furent données des instructions pour me cacher dans la maison au cas où la police viendrait vérifier les cartes de travail.

 

On me dit que je pourrais utiliser une fausse adresse (donnée par eux) pour mon permis de travail si je n’étais pas résidente au Nevada et de ne pas me soucier de mon âge si j’étais mineure car cela n’était jamais vérifié. On m’a dit que je devais subir un examen médical qui consistait en une analyse de sang et un examen gynécologique - à mes frais - avant que je puisse obtenir ma carte. On créa tout de suite un climat hostile entre moi et les autres femmes en me disant qu’elles me raconteraient des histoires qui me feraient gagner moins d’argent et qui me créeraient des problèmes avec mon mac.

 

Enfin vinrent les règles et les obligations de la maison:

* Règle I : Chaque “fille” est disponible 24 heures sur 24, sept jours par semaine. Vous “travaillez” trois semaines et vous avez une semaine de libre. Il m’est cependant arrivé de “travailler”six semaines d’affilée.

* Règle 2 : Vous devez au moins faire 8 heures en station devant la vitrine afin qu’il y ait en permanence deux filles 24 heures par jour pour héler les voitures qui passent.

* Règle 3 : Vous devez être impeccablement coiffée, maquillée et habillée tout le temps. De la sorte, nous étions obligées de nous coucher très précautionneusement de façon à ne pas friper nos vêtements au cas où un “client” viendrait..

* Règle 4 Vous n’êtes pas autorisée à quitter les lieux à moins que vous n’alliez chez le médecin ou que vous n’ayez un “coucher” (hors du bordel).

Quelques fois, pour un petit moment, vous êtes autorisée à prendre le temps de vous bronzer entre deux “clients”, si bien que nous n’avions que le temps d’une petite promenade au­tour de la maison pour prendre l’air.

* Règle 5 : Vous devez toujours avoir les derniers numéros des livres et des magazines porno (à vos frais) dans votre chambre et couvrir les murs de posters de femmes nues.

* Règle 6 : Votre chambre doit toujours être “nickel” et votre lit fait à tout moment. Ceci est la seconde raison qui explique que nous devions être très précautionneusement cou­chées sur nos lits. Je ne pense pas qu’aucune d’entre nous ait jamais pu se laisser aller à un véritable repos sous les draps et dormi comme une personne normale.

* Règle 7 : Vous êtes juste autorisée à passer par semaine un coup de fil de deux minutes et vous n’êtes pas autorisée à en recevoir. Ceci était particulièrement dur pour celles d’entre nous - et nous étions nombreuses - qui avions des enfants.

* Règle 8: Vous n’êtes pas autorisée à sortir pour dîner, dans un bar ou au casino. Tout ce dont nous avions besoin était apporté de l’extérieur par des vendeurs agréés. La pa­tronne du bordel choisissait votre garde-robe, le style de votre coiffure et le type de ma­quillage que vous deviez porter.

* Règle 9 : Lorsque les “clients” arrivaient, nous devions nous aligner en silence et atten­dre que la barmaid nous appelle. Une fois dans le salon, nous devions nous tenir en rang, bien droites, les mains le long du corps, sans parler ni bouger, dire nos noms et attendre que l’homme choisisse l’une d’entre nous. En aucune manière vous ne deviez lui faire res­sentir qu’il devait se hâter à moins que la maison ne soit pleine, auquel cas la barmaid di­sait quelque chose pour accélérer le choix.

* Règle 10 : Une fois que vous étiez choisie, vous deviez vous asseoir au bar avec le “monsieur”. Nous ne devions pas seulement nous vendre, mais nous devions aussi vendre des boissons, de la nourriture et faire marcher le juke box. Nous devions nous asseoir avec cet homme, sourire tout le temps, faire la conversation, l’exciter sexuellement et par dessus tout, ne pas le “presser”.

* Règle Il : La seule chose que vous puissiez refuser est le coït anal, des relations sexuelles avec un Noir ou refuser des relations avec un homme dont le sexe ne vous appa­raissait pas “sain”. Lorsque les clients noirs arrivaient, ils entraient par la porte du fond de manière à ce que les autres clients ne les voient pas et ne vous voient pas avec eux. Sinon, ils risquaient de ne plus vouloir nous revoir et pire encore - pour les propriétaires du bordel - de plus jamais revenir. Une fois que vous étiez dans votre chambre avec un client et que vous suspectiez qu’il puisse avoir une maladie vénérienne, cela devait être vérifié par une autre personne et, même dans ce cas, on essayait de trouver une autre femme pour “s‘occu­per” de lui.

 

Une fois que toutes ces règles furent posées, on me montra ma chambre et on me dit que je pouvais prendre une douche avant de commercer à  « travailler ».  On m’accorda une demi-heure pour être prête.

 

Quand vous aviez un client, vous étiez obligée de faire tout ce qu’il vous demandait. Avant ces relations, vous deviez lui laver le sexe de la manière dont on vous l’avait appris. A moins que vous ayez la chance d’obtenir une chambre avec salle de bain attenante, vous deviez vous coltiner un broc d’eau dans votre chambre à chaque nouveau client. En moyenne, chaque salle de bain était partagée par deux à huit “filles”. Une fois que vous étiez seule dans votre chambre avec votre client, vous n’aviez plus aucune protection contre lui.

 

A de nombreuses reprises, des femmes furent brutalement battues ou violées par un client, mais tant qu’il payait, la maison ne disait rien.

Toutes les femmes étaient requises pour des “services spéciaux” à la demande de clients. Parmi ces spécialités, les parties à deux femmes ou plus au cours desquelles toute les pratiques sexuelles étaient admises: sado-maso, activités sexuelles aquatiques (incluant défecation et urination) où nous devions littéralement donner le bain aux clients, partouzes, projections de films pornographiques, séances de photos (polaroïd ou video) avec participation d’une ou plusieurs d’entre nous. En général, ils nous demandaient de prendre des poses ou de reproduire les scènes pornographiques de films et de photos.

 

Quelquefois, les hommes demandaient que nous portions des costumes, d’autres fois que nous soyons photographiées ou filmées enchaînées, en train d’être fouettées, ou d’être pénétrées par des objets divers.

 

Il était absolument interdit d’utiliser des préservatifs à moins que le client ne le demande, car cela diminuait son plaisir.

Nous devions mettre des serviettes sur nos lits pour qu’ils ne soient pas tachés. Pour notre anniversaire, nous n’avions pas de jour de congé; on avait droit à un gâteau et à un service de serviettes ; une pour notre lit et une autre pour nous-memes.

 

Il n’y avait aucune excuse pour ne pas « travailler ». Un jour, j’étais extrêmement malade, j’avais de la fièvre, une infection vaginale et des plaies au vagin à la suite d’une trop grand activité sexuelle. Je suis allée chez le médecin qui m’a demandé de rentrer chez moi et de me reposer jusqu’à ce que je guérisse. Mon ex-maquereau lui même m’avait recommandé de rentrer à la maison mais la patronne l’appela au téléphone et lui dit que je pouvais encore travailler. Elle lui dit que, quant à ma bouche, je n’avais rien et que je travaillerai avec les clients qui souhaitaient une fellation.

 

 

Ce qui vous explique la souffrance et la colère que je ressentis quand je vous aurais raconté que mon souteneur m’obligea alors à recevoir au Nevada ses autres « femmes ». Toutes ces filles étaient très jeunes, 13 ou 14 ans et aucune ne dépassait 17 ans.

 

Ceux qui sont pour la réglementation de la prostitution affirment que cela augmente le gains des prostituées et les empêche d’être la proie des proxénètes. Nous étions payées une fois par semaine. Ce jour-là, chaque femme était appelée seule dans le bureau on lui montrait le décompte de la maison sur ses gains et on lui demandait d’appeler son mac. Une fois que vous l’aviez au téléphone, le patron lui demandait des instructions concernant l’argent: ce qu’il voulait qu’il lui soit envoyé et combien vous pouviez garder. On lui disait comment s’était passée votre semaine, si vous aviez fait quelque chose de mal, combien de temps encore il était prévu que vous restiez et ce que vous aviez fait de votre “temps libre”. Les macs qui vivaient dans le Nevada venaient directement chercher l’argent, le jour de la paye. Si la femme avait de la chance - et si elle n’était pas trop occupée - on lui permettait de lui parler quelques minutes avant qu’il ne reparte.

 

Etre payée signifiait aussi payer nos dépenses. La maison prenait 40 % de nos revenus. Avec les 60 % restant, nous devions payer les femmes de ménage qui nettoyaient la salle train commune une fois par semaine. Non, elles ne nettoyaient pas nos chambres, le salon ou quoi que ce soit d’autre. Elles nous donnaient des draps de rechange toutes les deux semaines, une serviette propre une fois par semaine et nous préparaient un repas par jour (nous devions nous attabler et le manger, que nous le voulions ou non). Les serveuses de bar recevaient aussi un pourcentage sur nos revenus, le coût de la visite hebdomadaire médic­ale obligatoire ainsi que le loyer de nos chambres. Les autres dépenses consistaient à payer le coiffeur et l’achat de nombreux accessoires nécessaires au “travail”.

 

Enfin venaient les amendes qui allaient de 10 à 100 dollars. Elles variaient en grande partie parce que les règles de la maison variaient quotidiennement. Vous pouviez être taxée pour n’importe quoi : cela allait de se promener à l’extérieur, rendre visite à une copin­e dans sa chambre ou ne pas avoir fait votre lit impeccablement. Les propriétaires du bordel contrôlaient tous les aspects de notre vie: la couleur de nos cheveux, les vêtements que nous portions, nos promenades, les personnes à qui nous parlions, les temps de repas et de repos. Ils ne nous utilisaient pas seulement pour maximiser leurs profits, ils nous utilisaient aussi pour leurs projets politiques. Une fois un membre de Coyotte[2] vint avec une pétition que nous devions signer; aucune question n’était permise. Nous n’avons pas eu l’autorisation de la lire. Tout ce qu’ils voulaient c’était notre signature et que les propriétai­res soient sûrs de l’obtenir.

 

J’ai quitté les bordels du Nevada il y a presque deux ans et quand je l’ai fait, j’ai quitté le seul “travail” que j’ai jamais su faire, le seul que mon ex-maquereau m’avait persuadée que j’étais capable de faire. Pendant deux ans, j’ai vécu comme dans un tunnel, avec un regret et un remords infini pour ce que je croyais être un mauvais choix fait par une mauvaise personne : moi-même. Puis je me suis investie dans WHISPER et j’ai commencé à compr­endre que la prostitution n’était pas quelque chose que j’avais fait, mais quelque chose que l’on m’avait fait faire ; non pas parce que j’étais mauvaise ou stupide ou névrotique; en fait tout ceci avait peu de chose à voir avec moi. La prostitution existe parce que des hommes le veulent et que, sous le pouvoir mâle, les désirs des hommes deviennent la réali­té des femmes […]

En tant que survivante de la prostitution, je peux maintenant affirmer que la prostitution est une violence contre les femmes et certainement pas une libération sexuelle, ni une libé­ration d’aucune sorte.[...]

 

      Jayme Ryan.

Traduit de l’anglais ; paru dans Cette violence dont nous ne voulons plus, n°11-12, mars 1991,p. 18-21, numéro spécial sur la prostitution.



[1] WHISPER. Women hurt in systems of prostitution engaged in revoit. Lake Street Station. P.O. Box 8719. Minneapolis. MN 55408. Vol tIi. N0 2. Hiver/Bté 1989.

[2] Association de prostituées dirigée par Margot St James