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I. REPÈRES HISTORIQUES.
On nous permettra de rappeler d'abord que lors du partage de l'Afrique au début de ce siècle, le Sahara fut la dernière région à tomber aux mains de la colonisation. Pendant plus d'un quart de siècle en effet, les troupes françaises restèrent aux portes de cet immense territoire avec l'espoir permanent d'opérer une jonction entre ses deux rives. La méconnaissance de la région, sa nature hostile, la carence des moyens de transport, avaient, pour une grande part, retardé l'accomplissement de cette entreprise. Cependant, même quand ces difficultés furent aplanies, les premières tentatives de pénétration du Sahara furent de cinglants échecs comme l'illustre en particulier, le sort tragique de la mission Flatters. L'armée coloniale devait progressivement reconnaître qu'un obstacle majeur, le facteur humain, n'avait pas été envisagé. Ce désert, d'apparence vide, abritait des hommes qui, au fil du temps, s'y étaient adaptés, en avaient fait leur pays, et entendaient bien le défendre. Depuis la nuit des temps, nous avions couvert de notre écriture, les Tifinagh, ses grottes, ses rochers et ses puits. Les militaires français durent convenir qu'ils se heurtaient à une armée de guerriers courageux et bien organisés. Cependant, la supériorité des armes à feu sur nos lances et nos sabres, la loi du nombre, la coalition des troupes coloniales avec nos voisins et bien d'autres raisons encore se conjuguèrent pour entraîner notre défaite après de sanglants combats, Tit dans le Hoggar, Tombouctou, Anderamboukane dans l'Azawagh, Tadjmout dans l'Aïr. Même la paix établie, certains d'entre nous continuèrent la lutte, préférant la mort à la soumission : comme Fihroun ag Alinsar dans l'Azawagh, Allah ag Albacher dans l'Adrar des Ifoghas, Attisi dans le Hoggar, Kawsen dans l'Aïr et d'autres encore dont l'Histoire a oublié les noms. Ainsi fut conquise notre patrie, le Sahara central. Pour s'assurer du caractère définitif de notre défaite, on prit soin de nous désarmer et de diviser notre terre. Comme vous le savez, le point de rencontre des troupes descendant de l'Afrique du Nord et de celles montant de l'A.O.F. devait devenir une frontière partageant notre territoire. Le contact entre les deux armées s'opérant dans une tension très vive opposant les troupes d'Afrique Française à celles qui, parties du Nord, comptaient bien étendre la surface de l'Algérie. Cette ligne, fruit du hasard, matérialisa pour nous l'ordre colonial, même si, ne faisant que séparer trois administrations différentes de la même République Française, elle permettait encore notre nomadisation. A partir des années 1920, la paix coloniale nous donna une ère de relative prospérité. Notre peuple fut bien traité et respecté par les autorités militaires françaises. Le mythe des "hommes bleus", né de l'immensité même du désert, de la méfiance mêlée à une certaine admiration de ses habitants, avait été très largement entretenu et développé par les anthropologues et les écrivains. Peut-être commençait-on à comprendre que nous étions dépositaires d'un mode de vie, d'une culture et de valeurs dont la disparition aurait amputé l'humanité d'une partie de son patrimoine Ainsi, notre société fut étudiée attentivement sans devoir souffrir une altération, du fait de la faible densité de la colonisation. Ceci explique également que la scolarisation de nos enfants, envisagée dès le début de la conquête, n'ait commencé qu'en 1947. Mais cette situation, si elle nous avait permis de garder intact notre système traditionnel, empêcha l'adaptation de notre mentalité aux nouvelles données du monde moderne. Nous ne fûmes pas non plus concernés par la seconde guerre mondiale ni par les mouvements d'indépendance qui, immédiatement après, agitèrent l'Afrique. A partir de 1958, nous avons constaté le départ progressif des troupes sans comprendre sa signification ; il nous a été nécessaire d'attendre leur retrait total de notre territoire et leur remplacement par d'autres, dont nous ignorions l'existence, pour entendre prononcer le mot d'indépendance. Nous sûmes, hélas, rapidement, que cette indépendance n'était pas pour nous, et nous nous demandons encore aujourd'hui, avec amertume, pourquoi la France, rendant sa liberté aux peuples de l'Afrique de l'Ouest, avait omis la notre, choisissant de la confisquer et de nous livrer ainsi à une nouvelle colonisation. Sur quelles raisons historiques, politiques ou humaines pouvait s'appuyer une semblable décision? Pourquoi disposait-on ainsi de notre destin ? Avec les conséquences tragiques que nous subissons encore aujourd'hui. Le Mali et le Niger accédaient ainsi à l'indépendance Leurs frontières tracées par l'administration coloniale de la façon que l'on sait, englobaient notre territoire par la simple logique du système colonial. Dès leur arrivée, dans nos régions, les soldats maliens et nigériens se distinguent de leurs homologues français par une attitude hostile, comparable à celle d'une armée en pays ennemi. Actes odieux sur la population, viols, réquisition des chameaux, interdiction des échanges caravaniers, lourdes taxes sur le bétail, humiliations publiques des chefs coutumiers... Ces mauvais traitements répétés ne pouvaient qu'engendrer un mécontentement dont l'aboutissement fut le soulèvement qui éclata en 1962 dans l'Adrar des Ifoghas. Équipée de blindés, encadrée par les officiers qui avaient participé aux campagnes de France, d'Indochine et d'Algérie, l'armée malienne entra en action contre nous. Dans le même temps, le président du Mali, Modibo Keita, fort de son succès diplomatique dans la réconciliation de l'Algérie et du Maroc après les incidents frontaliers qui les avaient opposés, obtint de ces deux pays leur appui dans la constitution d'un front commun anti-touareg, nous décrivant auprès d'eux comme des nostalgiques de la colonisation. Cet accord nous coupait toute retraite vers le nord et laissait les mains libres à l'armée malienne pour nous écraser par une impitoyable répression. Exécutions sommaires et publiques quotidiennes, campements brûlés à l'essence, minage et empoisonnement des puits, extermination du bétail à la mitrailleuse lourde furent notre seul horizon. Personne ne tenta d'arrêter ce massacre ni de dénoncer le génocide d'un peuple qui luttait pour sa survie. La France resta silencieuse. Cette guerre chassa beaucoup d'entre nous vers les localités des frontières algériennes où ils durent se sédentariser. De même, depuis l'indépendance, en 1960, les différents régimes civils ou militaires qui se sont succédés au Niger ont tenu les Touaregs à l'écart de la vie politique et socio-économique du pays. L'arrivée des militaires au pouvoir en avril 1974 n'a rien changé, elle a au contraire aggravé une situation déjà dramatique. C'est ainsi qu'a été organisée une répression féroce dans les milieux touaregs, principalement parmi les intellectuels (assassinats, disparitions, tortures, arrestations arbitraires, etc.). A la suite de cette répression, plusieurs centaines de Touaregs ont fui le pays. Parmi eux, Hamed Moussa Amadou, ancien député, condamné à mort par contumace par les autorités nigériennes, Mohamed Ahmadou, conseiller spécial du président de la République, Abdoulaye Mohamed, haut fonctionnaire au ministère du commerce, des professeurs et des officiers. La plupart de ces gens ont trouvé refuge en Algérie ou en Libye. Les grandes sécheresses des années 1970 et 1980, en décimant notre cheptel, accentuèrent ce processus. Ces calamités naturelles furent d'ailleurs sournoisement utilisées comme arme politique par les gouvernements pour essayer d'en finir avec nous. C'est ainsi que la grande sécheresse de 1973-74 a été utilisée comme arme pour en finir avec les Touaregs de façon définitive : puits et vivres empoisonnés, aides internationales détournées, population déplacée et abandonnée, etc. La sécheresse de 1984 a donné une fois de plus aux autorités nigériennes l'occasion de continuer l'extermination des Touaregs comme en 1973-74. Cette répression a été menée par Tanja Mamadou, à l'époque préfet de Tahoua. Plusieurs milliers de personnes ont fui vers l'Algérie et celle-ci a accepté de les accueillir et de les installer à In Guezzam, poste frontalier nigéro-algérien. Quelques dix-huit mille Touaregs, doublement victimes de la répression politique et de la grande sécheresse y furent dénombrés. Notre migration en effet bénéficia d'un accueil favorable dans ce pays après le changement de régime intervenu en 1964. L'Algérie répondait ainsi par une fin de non-recevoir aux demandes pressantes du gouvernement malien de nous rapatrier afin d'obtenir une aide internationale en exploitant notre drame. Cette attitude fut aussi celle de la Libye après les sécheresses des années 1980. Nombre d'entre nous, y travaillant, purent, grâce à des emplois salariés, gagner assez d'argent pour reconstituer partiellement leur cheptel et reprendre une vie décente. Cette période de répit fut, malheureusement, de courte durée. Le Mali et le Niger avaient toujours vu d'un mauvais oeil notre expatriation vers le nord et surtout en Libye. Nous étions désignés comme étant les agents manipulés par le colonel Khaddafi en vue de déstabiliser le Sahel, La guerre frontalière du Tchad était un argument précieux pour duper de manière habile l'opinion occidentale en se faisant passer pour menacés. Ceci permettait d'une part de recevoir une aide économique pour équiper leurs armées, d'autre part de justifier toutes les exactions dont nous étions l'objet dans ces deux pays. Nous sommes considérés comme des citoyens de seconde zone, bons uniquement à payer de lourds impôts et à se débrouiller seuls pour vivre exclus autour des villes et de villages. Notre fonction devient d'attirer des touristes et l'aide internationale. Le temps a prouvé maintenant que ces pays n'ont aucun désir de nous intégrer. Depuis l'indépendance, aucune réalisation n'a intéressé nos régions et certaines postes à responsabilités nous sont toujours fermés (peu de hauts cadres touaregs dans l'armée et la fonction publique). Le Mali et le Niger ont choisi de nous combattre à cause de notre différence culturelle. Nous devenons, chaque jour un peu plus, étrangers sur notre propre terre à la merci des abus de toutes sortes : un peuple qui meurt. Nous n'avons plus le droit de parler notre langue et nos enfants sont contraints d'apprendre celle des autres, nos traditions sont bafouées et notre jeunesse incitée à les mépriser ? Nos filles sont à la merci de la soldatesque malienne et nigérienne. Nos biens et nos animaux sont saisis et leurs propriétaires emprisonnés pour le franchissement de frontières imprécises. Nos aires de pâturage sont piétinées et détruites pour nous réduire à la misère. Est-il nécessaire de rappeler à la France que nous avons une culture, une Histoire une langue, une écriture et que nous avions jadis un pays? Devons nous disparaître pour qu'éclate enfin dans le monde le scandale de l'injustice qui nous est faite? Avons-nous tort de vouloir vivre libres selon nos coutumes et notre culture, qui ne sont pas plus que les autres fermées aux échanges et à la modernité? Depuis les indépendances nous n’avons connu que l'administration militaire, la loi du fusil, le mépris l'injustice et la haine. |