opium
Voici un travail que j'ai fait dans le cadre d'un cours à l'Université Laval au sujet de l'opium.
Ravuth Tan, automne 2002

Shanghai et l'opium
Introduction
Sous un contrôle dirigeant peu autoritaire par le biais de ses lois ou corrompu par des gangs criminels, un peuple ne peut que tomber dans les vices qui lui pendent au bout du nez. Laisser à lui-même et encourager à faire rouler l'économie dans le but d'enrichir la classe dirigeante par la consommation de biens peu recommandables, le peuple entre souvent dans un cercle vicieux où même une répression qui en suit ne pourra freiner (un chien à qui on enlève la laisse est souvent difficile à faire revenir à soi). Tels est l'effet des actions prises par les classes dirigeantes de la Chine contre l'opium qui rongera en autre Shanghai pendant plusieurs années. En effet, ce sont des tentatives de répressions et lois qui viennent justement contrer la consommation abusive de l'opium que les autorités eux-même avaient encouragé la consommation par des articles de lois permissifs auparavant. Les différentes autorités de la Chine et de Shanghai ont été les approbateurs et les complices de mafieux pour enrichir leurs coffres personnels. L'élan était déjà entamé et les habitants étaient déjà entrés dans l'univers de l'opium. Faut-il simplement accuser les classes dirigeantes (tant domestiques qu'étrangères) et les mafieux qui ont eu libre court à leur commerce par la complicité de ces premiers? Ou bien faut-il se dire que les opiomanes ont aussi leur part de responsabilité? Peu importe qui est coupable, il semble cependant qu'il y ait eu deux groupes : ceux qui s'enrichissaient et ceux qui s'appauvrissaient. Nous pouvons nous demander comment tout ça à bien pu commencer mais surtout durer aussi longtemps. Dans ce qui suit, nous allons donc dépeindre l'histoire de Shanghai en ce qui concerne le mal de son époque soit l'opium.
L'entrée de l'opium et la guerre de l'opium
Au temps de la dynastie des Tang, Shanghai (sa définition : au-dessus de la mer) était un village de pêcheurs. Étant donné sa position géographique, les Britanniques voulaient y établir leur commerce au début du 19e siècle. Ils étaient déjà présents à Canton mais voulaient aussi être présents à Shanghai à cause de la facilité d'accès aux cours d'eau. La crise industrielle vécue en Europe au début du 19e siècle accentue l'intérêt pour la Chine (1). L'opium a été introduit en Chine par les Britanniques au début des années 1800. Ils avaient dès lors la gérance de la plus grosse production d'opium au monde en colonisant l'Inde. Cette substance avait d'ailleurs pour fonction une monnaie d'échange de la part de l'Angleterre pour acquérir les importations de soie et thé en provenance de la Chine. Cependant, les Chinois ont tout de suite eu un grand intérêt pour l'opium; ils en redemandaient. Finalement, l'opium déversé sur le sol chinois dépassait leurs exportations de soie et de thé ce qui obligeait la Chine à payer la différence en taels d'argent. Ce lourd fardeau était l'une des principales causes des difficultés économiques. L'économie chinoise était devenue déficitaire. En 1836, la Cour impériale amorce un grand débat sur l'importation de l'opium et ses effets. Il fût conclue que ce fléau devait arrêter. Les autorités décidèrent donc d'interdirent son importation. Deux mille trafiquants et importateurs sont arrêtés suite à cela. En 1839, Lin Zexu qui a été désigné un an auparavant devait mettre fin au ravage de cette drogue et dû faire enquête sur les principaux marchands qui faisaient entrer la drogue par Canton. Son enquête mentionne que ce sont pour la plupart des Britanniques. Plus d'une tonne de caisses d'opium brut fut finalement brûlées. Les Britanniques qui ont dû quitter Canton s'étaient réfugiés à Hong Kong envenimé par l'assassinat d'un Chinois par des marins anglais lors d'une bagarre. Les Chinois avait en effet demandé réparation. Inspirés par le sacro-saint libre-échange de l'époque, le Premier ministre britannique Lord Melbourn et son ministre des affaires étrangères envoient un corps militaire vers Canton qu'il bombarda par représailles. Des troupes anglaises, passant par le Yang Tse Kiang, arrivent aussi à Nankin et obligent la capitulation de l'empereur Tao- Kouang. Après le blocus de Hong Kong, les Britanniques qui n'ont pas digéré les dispositions de Lin Tse-Sui et son gouvernement de Canton lancent une attaque sur la capitale. La guerre de l'Opium commença en 1839 et Shanghai fut occupé le 19 juin 1842. La défaite des Chinois les oblige à signer, le 29 août, le traité de Nankin où ils cèdent, en autre, l'îlot de Hong Kong. De plus, ce traité oblige la Chine à payer 21 millions de dollars pour les frais d'expédition et l'opium détruit et à ouvrir certains de ces ports au commerce étranger dont Shanghai. Avec le traité de Nankin, l'«Empire du Milieu» (surnom de la Chine) entre dans une période dramatique tissée de guerres civiles et d'humiliations face aux «diables roux venus d'occident » (2).
La volonté de départ pour stopper l'opium s'est avéré un échec et le « mariage » entre les Chinois et cette drogue va durer plusieurs années.
L'opium en route vers Shanghai
Avec le traité de Nankin, le commerce qui s'effectuait à Canton se déplaça vers Shanghai. En effet, Shanghai est une ville portuaire où il était facile à faire entrer la marchandise. De plus, des quartiers réservés aux étrangers appelés « concession » s'implanta en cette ville dès 1845. Les Chinois n'étaient pas les bienvenues sur son propre territoire. On pouvait lire sur des pancartes à l'entrée des concessions étrangères : « Les chiens et les Chinois sont interdits en ces lieux ». C'est dans cette ville portuaire que la moitié de l'opium consommé par les Chinois passait. Les étrangers tels les Anglais et Américains faisaient fortune car ce sont eux qui étaient les principaux fournisseurs. Cela fut facilité par le gouvernement même, voire celui des Qing qui proclama la légalité de ce genre de commerce en 1858. L'opium était considéré comme un produit pharmaceutique ce qui le rendait plus acceptable. Le fléau commença donc à faire ses dégâts à travers le pays. Plusieurs personnes devinrent opiomanes. Ces drogués étaient d'une maigreur terrible dû à leur surconsommation. Ce qui n'était qu'un produit qui servait d'une sorte de monnaie d'échange au tout début est devenu un bien de consommation courant pour les Chinois. La quantité déversée sur la Chine ne cessait d'augmenter avec les années. Cependant, ce fléau n'était pas seulement dû à l'action vile des étrangers. À Shanghai, si le commerce en gros (brut) était contrôlé par les concessions étrangères, les Cantonnais (Chinois du sud) étaient spécialistes dans la fabrication de la pâte et les fumeries étaient aussi de leur commerce. Ils étaient structurés en différents gangs rivaux. Avant que Shanghai ne s'ouvre au commerce, ils faisaient déjà du commerce d'opium à Canton. Les Cantonnais ayant élue domicile à Shanghai, faisait concurrence à un autre groupe important soit celui de Chaozhou. Ils se partageaient les consommateurs et leur opium était différent sur plusieurs points de vue. Les consommateurs avaient donc beaucoup de choix selon les attributs qu'ils préféraient. Les fumeries poussaient comme des champignons dans Shanghai. En 1872, mille sept cents fumeries d'opium furent recensées (3). Cela est dû au fait que la somme nécessaire pour ouvrir une fumerie n'était pas très élevée. Il ne fallait que 3 000 taels pour en ouvrir une petite et un peu plus pour une plus grande. Par contre, le retour sur l'investissement se faisait sans trop attendre. Il en avait de toutes les grandeurs et sortes : des chics, des modestes allant jusqu'aux insalubres, tout le monde y trouvait son compte. Des maisons construites dans les concessions étrangères étaient de vrais palais pour les fumeurs comme Le Pavillon des Rêveries Nuageuses qui se trouvait dans la concession française. Mais le summum fût atteint par la maison Le Palais de la Prospérité Céleste ouvert en 1873 où l'on combinait les qualités du précédent tout en ayant un confort accru, produits de qualité, des serveuses, des jardins de fleurs, etc. L'opium était devenu partie intégrante de la vie des Chinois. Par exemple, il est devenu une coutume durant cette période où on devait offrir à fumer aux invités après le souper sinon on était considéré comme un mauvais hôte.
Les intérêts face à l'opium
Plusieurs entreprises copulaient avec le commerce d'opium qui, soit dit en passant, n'était pas seulement contrôlé part des mafieux mais aussi par les autorités corrompues. La prostitution et le jeu côtoyaient la drogue dans les lieux tenus pour ses activités. Il faut dire que ce n'est pas seulement les riches qui pouvaient jouir de ces vices. Tout le monde pouvait trouver son compte mais à différente qualité selon sa capacité à payer. Ceux qui étaient plus intelligents regardaient les consommateurs d'opium se ruiner tandis qu'ils s'enrichissaient de façon peu honnête. Tout était propice à faire de l'argent sur le dos des consommateurs. Il y a même eu des compagnies d'assurance pour couvrir les cargaisons d'opium contre des brigands qui sévissaient dans les années 1920 dans les ports. Le premier fut la société Sanxing ouvert en 1924. Il faut spécifier que les bandits (ex. :Grande Bande des huit) qui pillaient les cargaisons étaient de connivence avec les assureurs et ne faisaient des ravages que sur les navires non assurés ce qui limite du même coup les réclamations. L'une des bandes la mieux organisée est celle des Vieux Vers d'eau dirigée par Fan Gaotou. Ces voyous étaient spécialistes des chavirements de navires ce qui leur permettaient ensuite de cueillir l'opium flottant sur l'eau. Si le bateau arrivait à bon port sans trop de dégâts, il était souvent pillé par d'autres bandes qui sévissaient sur les docks. La bande du Tigre de caoutchouc tua plusieurs gardes du port une certaine nuit. La bande fut arrêtée et les criminels exécutés dans la concession française. L'opium n'était pas toujours associé aux criminels proprement dit. Les autorités aussi baignaient dans ce commerce qui est très lucratif. Par exemple, en 1911, l'opium était toujours présente hors des concessions dû au fait qu'une partie du pays était tombée entre les mains des seigneurs de la guerre et que l'opium était devenu un commerce fructueux pour financer les combats.
Tentatives de répression
Il y a eu plusieurs tentatives et volontés de répression de l'opium. Par exemple, un bureau spécial de répression des stupéfiants et des jeux dans la concession française fut ouvert. En 1909, un congrès pour la lutte aux stupéfiants avait adopté une mesure qui consistait en la fermeture de toutes les fumeries de la concession britannique dans un délai de deux ans. Étonnamment, en 1914, presque toutes les fumeries fut en effet fermées…en apparence. La concession française prit la même résolution. Aussi, des messages contre la drogue passaient à la radio et des affiches en faisaient autant pour dissuader le peuple à se détruire par lui-même. En 1912, Sun Yatsen demanda au Sénat de voter une loi condamnant tous les toxicomanes à la déchéance de leurs droits civiques (4). Cependant sa proposition ne fût pas adoptée. Malgré tous ces efforts pour fermer les fumeries dans les concessions étrangères, ces derniers ne disparaissaient jamais complètement. Même si on mettait la clé à la porte, les fumeries ouvraient sous d'autres noms et clandestinement. Il était maintenant régulier de procéder ainsi et les autorités avaient trop d'intérêt sur ce commerce qu'elles fermaient souvent les yeux. L'opium ne provenait pas seulement de l'étranger mais aussi de la Chine elle-même. Des terres fertiles et cultivables servaient pour la culture du pavot. Certaines rivalités entre des provinces productrices provoquèrent une deuxième Guerre de l'opium mais cette fois-ci entre compatriotes en septembre 1924. Cependant, la drogue continuait toujours à circuler pendant que les seigneurs de la guerre se disputaient le contrôle du commerce. Les mesures dérisoires pour arrêter les trafiquants n'avaient aucun effet. La conscience et la moral disent qu'on devrait l'arrêter, mais dans les gestes c'était une autre histoire. En effet, les amendes émis contre les trafiquants n'avaient aucun effet dissuasif. Par exemple, un Américain au nom de Tracy Wood fur arrêté et soumis à une amende dérisoire et a pu reprendre le commerce comme si rien ne s'était passé. La roue tournait depuis déjà longtemps. Il y avait à Shanghai plus d'une centaine de millier d'opiomanes (5). Le problème était simple : personne ne voulait laisser tomber le commerce de l'opium car l'argent qu'on y faisait était trop facile. En 1928, le Comité pour la suppression de l'opium était créé, mais les autorités policières et militaires avaient trop d'intérêt dans ce commerce pour y mettre fin. Les entreprises d'opium continuèrent davantage et les Chinois avaient aussi développé un goût pour la morphine, la cocaïne et l'héroïne venues du Japon ou de la Grande-Bretagne. Le Guomindang en avait assez que la drogue ravage la Chine de cette façon. En 1940, il proposa un nouveau plan pour la stopper. Cependant, la guerre entre les Chinois et les Japonais ne permettait pas de mettre au jour ce plan. En 1944, le Guomindang exigea que chaque fumeur devait posséder une carte de fumeur pour être servis dans les établissements. Cette carte serait une façon de recenser le nombre de fumeurs. Les résultats fusent tristes mais non surprenants pour la ville de Shanghai. Le nombre de fumeurs restait constant et n'avait point diminué en dix ans. Le 12 janvier 1946, le gouvernement central demanda que tous ceux qui faisaient affaire dans le domaine de l'opium et tous les fumeurs devaient absolument s'enregistrer. Ces derniers devraient se désintoxiquer, mais recevraient entre temps des doses d'opium. Seulement quelques opiomanes se manifestèrent. Le problème était qu'il n'y avait qu'un seul centre de désintoxication à Shanghai. En plus, les menaces qui devaient dissuader les fonctionnaires à protéger les trafiquants n'ont pas été d'un grand secours. Le commerce du pavot se portait toujours bien et ce, depuis longtemps. Rien ne semblait vraiment l'arrêter.
Conclusion
Les humiliations et les guerres civiles que vécurent les Chinois se terminèrent seulement environ un siècle après la guerre de l'opium soit le 1e octobre 1949. Certains se sont enrichis et d'autres ont tout perdu. Nous ne pouvons pas seulement accuser les étrangers, mais aussi le gouvernement et ses acolytes pour qui le commerce bénéficiait. Les vrais perdants étaient le simple paysan chinois qui était devenu victime de l'opium. Les dissuasions n'étaient pas assez fortes. Il y avait d'un côté toute la propagande et législation pour réduire le fléau. Cependant, les dispositions pour aider les dires n'étaient pas à la hauteur. La volonté n'y était pas à 100% à cause des intérêts personnels. Le problème a duré en tout et partout près de cent ans. Même si la Révolution de Sun Zhongshan (Yatsen) a permis de réveiller les Chinois (6) vers la république en 1911, sous la présence des étrangers et de l'opium, les Chinois étaient quelques peu endormis. Il fallait des actions plus drastiques pour arrêter le commerce de l'opium. Il fallait attendre un événement qui changerait la Chine tout entier et où les actions seraient en congruences avec les paroles. En effet, ce n'est qu'avec la victoire des communistes et leur accession au pouvoir en 1950 que le problème fut réglé. Le communiste chinois de Mao Zedong a permis de lever les Chinois (7) et de mettre au passé cette période noire de son histoire…
Citations et sources:
(1) Source : José M Rico, Les législations sur les drogues : origines et évolution. Psychotropes, vol lll no 1 p.72-75
(2) Source : www.herodote.net , Fin de la guerre de l'opium
(3) Nadine Perron (traduction), Shanghai : opium, jeu et prostitution, édition Philippe Picquier, p. 27
(4) Nadine Perron (traduction), Shanghai : opium, jeu et prostitution, édition Philippe Picquier, p. 45
(5) Nadine Perron (traduction), Shanghai : opium, jeu et prostitution, édition Philippe Picquier, p. 53
(6)Citation, Zhan Su, professeur de management international à l'Université Laval, 2002
(7)Citation, Zhan Su, professeur de management international à l'Université Laval, 2002
Bibliographie et site Internet
José M Rico, Les législations sur les drogues : origines et évolution. Psychotropes, vol lll
Nadine Perron (traduction), Shanghai : opium, jeu et prostitution, édition Philippe Picquier
www.herodote.net, Fin de la guerre de l'opium