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Entretien avec Frère Roger |
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Frère Roger, pourquoi avez-vous fondé une
communauté, et pourquoi avoir choisi le village de Taizé?
Dans ma jeunesse, j'étais étonné de voir des chrétiens qui, tout en se référant à un Dieu d'amour, perdaient tant d'énergies à justifier des oppositions. Et je me disais: pour communiquer le Christ, y a-t-il réalité plus transparente qu'une vie donnée, où jour après jour la réconciliation s'accomplit dans le concret? Alors j'ai pensé qu'il était essentiel de créer une communauté avec des hommes décidés à donner toute leur vie et qui cherchent à se réconcilier toujours. En l'été 1940 je me suis dit: la guerre est là, il y a une grande détresse, c'est le moment de commencer. De Genève, je suis parti à bicyclette pour la France, cherchant une maison où prier, où accueillir et où il y aurait un jour cette vie de communauté. Et je suis arrivé à Taizé. Dans ce village il n'y avait ni route goudronnée, ni téléphone, ni eau courante. Il n'y avait plus de prêtre depuis la révolution. J'ai été frappé par l'accueil du coeur de quelques personnes âgées. L'une d'elles m'a invité au repas et m'a suggéré: "Restez ici, nous sommes Si seuls, les hivers sont Si longs." Alors je me suis décidé pour Taizé. Apprenant que je vivais là, très vite des amis m'ont demandé de cacher des réfugiés fuyant la partie de la France qui était occupée. Je savais que, pour créer une communauté, je ne devais pas craindre d'être là où il y avait de grandes épreuves. Avez-vous été inquiété? Bien sûr, il ne pouvait pas en être autrement. La menace d'être arrêté devenait de plus en plus pesante. La police est venue souvent, une police en civil. Je me souviens d'un soir d'été 1942... Face à la peur qui prenait aux entrailles, je dis à Dieu : prends ma vie Si tu le crois bon, mais permets que continue ce qui a commencé ici et qu'une communauté naisse à Taizé. J'ai été marqué par ma grand mère maternelle qui, veuve, vivait dans le nord de la France pendant la première guerre mondiale. Elle avait été très courageuse pour accueillir chez elle des réfugiés, sous le feu des bombardements. A la fin de la guerre, vers 191S, elle était animée du désir que personne n'ait à revivre ce qu'elle avait vécu. Elle pensait qu'une réconciliation des chrétiens serait susceptible de créer un espace de paix et pourrait peut-être empêcher une nouvelle guerre en Europe. Ma grand-mère était de vieille souche évangélique. Pour réaliser, déjà en elle-même et dans l'immédiat, une réconciliation, elle se mit à aller à l'église catholique. Les deux options de cette femme âgée ont marqué toute ma vie. Ma grand-mère a pris des risques pour les malmenés de l'époque. Et, en vue de la paix en Europe, elle a réconcilié au dedans d'elle-même le courant de foi de son origine évangélique avec la foi de l'Eglise catholique, sans être pour les siens un symbole de reniement. Par là elle a découvert intuitivement comme une clé de la vocation oecuménique. Etes-vous resté seul longtemps à Taizé? Pendant deux ans, de 4940 à 1942. Fin 1942, je me trouvais pour quelques jours à Genève lorsqu'est survenue, le Il novembre, l'occupation totale de la France. Les 14 et 12 novembre, la gestapo est venue dans la maison. Je n'ai pu regagner Taizé qu'à la libération, en automne 4944. J'avais entre temps rencontré mes premiers frères. Alors nous nous sommes demandé: et maintenant, qui accueillir? Il y avait, tout près, deux camps de prisonniers allemands. Nous avons obtenu un papier nous permettant de les recevoir le dimanche pour prier avec eux, partager avec eux le peu de nourriture qu'on trouvait, du m&is grillé, des topinambours, de la soupe d'orties. Vers la fin des années 1950,les jeunes ont commencé àvenir plus nombreux à Taizé. Et maintenant, chaque année, semaine après semaine, des dizaines de milliers de jeunes viennent des cinq continents. Etes-vous surpris par leur présence? Si vo us saviez dans quel étonnement nous nous trouvons, avec mes frères... Pourquoi tant de jeunes? Même en plein hiver il y en a. Nous découvrons qu'avec grande simplicité de coeur, et aussi avec très peu de moyens matériels, il est donné d'accomplir un accueil d'évangile dont on ne se croyait pas capable. Que cherchent ces jeunes auprès de vous et qu'est-ce que Taizé leur donne? De nombreux jeunes connaissent aujourd'hui le découragement. Nous voudrions tellement que, dans la prière commune, dans la réflexion et le silence, dans la recherche des sources de la foi, ils découvrent un sens à leur vie. Nous voudrions chercher avec eux comment reprendre élan, comment se préparer à prendre des responsabilités. Si on m'ouvrait le coeur, on y trouverait entre autres cette question: où sont tant de jeunes qui ne vont plus prier dans les églises paroissiales? Ces jeunes ne sont pas hostiles à la foi ou à l'Eglise, mais c'est comme Si l'Eglise était pour eux absente, sans intérêt. Pour ceux qui viennent à Taizé, nous voudrions qu'ils comprennent le Christ non pas pris isolément, mais le Christ dans cette communion d'amour qu'est son Corps, son Eglise. Pourquoi insistez-vous sur la nécessité de prendre des responsabilités? Dieu ne nous a pas construits pour être passifs. Le Christ nous donne une communion avec lui et là un chrétien puise des énergies créatrices. Beaucoup de jeunes comprennent alors l'appel de l'Evangile à assumer des responsabilités pour rendre la terre plus habitable, auprès ou au loin. Dans toutes les nations, il est des jeunes qui donnent tout d'eux-mêmes pour transfigurer les déterminismes de haine, de violence, de guerre. Ils vivent une solidarité concrète avec les plus démunis. Bien souvent ils sont d'invisibles ferments de paix et guérissent les déchirures de la famille humaine. Il n'est pas besoin de l'expérience de toute une vie pour commencer... Comment se fait-il que les jeunes d'Europe de l'Est soient Si nombreux à venir à Taizé? Voici 30 ans, l'un de mes frères, qui est mort depuis, nous disait: "Allons dans les pays d'Europe de l'Est!" A l'âge de 16 ans, il avait lui-même été emprisonné en Union soviétique. Nous avons écouté son intuition. Pendant trente ans, avec mes frères, nous sommes constamment allés et venus dans tous les pays de l'Est, de la Russie à l'Allemagne de l'Est, de la Pologne à la Roumanie. Nous n'en parlions pas. Une totale discrétion était essentielle pour ne pas compromettre ceux que nous découvrions. Dès le début, cette présence en Europe de l'Est a créé des liens nombreux avec jeunes et aînés. Nous continuons à y être souvent, nous avons préparé ces dernières années trois rencontres européennes de jeunes en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Hongrie. Si tant de jeunes de l'Est viennent à Taizé, cela est dû à la confiance réciproque née au cours de très longues années. Etre avec les plus pauvres reste-t-il essentiel pour vous, aujourd'hui comme au début? omment pourrait-il en être autrement? Plusieurs de mes frères vivent dans des quartiers deshérités, au Bangladesh, à New York, en Corée, au Brésil, en Afrique. Quand je vois certains d'entre eux donner leur vie, à Taizé ou dans les conditions rudes de régions pauvres, je me dis: l'oubli de soi, le désintéressement, c'est une des expressions d'amour les plus fortes dans l'Evangile. Pour ma part, il m'arrive d'aller passer une période dans un lieu deshérité de la terre et il n'est pas toujours simple d'en repartir. Des liens profonds se créent avec les très pauvres: les personnes âgées, les enfants dont beaucoup ignorent qui est leur père; il est Si vrai que la créature humaine est sacrée à travers l'innocence blessée de son enfance. Alors je me dis : de retour en Europe, tu rencontreras aussi des situations graves, même Si elles sont moins visibles. En Europe il est des jeunes qui extérieurement ressemblent à tous les autres mais connaissent dans leur coeur les plus grandes épreuves, les abandons humains, les ruptures familiales. Les abandons humains sont parmi les plus fortes blessures de cette fin du XXème siècle. Pour toute remarque, n'hésitez pas à m'écrire Retour au menu principal |