De l’utilisation à la disparition
de la « résistance » du système-client
par
Dany Dumont, T.S.
Cet article est paru dans le volume 46, no. 1 de la revue service social de l'école de service social de l'Université Laval en 1997. Vous pouvez joindre l'école de service social par ce lien web :
Résumé
L'intervention paradoxale a longtemps été considérée comme un ensemble de techniques utiles dans le but de contrer ou d'utiliser la « résistance » du système-client. Le présent article, présente une certaine évolution dans les théories du changement en lien avec l'intervention paradoxale. Cette évolution fera passer l'analyse de la résistance du système-client, d'une résistance individuelle au changement, à une vision systémique puis ensuite à une remise en question du concept même de « résistance ». La dernière théorie proposée (la cybernétique du second ordre) nous permettant même d'avancer la question suivante : Qui résiste, le système-client ou le système-intervenant?
Summary
For a long time, paradoxical
intervention was considered as a group of useful techiques for the purpose
of countering or using the resistance of the client-system. The present
article introduces a certain evolution in theories of change in relation
with the paradoxical intervention. That evolution will give another
look to the analysis of the client-system resistance, from an individual
resistance to change, up to a systemic vision and then calling into question
the resistance to the concept itself. The last proposed theory «
cybernetic of second order » will even allow us to put forward the
following question : Who is really resisting, the client-system or the
intervener-system?
Introduction
Comment les gens changent-ils? Voilà une question importante. Une question à laquelle l'intervenant social est nécessairement confronté dans le cadre de son travail. Et ce, surtout lorsqu'il rencontre un système-client qui lui demande son aide pour changer et que, bien qu'ayant le sentiment d'avoir tout fait ce qui lui a semblé possible de faire, ne change pas. La tentation est alors très grande d'affubler ce système-client de l'étiquette négative qu'est la résistance.
Il faut avouer cependant que cette étiquette a beaucoup servi les thérapeutes de toutes sortes à classer cette clientèle qui les hante depuis toujours. Par contre, certains chercheurs et cliniciens se sont penchés sur ce phénomène, ont tenté de le cerner et de trouver des moyens soit pour contrer ou pour utiliser cette résistance dans le but d'amener le changement pourtant souhaité par le système-client. L'intervention paradoxale est l'un de ces moyens.
Dans le présent article, je définirai d'abord ce qu'est un paradoxe et l'intervention paradoxale. Je présenterai ensuite certaines théories qui tentent d'expliquer le changement. En lien avec l'intervention paradoxale, ces théories seront analysées sous l'angle présenté ci-haut, c'est-à-dire à partir du concept de résistance. Une brève étude de cas clinique suivra afin d'illustrer mes propos. En conclusion, à partir de ce que j'aurais présenté, je tenterai une réflexion sur l'utilisation de l'intervention paradoxale d'un point de vue éthique.
Définitions: Paradoxe et intervention paradoxale
Pour comprendre ce qu'est une intervention paradoxale, nous devons d'abord définir ce que nous entendons par « Paradoxe ». Benoit, Malarewicz et al. (1988) définissent le paradoxe comme étant une « proposition à la fois vraie et fausse, ou qui heurte le bon sens, ou qui va à l'encontre de l'opinion admise ». (Benoit, Malarewicz et al., 1988 : 365). Haley (1993), pour sa part, définit le paradoxe comme « un conflit logique à différents niveaux ». (Haley, 1993 : 40). Le paradoxe serait une contradiction entre au moins deux niveaux logiques différents, et ce simultanément. L'exemple classique rapporté par Watzlawick et al. (1972), de l'homme qui dit à un autre homme qu'il est un menteur, illustre bien cette définition. En effet, puisqu'il y a une contradiction entre le contenu de cette affirmation (premier niveau logique) et le contexte relationnel ou méta-communicationnel de celle-ci (second niveau logique). Ce qui amène une confusion entre ces deux niveaux puisque si l'homme ment en disant qu'il est un menteur et en même temps, si c'est le cas, alors il dit la vérité, donc, il ment lorsqu'il dit qu'il est un menteur, etc.
Mais à quoi
cela peut-il bien nous servir dans un contexte d'intervention psychosociale.
Selon Andolfi (1982), « l'utilisation des paradoxes thérapeutiques
se justifie par le fait que de nombreuses familles demandent de l'aide
mais en même temps [à un autre niveau] rejettent tout offre
d'aide. » (Andolfi, 1982 : 133). Dans cette optique, l'intervention
paradoxale serait une tentative de l'intervenant de contrer, voire d'utiliser
la résistance qui se présente dans la demande paradoxale
du système-client « aidez-moi à changer mais sans rien
changer ». Et ce contre-paradoxe s'illustre par exemple par
une prescription de non-changement (premier niveau logique) à l'intérieur
d'un contexte où l'on s'attend que l'intervenant aidera le système-client
à changer (deuxième niveau logique). Et curieusement,
il arrive que lorsque l'intervenant utilise adéquatement ce type
de manoeuvre, le système-client réalise certains changements,
et ce de façon rapide et surprenante. Ce qui rejoint la définition
du « changement de niveau deux » rapportée par Watzlawick
(1975). Alors que le changement 1 semble toujours reposer sur le
bon sens (par exemple sur une recette du genre ( plus de la même
chose ), le changement 2 paraît bizarre, inattendu, contraire au
bon sens. (Watzlawick et al. 1975 : 103).
Quelques théories du changement
La théorie de la « réactance » de Brehm :
Comment expliquer le fait que l'on obtienne des changements de type 2 lorsque, par exemple, on prescrit paradoxalement au système-client les mêmes comportements et/ou interactions qui semblent lui causer problème? Une première explication serait, selon Brehm, que les gens, avec qui ce type d'intervention fonctionnerait bien, posséderaient un trait de caractère particulier qu'il nomme la réactance. Pour lui, "la réactance est un état de motivation négative faisant suite à une menace (supposée réelle) d'une restriction de la liberté individuelle et qui se traduit par une résistance à l'influence. La pression sociale peut ainsi déclencher des motivations en sens inverse du but recherché." (Doron et Perot, 1992 : 573).
La réactance serait donc une tendance que certaines personnes auraient à s'opposer à toute définition d'elle-même venant d'une tierce personne. Ce qui reviendrait presque à dire que nous n'aurions qu'à suggérer à ce type de personne de faire le contraire de ce que nous voudrions qu'elle fasse, pour obtenir d'elle qu'elle exécute le comportement que nous désirons voir apparaître en réalité.
Cette explication théorique
est juste à un certain niveau. Il est probable que certaines
personnes soient moins collaboratrices que d'autres ; qu'elles vont spontanément
s'opposer. Et, en ce sens, l'intervenant peut se baser uniquement
sur ce « trait de caractère » pour contrer la résistance
du client. Pour ma part, je suis plus porté à croire
que l'apparente « réactance » du client est une «
qualité émergente » appropriée (la plupart du
temps) qui survient dans l'interaction système-client / système-intervenant.
De plus, je crois que ce qui est en jeu dans l'intervention paradoxale
est plus complexe. Et ce, surtout lorsqu'on travaille avec un système
plus large, tel qu'une famille, et que les interactions au sein de celle-ci,
ainsi que sa structure, changent suite à une prescription paradoxale.
La théorie de la double contrainte :
Dans leurs recherches sur
la communication Bateson et son équipe (1980) ont étudié
les interactions qu'avaient des schizophrènes avec les membres de
leurs familles. Selon leurs conclusions, la double-contrainte serait
le mode de communication pathologique et paradoxal principal chez les familles
de schizophrène . La théorie de la double contrainte
est donc une théorie communicationnelle qui tentait de définir
les séquences d'expérience insoluble que vit le schizophrène.
Le schizophrène doit vivre dans un univers où les séquences
d'événements sont telles que ses habitudes non conventionnelles
de communication y sont, dans une certaine mesure, appropriées.
(Bateson : 1980: 14)
Selon eux, pour sortir de
ce type d'interaction, il faut placer le système-client dans une
situation de contre-double-contrainte ou de double contrainte thérapeutique.
C'est-à-dire par un contre-paradoxe qui reflète le
jeu pathologique de la famille. Cette image en miroir se forme selon
trois critères qui sont les mêmes que dans la double-contrainte
pathogène à l'exception que « Si dans une double-contrainte
pathogène le patient est "condamné s'il le fait et condamné
s'il ne le fait pas", dans une double-contrainte thérapeutique,
le patient "change s'il le fait et change s'il ne le fait pas» ».
(Watzlawick, 1972 : 246). Ces critères sont les suivants :
1- Il doit y avoir existence d'une relation intense (client(s)-intervenant)
de laquelle le système-client attend beaucoup.
2- « Dans ce contexte, on formule une injonction dont la structure
est telle qu'elle renforce le comportement que le patient s'attend à
voir changer. » (Watzlawick, 1972 : 246). De sorte que s'il
n'obéit pas à l'injonction, il ne présente plus son
symptôme et s'il obéit, il présente son symptôme
mais sur demande, donc il le contrôle. Ce qui est le but de
l'intervention dans les deux cas.
3- L'injonction paradoxale de type double-contrainte est construite
de façon telle que le système-client ne puisse pas méta-communiquer
à son sujet, et ce dans le but de conserver l'impact de l'intervention.
On espère alors voir réagir le système-client par
un changement comportemental et/ou relationnel.
Cette théorie fait passer l'analyse du fonctionnement de l'intervention paradoxale d'une explication individuelle et caractérielle à une explication interactionnelle et systémique. À mon sens, cette théorie aide à comprendre le jeu relationnel qui existe entre le système-client et l'intervenant qui utilise l'intervention paradoxale. Cependant, l'explication cybernétique que je présenterai maintenant va compléter la théorie de la double-contrainte en allant plus loin dans l'analyse du système-client, de sa résistance et en démontrant la pertinence de l'utilisation de l'intervention paradoxale dans une perspective de changement.
La première cybernétique :
Le terme « cybernétique » définit le champ très large des théories concernant les mécanismes du contrôle de l'information et de la communication d'un système. La première cybernétique a d'abord tenté de comprendre les mécanismes de stabilité du système (premier mouvement). Les notions d'homéostasie, de rétroaction négative et de morphostasie ont alors été introduites. « Ultérieurement, les études ont porté sur les mécanismes de changement, et les notions de rétroaction positive, de structures dissipatives et de morphogénèse, sont apparues. » (Benoit et Malarewicz, 1988 : 97) (deuxième mouvement). Ainsi, les concepts de morphostasie et de morphogénèse ont amené les systémiciens à considérer que les systèmes vivants sont à la fois ouverts et fermés au changement. Fondamentalement, ils sont des êtres paradoxaux. Selon cette perspective, en intervention psychosociale, la résistance du système-client proviendrait de "l'équilibre dynamique existant entre des forces opposées et interagissantes : la tendance au changement, qui est implicite dans la demande d'aide, et la tendance prépondérante à l'homéostasie qui conduit la famille à répéter ses séquences comportementales habituelles." (Andolfi, 1982 : 133).
Ainsi, selon cette optique, les efforts de l'intervenant à susciter un changement seront combattus par le système-client à un certain niveau afin de protéger l'organisation actuelle du système et sollicités à un autre niveau. En acceptant ou en allant dans le sens des forces homéostatiques, l'intervenant se place dans une position paradoxale, à l'opposé de ce que la famille attend de lui, ce qui surprend, déséquilibre et stimule les forces de changement du système-client.
Du point de vue cybernétique, il importe de prendre en considération ces deux forces contradictoires. Dans cet état de co-existence, le changement ne peut passer que par une oscillation qui s'amplifie jusqu'au point de rupture dit de « bifurcation ». Passé ce point, le système se réorganise différemment. L'intervention paradoxale peut donc aider à amplifier cette oscillation jusqu'à la crise et amener le système-client vers le changement.
La première cybernétique et la théorie de la double-contrainte décrivent bien l'utilisation de la résistance du système-client et le déséquilibre que l'intervention paradoxale peut produire pour arriver au changement souhaité. Par contre, le contexte de l'intervention est présenté comme un lieu où l'intervenant a le contrôle sur le processus, un lieu où le travailleur social peut manipuler le système-client pour le mener dans une direction pré-déterminée, un lieu où, analogiquement, l'intervenant est, avec le client, un peu comme un expérimentateur avec ses éprouvettes. De plus, cette explication théorique n'élimine pas le concept de résistance, au contraire, il peut même le renforcer. En effet, puisque l'intervenant est convaincu d' avoir pris toutes les précautions pour ne pas heurter les forces homéostatiques, si l'intervention n'a pas l'impact espéré, alors c'est que le système-client est vraiment très résistant.
La cybernétique
du second ordre semble amener un nouvel éclairage sur ce point.
En présentant l'intervention comme un processus co-évolutif
entre l'intervenant et le système-client, un processus dans lequel
les participants réagissent et contre-réagissent suivant
les changements de position de chacun, l'intervention devient un lieu où
les participants réinventent la réalité dans laquelle
ils se trouvent, et ce afin d'amener des ouvertures possibles pour le changement.
La cybernétique du second ordre :
Luigi Onnis parle de la deuxième cybernétique comme d'une révision épistémologique qui, à partir de la première cybernétique, se présente sous la forme d'une science de la « complexité » et qui étend son influence jusque dans les sciences humaines. Celle-ci amène un changement de pensée important qui se traduit ainsi : « observateur et observé ne peuvent être qu'"observants réciproques « et construire par conséquent, de concert, un système-thérapeutique "auto-observant". » (Onnis, 1991 : 102).
Le système-client qui vient consulter le fait parce qu'il ne peut pas se sortir de sa situation à partir des moyens qu'il a utilisés jusque là. Cette incapacité qu'éprouve le système-client à résoudre les problèmes vient du fait qu'il considère la version qu'il a de son problème comme « La vérité ». Cette conception de la réalité bloque les possibilités de solution qui pourraient s'effectuer à partir de réalités plus souples. Mais le système-client n'en est pas conscient. Il est convaincu que sa version est « La vérité » et il consulte en croyant que l'intervenant va l'aider dans ce même sens. Par exemple, si un père consulte parce qu'il croit que son fils est mauvais et que sa solution c'est de mettre des conséquences et des punitions, il y a de fortes chances qu'il demande à l'intervenant de l'aider à trouver d'autres punitions (plus de la même chose).
C'est ce que Caillé (1985) affirme lorsqu'il écrit que la famille demande de l'aide de l'intervenant dans le but de changer son « modèle phénoménologique » qui inclut le symptôme. Cependant, selon Caillé, la source du problème se trouve dans le « modèle mythique » de la famille. Ce modèle étant composé par ses valeurs, ses croyances, ses idéologies, etc., bref il s'agit de la construction du réel que la famille s'est construite au fil de son histoire. Ce modèle du monde est très important pour le système-familial puisqu'il constitue son auto-référence.
L'intervenant, quant à
lui, a une vision différente du problème et des facteurs
qui le maintiennent. Il possède des cartes, des images, des
modèles différents pour analyser les situations présentées
par le système-client. Il possède une expérience
passée, des valeurs, une histoire différente de laquelle
il se référera nécessairement dans son interaction
avec le système-client. Il est lui aussi auto-référent.
Dans cette optique, l'intervention psychosociale est donc une rencontre
de deux systèmes auto-référents (le système-client
et le système-intervenant) qui réagissent l'un sur l'autre
d'une façon qui sera déterminée par leurs propres
cadres de référence, dans le but de construire une ou des
réalités qui, nous l'espérons, ouvriront sur des possibilités
d'action différentes et plus efficaces par rapport au problème
présenté par le système-client. Dans ce système-thérapeutique,
l'action de l'intervenant devra donc être en lien avec le «
modèle mythique »du système-client, sinon elle risque
ne n'avoir aucun sens pour celui-ci et donc de n'avoir aucun impact, c'est-à-dire
de ne produire aucun changement.
Qui résiste? :
Comme le décrit Guy Ausloos, ce que nous comme intervenant identifions "comme les règles de fonctionnement de la famille dépend donc plus de notre position d'observateur que du phénomène observé. De plus comme nous sommes nous-mêmes auto-référentiels, nous faisons inévitablement référence à nos propres systèmes de règles [...] [ce] n'est donc qu'une ponctuation arbitraire qui souligne et sélectionne une redondance peut-être aléatoire pour le système, mais significative pour l'observateur." (Ausloos, 1994 : 334).
Ainsi, bien que l'hypothèse construite quant aux interactions qui maintiennent la situation problématique soit significative pour l'intervenant, elle peut ne pas avoir de sens pour le système-client. Alors si l'intervenant insiste sur sa lecture de la réalité, qu'il utilise, par exemple, une stratégie qui lui semble paradoxale en croyant respecter les croyances (modèle mythique) du système-client et en même temps stimuler les forces de changement, il y a tout de même des chances pour qu'il n'y ait aucun changement, si ce n'est pas le cas. L'intervenant sera alors tenté d'interpréter ce non-changement comme de la résistance de la part du système-client.
Cependant, comme le rapporte Le Fevere De Ten Hove (1996): « Il suffit d'être cohérent et conséquent dans la pensée systémique en décodant le comportement du client comme une information. » (Le Fevere De Ten Hove, 1996 : 352). Donc, si l'intervenant insiste et poursuit dans la même voie, ce n'est pas le client qui résiste mais bien lui-même. Il devrait prendre en considération l'information fournie par le système-client et chercher une « hypothèse fonctionnelle » . C'est-à-dire une lecture de la réalité qui aura un sens pour le système-client. L'intervention pourra alors rejoindre et valider véritablement les forces homéostatiques (modèle mythique) et en même temps, vraiment stimuler les forces de changement du système-client.
C'est alors qu'à l'intérieur
de ce système-thérapeutique, il y aura création d'une
nouvelle réalité qui ouvrira sur des possibilités
de changement. Pris isolément, cette construction de la réalité
pourrait paraître paradoxale au système-client et/ou au système-intervenant.
Mais elle ne l'est pas pour un système-thérapeutique auto-observant
qui crée sa propre réalité. Donc, dans ce contexte
et selon le point de vue de la cybernétique du second ordre, le
paradoxe n'existe pas. Pas plus que la résistance du système-client
puisqu'elle est perçue comme une façon valable et fonctionnelle
qu'a le système-client de réagir face à des données
hypothétiques irrecevables pour lui.
Analyse d'une intervention familiale
Il s'agit d'une famille composée du père, de la mère et de leur fils de trois ans. Monsieur travaille et Madame est éducatrice et s'intéresse beaucoup à la psychologie infantile. L'enfant me semble bien développé. Il est actif et enjoué.
Les deux parents, mais surtout la mère, se plaignent des comportements de l'enfant. Il serait impoli, opposant, ne respecterait pas les règles (ex. : heures de coucher, ramasser ses jouets, etc.) et ferait des crises. Les parents sont inquiets en ce qui concerne le développement de leur fils.
Au niveau des interactions des parents par rapport à l'enfant, je note les différences suivantes : lorsque Madame intervient auprès de l'enfant, elle le fait en souriant et avec beaucoup de patience. Elle tente tout pour le protéger, elle le surveille beaucoup. Elle est très dévouée dans son rôle. Par contre, lorsque Monsieur intervient, il est moins patient, fait des gros yeux et ne sourit pas. Il considère que l'enfant devrait faire face aux conséquences de ses erreurs. Monsieur et Madame me parlent aussi des difficultés qu'ils éprouvent au plan conjugal. Madame voudrait que Monsieur lui démontre plus d'affection, qu'il soit plus responsable et impliqué dans la famille. Sur ce plan, Madame me confie que dès les premières rencontres avec son conjoint, elle savait qu'il était immature et qu'elle aurait un travail d'éducation important à faire avec lui. De son côté, Monsieur avoue être paresseux et ne pas être très motivé à répondre aux attentes de sa conjointe. Il dit ressentir tout de même une certaine culpabilité et voudrait bien pouvoir s'impliquer davantage auprès de sa conjointe et de son fils.
Je pus aussi noter l'interaction suivante : lorsque l'enfant fait une crise et que le père intervient, l'enfant pleure et appelle sa mère. Bien que le père ait la situation sous contrôle (ce que les deux parents nient), Madame intervient et reprend l'enfant en le consolant. L'enfant se retourne vers le père en souriant. Monsieur retourne s'asseoir en ne se préoccupant plus de la situation.
Le but de l'intervention étant d'aider les parents à reprendre le contrôle sur la situation que leur fils leur fait vivre, à partir des observations (ponctuations) précédentes, les objectifs d'intervention devinrent les suivants :
1- Que les parents soient capables de mettre des limites claires à
l'enfant ;
2- Que Monsieur soit capable de s'impliquer davantage au sein de sa
famille.
Dans un premier temps, je suis intervenu de façon directe par la confrontation, des avis et des suggestions afin que les parents puissent mettre des limites à l'enfant. L'hypothèse étant que si Monsieur avait la possibilité de prendre une position d'adulte, à sa façon à lui, il cesserait de s'opposer passivement (en ne s'impliquant pas) et l'enfant pourrait être replacé dans une position plus convenable pour son âge et plus fonctionnelle pour la famille. À la troisième rencontre, Madame ne voyait aucune amélioration et Monsieur se disait encore trop fatigué pour s'occuper de l'enfant.
Lors de cette rencontre, toujours à partir de la même hypothèse, j'utilisais des stratégies paradoxales afin de tenter de provoquer un changement. Je suggérai à Monsieur de faire une sortie seul avec son fils en demeurant tout aussi « dangereux » (tel que Madame le qualifiait) et ce afin d'apprendre au garçon à être plus prudent, moins téméraire, bref afin de lui apprendre à se mettre des limites. Madame devint très inquiète. Je lui suggérai de demeurer inquiète car c'était vraiment inquiétant bien que nécessaire pour le développement de l'enfant (ce que le couple parental admettait). De plus, je lui demandai de noter toutes les inquiétudes qui lui passeraient dans la tête lors de cette sortie. À la rencontre suivante, les parents n'avaient observé aucun changement. Pire encore, Monsieur n'avait pas exécuté la tâche prescrite. Comment expliquer cette résistance?
J'ai décidé de prendre cette résistance comme une information, comme un « feed back » au sujet de mon intervention. Jusqu'alors j'agissais comme un observateur extérieur, je croyais que ma démarche était tout à fait rationnelle. Ce que j'essayais de faire c'était d'aider Monsieur à prendre plus de place pour exercer son rôle de père (en présupposant que c'était ce qu'il voulait vraiment), et ce, afin qu'il prouve à sa conjointe qu'il en était capable. De plus, je voulais provoquer Madame pour qu'elle laisse l'espace nécessaire à Monsieur (en présupposant qu'elle faisait une erreur en jugeant son conjoint inapte).
À partir des messages transmis par le système-client et à partir de l'analyse de mon auto-référence, je pus réaliser mon erreur de stratégie. J'allais beaucoup trop à l'encontre de l'image que ce couple de parent c'était construit de lui-même pendant toutes ces années, et que Monsieur aussi validait d'une certaine façon. J'ai donc réorienté mon intervention à partir d'une hypothèse plus fonctionnelle.
J 'ai pu valoriser Madame dans son rôle d'éducatrice consciencieuse et responsable en lui reflétant qu'elle travaillait très fort pour réaliser son rêve (avoir une famille telle qu'elle la souhaitait). Ce qui était très important pour elle. Qu'elle travaillait tellement fort et efficacement que Monsieur, de son côté, n'avait plus rien à faire et que de toute façon il n'avait vraiment pas la compétence pour égaler le travail que sa conjointe effectuait. J'ai suggéré que Madame puisse continuer à travailler fort mais qu'éventuellement elle allait s'épuiser. Le couple confirma « cette réalité ». Celle-ci ressemblait à l'image que le couple parental avait de lui-même et ajoutait un élément qui pouvait les rejoindre et les motiver à s'allier pour le changement: « Madame allait s'épuiser ». Madame dit qu'elle voulait plus se reposer et Monsieur voulut plus s'impliquer. Comme le rappelle Elkaïm (1989):
L'hypothèse ne pourra être fructueusement partagée par les membres du système-thérapeutique que si elle est à la fois assez proche pour être acceptable et assez surprenante pour autoriser une nouvelle lecture. (Elkaïm, 1989: 166).
Par ce recadrage et par d'autres
stratégies directes et paradoxales, je pus travailler de façon
plus efficace vers un changement réel. En prenant une
position paradoxale, je pus « renvoyer la balle dans le camp des
clients et leur demander de [me] convaincre que le changement [était]
vraiment nécessaire ou souhaitable. » (O'hanlon et Weiner-Davis,
1996 : 183). Pourquoi Monsieur voulait-il que cela change?
En laissant Madame croire qu'il était incapable de s'occuper de
l'enfant, il pouvait se reposer et Madame n'avait pas à se
préoccuper de la sécurité de l'enfant. Par cette
prise de position et à partir d'hypothèses qui peuvent sembler
irrespectueuses et paradoxales (de l'extérieur du système-thérapeutique)
mais qui rejoignaient vraiment la réalité (forces homéostatiques
et de changement) du système-familial (à l'intérieur
du système-thérapeutique), les parents devinrent des collaborateurs
pour le changement. À l'intérieur du système-thérapeutique,
cette réalité construite avait un sens réel pour les
membres de ce système et ne semblait paradoxale d'aucune façon.
Madame put laisser l'espace nécessaire à Monsieur pour que
celui-ci puisse lentement s'impliquer dans le système-familial et
les comportements de l'enfant se sont rapidement améliorés.
Quelques semaines après cette intervention, l'enfant était
plus poli, respectait les règles sans trop bouder et obéissait
sans faire de crise à certaines demandes.
Conclusion
Ironiquement, Watzlawick compare le client qui recherche une solution en faisant « plus de la même chose » à un homme un peu ivre qui cherche ses clés sous un lampadaire pour la seule raison que c'est le seul endroit où l'on puisse voir quelque chose, alors qu'il les a perdues ailleurs, dans un endroit non-éclairé. En tentant des interventions inefficaces, en insistant dans ce sens et en ne tenant pas compte du message du système-client (de sa résistance), l'intervenant est un peu comme une personne qui veut aider l'homme qui cherche ses clés, en lui proposant de chercher sous un autre lampadaire."Tout comme les individus, les couples et les familles reproduisent des schémas inefficaces de pensées et d'action, les thérapeutes et leurs clients développent souvent ces mêmes schémas inefficaces et les répètent." (O'hanlon et Weiner-Davis, 1996 : 182).
Selon moi, c'est ce qui se produit lorsque l'intervenant qualifie le système-client de résistant. En utilisant le concept de résistance, l'intervenant ne fait que se fermer davantage aux possibilités de changement qu'il n'avait pas identifiées. Contrairement à cela, en percevant la non-collaboration du système-client comme un message sur ses craintes et sur la façon de s'y prendre avec lui, il nous est possible de chercher avec lui et éventuellement de trouver le bon chemin, le bon langage qui mènera au changement désiré. À ce moment, le système-client qui nous semblait résistant se transforme en collaborateur indispensable.
Cependant, concernant l'intervention paradoxale, une question reste en suspens : en admettant que ce type d'intervention soit un bon moyen pour travailler avec des systèmes-clients résistants, qu'advient-il alors de son utilité, si comme nous l'avons vu plus haut, les systèmes-clients sont nécessairement collaborants? D'abord, je considère cette question importante parce que depuis toujours, on considère moralement acceptable l'utilisation de l'intervention paradoxale qu'en situation où le système-client résiste et après avoir utiliser un certain nombre de techniques plus conventionnelles. Selon moi, l'intervention paradoxale n'est pas utile qu'avec des systèmes-clients résistants. Tel que présenté précédemment, l'intervention paradoxale est un ensemble de techniques que l'intervenant peut utiliser lorsqu'il est logique de l'utiliser à l'intérieur d'une réalité co-construite avec le système-client et que cette réalité a un sens profond pour ce dernier. Comme nous l'avons vu dans le cas présenté, la réalité construite peut paraître paradoxale en dehors du système-thérapeutique mais au sein de celui-ci cette réalité a un sens et n'est nullement paradoxale ou irrespectueuse. Dans ce contexte, l'intervention qui peut sembler paradoxale de l'extérieur du système-thérapeutique devient un excellent moyen (sinon le plus approprié) pour activer le processus de changement. Dans ces conditions, à mon avis, la question éthique ne se pose plus.
Cependant, dans l'utilisation
de ces techniques d'intervention comme dans toute autre forme d'intervention,
l'intervenant professionnel doit agir professionnellement. C'est-à-dire,
baser son intervention sur une analyse solide de la situation, en s'incluant
lui-même, et formuler une hypothèse fonctionnelle. Ce
n'est qu'à la suite de ce processus de réflexion qu'il
sera indiqué ou contre-indiqué d'utiliser l'intervention
paradoxale.
Références bibliographiques
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LE FEVERE DE TEN HOVE, M. (1996). « Le pays où la résistance n'existe (presque) pas. » Thérapie familiale, Vol. 17, no. 2: 351-358.
O'HANLON, W.H. et WEINER-DAVIS, M. (1995). L'orientation vers les solutions: Une approche nouvelle en psychothérapie. Bruxelle: Les éditions Satas.
ONNIS, Luigi. (1991). « Le renouvellement épistémologique
de la thérapie systémique. » Thérapie familiale,
Vol. 12,
no. 2: 99-109.
SLUZKI, C. et VERON, E. (1981). « La double contrainte comme situation pathogène universelle. » in WATZLAWICK, P. et WEAKLAND, J. Sur l'interaction. Paris: Les éditions du Seuil.
WATZLAWICK, Paul, J. Helmick et Don D. Jackson. (1972). Une logique de la communication. Paris: Les éditions du Seuil.
WATZLAWICK, Paul, WEAKLAND, John et FISH, Richard. (1975). Changements: Paradoxes et psychothérapie. Paris: Les éditions du Seuil.
WEEKS, G.R. et L'ABATE, L. (1982). Paradoxical Psychotherapy: Theory
and Practice with Individuals, Couples, and Families. New York: Brunner/Mazel,
inc.
Articles
Sciences Humaines:
Ce lien vous renvoie au site de l'excellente revue Sciences Humaines.
http://www.scienceshumaines.fr/
Constructionnisme social:
Sur ce lien, vous retrouverez plusieurs articles de Kenneth Gergen concernant le constructionnisme social. Kenneth Gergen est un des plus prolifiques auteurs dans ce domaine. Kenneth Gergen est professeur de psychologie au Swarthmore College, Pennsylvanie.
http://www.california.com/~rathbone/gergen4.htm
Hypnose:
Ce lien renvoie à un site français très intéressant au sujet de l'hypnose. Il contient plusieurs articles des créateurs du site et autres auteurs. Il contient également une belle biographie de Erickson et de Bateson, ainsi que des liens intéressants dont celui des éditions Satas.
Article 10
Voici un extrait de L'EFFET SPIRALE, Volume 5, numéro 1 - Janvier 1997, un entretien avec Yvonne Dolan
http://www.mlink.net/~cps/docDolan.htm
Article 9
Isabelle Stengers et l'hypnose: un entretien avec Thierry Melchior
http://www.geocities.com/Athens/Agora/1380/page4fr.html
Article 8:
Dans cet excellent article, Jacques Lapointe professeur au département de technologie de l'enseignement de L'université Laval, nous entretient des distinctions entre l'approche sysémique et l'approche analytique en terme d'appréhension de la réalité et de la connaissance (rationnalisme versus systémique):
http://www.fse.ulaval.ca/fac/ten/reveduc/html/vol1/no1/apsyst.html
Article 7:
Il s'agit d'un article de Josée Lamarre et André Grégoire du Centre de Psychothérapie Stratégique de Montréal. Cet article a été publié dans le Journal des Psychologue le 30/10/2000 et il traite de l'application de la thérapie brève orientée vers les solutions en milieu scolaire. Vous retrouverez cet article à cette adresse:
http://www.atmedica.com/article/affichage/1,1039,A-parrubriques---45-45-111-71536--71530,00.html
Article 6:
Sur ce lien, vous trouverez une entrevue réalisée par Mony Elkaïm avec Paul Watzlawick. La discussion porte sur le développement de l'approche systémique, la thérapie familiale et la thérapie brève. Entre autre, des liens très intéressants sont soulevés par Watzlawick entre la thérapie brève et l'approche de Elkaïm, dit de cybernétique de deuxième ordre.
http://www.institut-famille.com/info.php3?choix=2
Article 5:
Sur ce lien, une entrevue réalisée par Gilbert Pregno avec Paul Watzlawick en 1996. Watzlawick y décrit l'histoire de l'école de Palo Alto depuis le projet Bateson. Il explique aussi les fondements théoriques de la thérapie brève stratégique et les malentendus fréquents que cette approche suscite dans le champ de la psychothérapie.
http://www.kannerschlass.lu/watzlawick.htm
Article 4:
Ce lien vous conduit à un court texte sur l'application de la thérapie narrative (dans le texte, l'auteur nomme ce type de thérapie "thérapie du récit") avec une clientèle de jeunes contrevenants.
http://www.csc-scc.gc.ca/text/pblct/forum/e072/f072i.shtml
Article 3:
Ce lien vous conduit à un article de Carlos E. Sluzki, intitulé "Transformations: A Blueprint for Narrative Changes in Therapy. Article intéressant au sujet de la thérapie narrative avec les familles.
http://www.socialnetworks.net/100aEnglish_Transformations.htm
Article 2:
Ce lien vous conduit à un texte intitulé "La systémique et l'intervention: historique de la systémique de 1920 à 1998" paru dans le volume "l'approche systémique en santé mentale" Presses de l'Université de Montréal et Fidès 1999.