Céline

Louis-Ferdinand Céline

 

 

A l'agité du bocal
Bagatelles pour un massacre
Carnet du cuirassier Destouches  
Entretiens avec le Professeur Y
Guignol's Band   
Hommage à Zola
Interviews 
Lettre à Roger Nimier
Lettre à Albert Paraz
Autres lettres (sur les chambres à gaz)
Mea Culpa
Mort à crédit 
Nord
Règlement
Rigodon   
La vie et l'oeuvre de Semmelweis
Voyage au bout de la nuit
???
Rentrer maison

 

 

A l'agité du bocal

 

 

J'en traîne un certain nombre au cul de ces petits "Lamanieredeux"... Qu'y puis-je ? Etouffants, haineux, foireux, Bien Traîtres, demi-sangsues, demi-ténias, ils ne me font point d'honneur, je n'en parle jamais c'est tout. Progéniture de l'ombre. Décence ! Oh! je ne veux aucun mal au petit JBS ! Son sort où il est placé est bien assez cruel ! Puisqu'il s'agit d'un devoir, je lui aurais bien volontiers donné sept sur vingt et n'en parlerais plus... Mais page 462 la petite fiente, il m'interloque ! Ah! Le damné pourri croupion ! Qu'ose-t-il écrire ? "Si Céline a pu soutenir les thèses socialistes des nazis, c'est qu'il était payé." Textuel. Holà ! Voici donc ce qu'écrivait ce petit bousier pendant que j'étais en prison en plein péril qu'on me pende. Satanée petite saloperie gavée de merde, tu me sors de l'entre-fesse pour me salir au dehors ! Anus Cain Pfoui. Que cherches-tu ? Qu'on m'assassine! C'est l'évidence ! (...) Comprenons ce que parler veut dire... Sur la foi des hebdomadaires JBS ne se voit plus que dans la peau du génie . Pour ma part et sur la foi de ses propres textes, je bien forcé de ne plus voir JBS que dans la peau d'un assassin, et encore mieux, d'un Foutu Donneur, maudit hideux, chiant pourvoyeur, bourrique à lunettes. Voici que je m'emballe ! Ce n'est pas de mon âge, ni de mon état... J'allais clore là... dégoûté, c'est tout... Je réfléchis... Assassin et génial ? Cela s'est vu... Après tout... C'est peut-être la cas de Sartre ? Assassin il est, il voudrait l'être, c'est entendu, mais génial ? Petite crotte à mon cul génial ? hum ? C'est à voir... oui, certes cela peut éclore...se déclarer... mais JBS ? (...)
Il ne se connaît plus... d'embryon qu'il est il tend à passer créature... le cycle... il en a assez du joujou ... des tricheries... il court après les épreuves, les vraies épreuves... (...) Finies les bagatelles... il veut passer tout à fait monstre ! Il engueule De Gaulle tout à coup !
Quel moyen ! Il veut commettre l'irréparable ! Il y tient ! Les sorcières vont le rendre fou, il est venu les taquiner, elles ne le lâcheront plus... Ténia des étrons, faux tétard, tu vas bouffer la Mandragore ! Tu passeras succube ! La maladie d'être maudit évolue chez Sartre... Vieille maladie, vieille comme le monde, dont toute la littérature est pourrie... Attendez JBS avant que de commettre les gaffes suprêmes! ... Tâtez-vous ! Réfléchissez que l'horreur n'est rien sans le Songe et la Musique... Je vous vois bien ténia, certes, mais pas cobra, pas cobra du tout ... nul à la flûte ! Macbeth n'est que du Grand-Guignol , et des mauvais jours, sans musique, sans rêve... vous êtes méchant, sale, ingrat, haineux, bourrique, ce n'est pas tout JBS ! Cela ne suffit pas... Il faut danser encore ! ... (...)
M'avez-vous assez prié et fait prier par Dullin, par Denoël, supplié "sous la botte" de bien vouloir descendre vous applaudir ! Je ne vous trouvais ni dansant, ni flutant, vice terrible à mon sens, je l'avoue... Mais oublions tout ceci ! Ne pensons qu'à l'avenir ! Tâchez que vos démons vous inculquent la flûte ! Regardez Shakespeare, lycéen ! 3/4 de flûte 1/4 de sang... 1/4 suffit je vous assure ... mais du vôtre d'abord ! avant tous les autres sangs. L'Alchimie a ses lois... Le "sang des autres" ne plait point aux Muses... Réfléchissons... Vous avez tout de même remporté votre petit succès au Sarah, sous la Botte, avec vos "Mouches"... Que ne troussez-vous maintenant trois petits actes en vitesse, de circonstance, sur le pouce, "Les Mouchards "? (...) Ambiance par hoquets d'agonie, bruits de colique, sanglots ferrailles.... "Au secours !"... Fond sonore: Machine à Hurrah !... Vous voyez-ça ? (...)
Ah ! Quel avenir JBS ! Que vous en ferez des merveilles quand vous serez éclos Vrai Monstre ! Je vous vois déjà hors de fiente, jouant déjà presque de la flûte, de la vraie petite flûte ! à ravir ! ... déjà presque un vrai petit artiste ! Sacré JBS !

 

 

 

Bagatelles pour un massacre

 

 

Il est vilain, il n'ira pas au paradis, celui qui décède sans avoir réglé tous ses comptes (Almanach des Bons-Enfants)
 

Le monde est plein de gens qui se disent des raffinés et puis qui ne sont pas, je l'affirme, raffinés pour un sou. Moi, votre serviteur, je crois bien que moi, je suis un raffiné ! Tel quel ! Authentiquement raffiné. Jusqu'à ces derniers temps j'avais peine à l'admettre... Je résistais... Et puis un jour je me rendis... Tant pis !... Je suis tout de même un peu gêné par mon raffinement... Que va-t-on dire ? Prétendre ?... Insinuer ?... Un raffiné valable, raffiné de droit, de coutume, officiel, d'habitude doit écrire au moins comme M. Gide, M. Vanderem, M. Benda, M. Duhamel, Mme Colette, Mme Fémina, Mme Valéry, les "Théâtres Français"... pâmer sur la nuance... Mallarmé, Bergson, Alain... troufignoliser l'adjectif... goncourtiser... merde ! enculagailler la moumouche, frénétiser l'Insignifiance, babiller ténu dans la pompe, plastroniser, cocoriquer dans les micros... Révéler mes "disques favoris"... mes projets de conférences... Je pourrais, je pourrais bien devenir aussi moi, un styliste véritable, un académique "pertinent". C'est une affaire de travail, une application de mois... peut-être d'années... On arrive à tout... comme dit le proverbe espagnol : "Beaucoup de vaseline, encore plus de patience, Eléphant encugule fourmi."
Mais je suis quand même trop vieux, trop avancé, trop salope sur la route maudite du raffinement spontané... après une dure carrière "de dur dans les durs" pour rebrousser maintenant chemin ! et puis venir me présenter à l'agrégation des dentelles !... Impossible ! Le drame est là.

 


 

La critique a dit comme trésor de merde qu'on pouvait pas trouver beaucoup mieux... dans les deux hémisphères, à la ronde... que les gros livres à Ferdinand... Que c'était vraiment des vrais chiots... 
"Forcené, raidi, crispé, qu'ils ont écrit tous, dans une très volontaire obstination à créer le scandale verbal... Monsieur Céline nous dégoûte, nous fatigue, sans nous étonner... Un sous-Zola sans essor... Un pauvre imbécile maniaque de la vulgarité gratuite... une grossièreté plate et funèbre... M. Céline est un plagiaire des graffiti d'édicules... rien n'est plus artificiel, plus vain que sa perpétuelle recherche de l'ignoble... même un fou s'en serait lassé... M. Céline n'est même pas fou... Cet hystérique est un malin... Il spécule sur toute la niaiserie, la jobardise des esthètes... factice, tordu au possible son style est un écoeurement, une perversion, une outrance affligeante et morne. Aucune lueur dans cet égout !... pas la moindre accalmie... la moindre fleurette poétique... 
Il faut être un snob "tout en bronze" pour résister à deux pages de cette lecture forcenée... Il faut plaindre de tout coeur, les malheureux courriéristes obligés (le devoir professionnel !) de parcourir, avec quelle peine ! de telles étendues d'ordures !... Lecteurs ! Lecteurs !... Gardez-vous bien d'acheter un seul livre de ce cochon ! Vous êtes prévenus ! Vous auriez tout à regretter ! Votre argent ! Votre temps !.., et puis un extraordinaire dégoût, définitif peut-être pour toute la littérature !... Acheter un livre de M. Céline au moment où tant de nos auteurs, de grands, nerveux et loyaux talents, honneur de notre langue (la plus belle de toutes) pleinement en possession de leur plus belle maîtrise, surabondamment doués, se morfondent, souffrent de la cruelle mévente ! (ils en savent quelque chose). Ce serait commettre une bien vilaine action, encourager le plus terne, le plus dégradant des "snobismes", la "Célinomanie", le culte des ordures plates... 
Ce serait poignarder dans un moment si grave pour tous nos Arts, nos Belles-Lettres Françaises ! (les plus belles de toutes !)"

 


 

LA NAISSANCE D'UNE FÉE
Ballet en plusieurs actes

Epoque : Louis XV.

Lieu : Où l'on voudra.

Décor : Une clairière dans un bois, des rochers, une rivière dans le fond.

Action : Au lever du rideau, les petits esprits de la forêt dansent, sautent, virevoltent... C'est la ronde des lutins, des farfadets, des elfes... Leur chef est un lutin couronné, le Roi des Lutins agile, preste, toujours aux aguets... Ils jouent... saute-mouton... Avec eux, dans la ronde joyeuse... une biche frêle et timide... leur petite compagne... Et puis un gros compagnon, le gros hibou... Il danse aussi par ci, par là... mais tranquillement, un peu en retrait toujours... Il est le conseiller, le sage de la petite bande... toujours un peu boudeur... Le petit lapin est là aussi... avec son tambour... On entend les cris d'une bande joyeuse... Jeunes gens et jeunes filles... qui se rapprochent de la clairière... la première de ces jeunes filles apparaît entre les buissons : Evelyne... Une très belle, très joyeuse, très gaie, très étincelante jeune fille. Elle aperçoit tout juste le dernier des petits lutins... qui s'enfuient à l'approche... effrayés par les humains...

Les lutins disparaissent dans le bois... Evelyne fait signe à ses amis, de la rejoindre vite, dans la clairière... Vite ! Vite !... Elle fait signe qu'elle a vu les lutins danser dans la clairière... Les autres rient... incrédules... Ils sont nombreux, jeunes et beaux... garçons et filles... Ils dansent à leur tour dans la clairière... Jeux... Colin-maillard... Bouderies... Agaceries... L'un des garçons est plus particulièrement pressant... Il fait une cour ardente à Evelyne... C'est le Poète... Il est habillé en "poète"... Habit réséda, maillot collant... Cheveux blonds et bouclés... Rouleaux de poèmes sous son bras... C'est le fiancé d'Evelyne... Danses encore... Toujours danses joyeuses !..

2e Tableau :

Devant l'auberge du village... Le jour de la Foire... Groupes agités, affairés... bigarrés... Bateleurs, paysans, animaux, etc. Sous le grand porche de l'auberge, la vieille Karalik accroupie, dit la bonne aventure aux paysans, marchands. etc. La mère Karalik est une vieille gitane méchante... envieuse sorcière... Elle sait lire l'avenir dans les lignes de la main... Les villageois s'approchent. A droite... à gauche... les bateleurs font des tours... Orgues... musiciens... montreurs d'animaux... etc.

Evelyne et le poète suivis par toute la bande des jeunesses joyeuses débouchent en ce moment sur l'esplanade du marché... Leurs rires... leurs gambades font fuir les clients de la vieille Karalik... Son éventaire est renversé... la vieille Karalik maudit leur farandole. Elle jure... elle sacre... elle menace... les jeunes gens ripostent et se moquent d'elle... Et puis on se réconcilie un peu.. Les jeunes filles se rapprochent... Le Poète aussi... La vieille ne veut plus lire dans leurs mains... Elle est fâchée... vexée... Disputes encore... La vieille saisit alors la main d'Evelyne... Tous les autres se moquent de la vieille... lui font des grimaces... La vieille jette un sort à Evelyne... au Poète... A ce moment l'orage gronde... la pluie tombe... La foule se disperse... la ronde s'éparpille... Jeunes gens et villageois s'enfuient... rentrent chez eux... la vieille demeure seule sur la grande place du marché... elle est seule sous l'orage... elle ricane... elle danse les "maléfices"... Elle se moque des jeunes gens... elle mime leurs petites manières... leurs coquetteries... Leurs manèges amoureux... Elle danse en boitant la danse des "sorcières"... La vieillesse méchante... tout autour de la scène... traversée d'éclairs et du vacarme de la foudre...

3e Tableau :

Le même endroit, encore devant l'auberge... Un autre jour de foire... Foule... Bateleurs, etc. Des grands panneaux décoratifs sont disposés sur les murs de l'auberge... d'autres devins racontent des histoires aux paysans... leur vantent et leur vendent des médicaments... boniments.

Dans les remous de cette foule... Une grande berline (8 chevaux) veut se frayer un chemin... Lourdement chargée... La foule veut empêcher la berline de passer... d'avancer... Des grappes de gamins se pendent aux portières... après les bagages... La grande berline penche alors et s'effondre d'un côté... Un essieu vient de se briser... La foule toute heureuse s'amuse de l'accident... (Cet accident survient juste devant l'auberge.) Le cocher de la berline dégringole rapidement de son siège... C'est un petit homme tout brun, tout pétulant, visage bistré sous son grand tricorne, sourcils, moustaches à la Méphisto... (Attention ! en réalité, c'est le Diable lui-même, travesti !)

Il va tout de suite trouver le gros hôtelier, surgi sur le seuil de sa porte, attiré par la grande rumeur... Très grands saluts réciproques... Aux portières de la berline... apparaissent vingt têtes charmantes, minois rieurs espiègles... bouclées... vingt jeunes filles en voyage... Figures animées... pétillantes, malicieuses... Elles veulent descendre à tout prix... Le petit cocher ne veut pas... leur défend bien... Quiproquo... La foule prend fait et cause... "Descendez !... Descendez !..." La foule se presse... s'agite... On ouvre la berline... "Descendez!" Sautent gracieusement sur le sol les vingt demoiselles (capelines de voyage, chacune un menu bagage, petite ombrelle... etc...) A peine à terre, elles gloussent... s'échappent furtives... mutines... Le petit cocher Méphisto est débordé... Il jure... Il se démène... Il les rattrape dans la foule... Enfin, il peut rassembler sa troupe... mais la lourde berline ne peut plus rouler... Cassée !...

"Pressons, Mesdemoiselles !... pressons !"... Ayant enfin réuni, rassemblé à grand peine cette folle escorte, il sermonne ces demoiselles !... Il explique aussi au gros hôtelier qu'il est, lui, le responsable !... Qu'il est le maître ! Qu'on doit lui obéir !... Le "Maître des Ballets du Roi !" Il doit conduire sa mutine troupe au château voisin pour les fêtes du mariage du Prince !... Le Corps de Ballet ! Les petites font encore mille es piègleries... Tout heureuses de l'incident... Grand tohu-bohu... un cochon... un veau... traversent la scène... Le Maître de Ballet "Méphisto-cocher"... regroupe enfin ses danseuses ; les fait toutes ensemble pénétrer sous le porche de l'auberge... avec son fouet... Il referme derrière lui. cette lourde porte... "Assez ! assez !" La foule s'amuse de sa colère et de son comique désarroi... Ah ! Il est malin quand même !... Il sait bien ce qu'il fait le drôle !... Il est rusé !... Il feint la contrariété... La porte fermée la foule mécontente se disperse... Les épouses entraînent leurs maris... rétifs... Evelyne entraîne son poète... Les jeunes filles sont obligées de tirer un peu sur leurs prétendants... qui soupirent à présent après les danseuses entrevues...

D'ailleurs les hommes ne s'éloignent pas pour longtemps... A peine quelques secondes... Ils reviennent en scène les uns après les autres... (les hommes seulement) essayer de surprendre ce qui se passe à l'intérieur de l'auberge... Ils frappent à la porte... On ne répond plus... Ils essayent d'ouvrir la porte... Ils collent l'il au volet... Ils sont tous revenus là... Le poète, le gros magistrat, le notaire, le médecin, le professeur du collège, L'épicier, le maréchal ferrant, le gendarme, le général, tous les notables, les ouvriers, le croquemort même... On entend une musique de danse... qui vient de l'intérieur de l'auberge... Ils voient par des trous les curieux... Ils miment en cadence en "petits pas" ce qu'ils aperçoivent... Les demoiselles du Ballet sont en train de répéter une figure dans l'intérieur de l'Auberge...

4e Tableau :

Obscurité d'abord... pendant que les notables évacuent la scène... Le mur antérieur de l'auberge est soulevé... on voit donc à présent la grande salle de l'auberge à l'intérieur... convertie pour la circonstance en studio de danse... Le petit maître de ballet ne veut pas de paresseuses. Il presse ses élèves. Il fait reculer les chaises le long du mur... les tables... Il ordonne qu'elles se mettent toutes en tenue de ballet... Elles se déshabillent... toutes... lentement... Les voici prêtes pour la leçon... Il sort son petit violon de sa poche... Barre... Positions... Entrechats... Ensembles... Badines !... Variations... Il fustige, il mène la danse...

On voit pendant ce temps par un pan coupé à droite que les gros notables sont revenus peur épier... de l'extérieur... Ils se rincent l'il... Ils s'excitent... Scandale des épouses qui essayent de les arracher des persiennes. Ils se trémoussent comiquement les notables, se déhanchent... Ils s'écrabouillent aux fenêtres... Mais l'un d'eux, le gros magistrat d'abord, entre-bâille une. porte dérobée... Il se glisse dans l'intérieur de l'auberge. Le voici dans la pièce tout ravi... tout émerveillé !... Les petites font les effarouchées... Le diable les rassure... "Entrez.... Entrez donc..." invite-t-il le magistrat... Il l'installe dans un fauteuil bien commodément près du mur... qu'il ne perde pas un détail de la belle leçon. Par la même porte le médecin se glisse... Même accueil... le facteur, le notaire, le général... Tous bientôt s'infiltrent un par un... Ils sont installés... sous le charme de la danse et des danseuses... Tous les "représentants" des grands et petits métiers... et les notables hypnotisés par la leçon... Ils miment les gestes, les positions, les arabesques... les variations... Le diable est ravi... Le poète arrive enfin le dernier... Il est bientôt le plus exalté de tous ! Il en oublie son Evelyne... Il fait une déclaration brûlante à la première danseuse... Il ne veut plus la quitter... Il lui dédie tout de suite un magnifique poème...

5e Tableau :

A nouveau devant l'auberge... Le carrosse est à présent réparé... On l'amène devant la porte... Tout est prêt pour le départ... Le gros hôtelier salue le diable-cocher-maître de ballet. Celui-ci précède sa fraîche pépiante troupe... On amène les bagages... La foule se reforme autour de la lourde berline. On vient voir ce départ !... Les danseuses en voiture !... Mais les notables... juge, poète, médecin, etc... ne peuvent se résoudre à quitter les danseuses... Ils sont tous ensorcelés... ni plus ni moins !... Leurs épouses pourtant mènent gros vacarme... Ils prennent aussi d'assaut la voiture... Le scandale est à son comble ! On n'a jamais vu chose pareille ! Tous les époux, d'un coup ! oublier tous leurs devoirs !... La honte !... Elles essayent de retenir leurs maris... Mais en vain... Elles s'accrochent après les bagages ! aux portières ! aux courroies !... n'importe où !... Les époux grimpent sur le toit de la berline... escaladent... la lourde voiture... On démarre... Le Poète s'arrache aux bras d'Evelyne... Il court après la voiture... après l'"Etoile"...

La voiture déjà loin.... grande colère, grand dépit des épouses... Haines !... vengeances !... poings crispés... anathèmes !... Karalik la vieille sorcière mène, attise la furie... Et puis toutes les épouses évacuent la scène... Reste seule Evelyne en scène dans la pénombre... Elle s'éloigne à son tour toute triste... Elle est accablée... chagrine. Elle ne maudit personne... elle va se suicider... elle n'en peut plus !

6e Tableau :

Dans la clairière comme au premier tableau... Evelyne entre seule, de plus en plus douloureuse et désespérée... Elle traverse doucement... vers la rivière. Elle pense à la Mort... Entrent les Anges de la Mort... en voiles noirs... Danse de la Mort... les anges entourent... bercent Evelyne... Elle essaye de danser... Elle ne peut plus... Elle défaille... Lents mouvements de regret et d'abandon... au bord de l'eau...

La Mort entre aussi... elle-même danse... elle fascine Evelyne, l'oblige à danser...

A ce moment, un homme, un chasseur traverse toute la scène... Il cherche... il fouille les taillis... Les Anges de la Mort s'enfuient à son approche... Evelyne reste seule sur un rocher, accablée... Le chasseur repasse encore... plusieurs chasseurs... Puis une biche traverse vivement... La biche amie... compagne des petits esprits de la forêt... Elle est poursuivie par les chasseurs... Elle repasse... elle est touchée... une flèche au flanc... du sang... elle s'écroule juste aux pieds d'Evelyne... Evelyne se penche sur la biche... l'emporte... la cache derrière le rocher, sur un lit de mousse

Le chasseur revient sur ses pas... demande à Evelyne si elle n'a rien vu ?... une biche blessée ?... Non !... Elle n'a rien vu... Les chasseurs s'éloignent... Evelyne trempe son voile dans l'eau fraîche... panse la blessure de la biche...

Les petits esprits de la forêt surgissent du bois... fêtent, embrassent Evelyne qui vient de sauver leur petite amie la biche... Reconnaissance... Mais Evelyne n'est pas en train du tout de se réjouir... Elle leur fait part de son désespoir... L'abandon du Poète... Elle ne peut plus vivre... elle ne veut plus vivre... La funeste résolution !... sauter dans la rivière... Les petits esprits protestent... se récrient... s'insurgent... Elle ? Mourir ?... Ah non !... Elle doit demeurer avec ses petits amis... Pourquoi tant de chagrin ?... Elle explique... que le poète a suivi la merveilleuse danseuse... séduit... désormais... sans défense... Evelyne n'a pas su le retenir Comment rivaliser ? C'en est trop !... "Qu'à cela ne tienne ! Danser ?... s'esclaffent les petits esprits... Danser ?... Mais nous allons t'apprendre ! Nous !... Et tu danseras mieux qu'aucune autre danseuse sur terre !... Tiens !... Veux-tu que nous te montrions ?... Veux-tu apprendre les Grands secrets de la Danse ?..." Le petit roi des esprits appelle, invoque, commande les esprits de la Danse... D'abord la "Feuille au Vent"... Danse de la Feuille au Vent... Evelyne chaque fois danse avec l'esprit invoqué... de mieux en mieux... Le "Tourbillon des Feuilles"... "L'Automne"... le "Feu follet"... "Zéphir" lui-même... les "Buées ondoyantes"... la "Brise matinale"... la "Lumière des sous-bois"... etc. Evelyne danse de mieux en mieux !...

Enfin l'un des esprits fait cadeau à Evelyne d'un "Roseau d'Or" qu'il va cueillir sur la berge ; le roseau magique !... Evelyne fixe à son corsage le joli roseau d'or... Elle danse à présent divinement... C'est exact... Tous les petits esprits de la forêt accourent pour l'admirer... Ah ! elle peut retourner vers la vie !... Elle n'a plus à craindre de rivale... Adieux reconnaissants, grande émotion, touchantes effusions... Evelyne quitte ses petits amis pour rejoindre son fiancé volage... Elle quitte la clairière sur les "pointes"... Les petits amis de loin lui envoient mille baisers et tous leurs voeux de bonheur !...

7e Tableau :

Encore une fois devant l'auberge...

Evelyne est tout de même un peu désemparée avec son "roseau d'or"... Comment retrouver son fiancé ?... Elle ne connaît pas le chemin... Où peut-il être ?... Elle questionne... elle cherche... Personne ne sait... Puisqu'il s'agit d'une affaire diabolique, elle va s'informer auprès de Karalik la vieille sorcière, si venimeuse, si méchante... Elle doit savoir elle !... Confiante, Evelyne lui explique... ce qui lui est arrivé... Mais qu'elle danse à présent à merveille... "Vraiment ?... vraiment ?... fais-moi voir !..." Evelyne danse quelques pas... C'est exact !... Karalik est étonnée... Elle ameute aussitôt tous les tziganes de sa tribu... Les femmes et les paysans aussi... ils entourent Evelyne... qu'elle danse ! qu'on l'admire !... Evelyne danse... Le charme est infiniment puissant... Irrésistible ! Immédiat !... Les hommes sont tous aussitôt séduits... Les tziganes surtout... L'un d'eux se détache du groupe... Il vient danser avec Evelyne... L'effleure... Il est envoûté... La vieille Karalik, dans la foule pendant ce temps attise la jalousie des femmes... "Tu vois !... Tu vois !... Elle possède le "charme" à présent... Le Grand secret de la danse !... Elle va te prendre ton homme !... Défends-toi gitane !..." Elle force un poignard dans la main d'une des épouses, la femme du tzigane qui danse avec Evelyne à ce moment... Evelyne ne prend garde... Elle est poignardée en plein dos... Evelyne s'écroule... la foule se disperse... Horrible ! Le corps d'Evelyne reste en scène... Morte ! Un pinceau de lumière sur le cadavre... La scène toute noire... Un petit ramoneur s'écoule ainsi... en musique douce... Et puis doucement... l'on voit surgir de l'ombre... un... deux... trois petits esprits de la forêt... Trois... quatre... la biche... la gazelle... les elfes..., le feu-follet... le gros hibou... Conciliabule alarmé... désolé... pathétique des petits esprits de la forêt... Ils arrachent le grand couteau de la plaie... Il essaye de ranimer la pauvre Evelyne... Rien à faire !...

Le petit Roi des elfes est plus désespéré que tous les autres petits "esprits" encore... Il discute avec le gros hibou... lui le sage de la tribu... Elle est bien morte Evelyne... C'est la faute du "roseau d'or"... Elle dansait trop bien pour une vivante... trop bien... posséder un tel charme vous fait trop haïr des vivants !... Faire naître trop de jalousie vous fait tuer très certainement !... Comment faire ?... Le gros hibou a une idée...

Dans la Légende il est écrit... (dans la légende de la Forêt) que si l'on répand trois gouttes de Clair de Lune sur le front d'une vierge morte amoureuse, celle-ci peut ressusciter à l'état de fée...

Les gouttes de Lune sont les gouttes de rosée nocturne qui se trouvent au rebord de certaines orties..., et qui ont subi le rayonnement de certaines phases de la Lune... Hibou connaît dans la forêt certaine araignée "croisade" qui collectionne dans sa toile certaines gouttes de ce cru de Lune rarissime....

Il part à la recherche de l'araignée... Danse d'espoir des petits esprits de la forêt autour du cadavre... Hibou revient avec l'araignée qui presse dans les plis de son ventre une minuscule fiole pleine de "Gouttes de Lune"... Elle verse trois gouttes sur le front d'Evelyne qui reprend tout doucement connaissance Joie des petits esprits...

"Où suis-je ?... Qui suis-je ?" demande Evelyne.

"Tu es notre petite fée Evelyne !..."

"Mais je suis bien vivante ?..."

"Non... tu ne peux plus retourner parmi les vivants... Tu restes avec nous désormais... Tu es devenue Fée..."

"Oh ! Comme je suis légère !... Légère comme un souffle... Comme je danse à présent ! Encore mieux !..."

Danse avec les petits esprits... et l'Araignée aussi... Mais le chagrin étreint malgré tout Evelyne... Elle n'a pas oublié tout à fait son poète... l'infidèle...

Ses petits amis sont bien navrés... la voyant encore un peu triste... Elle voudrait revoir son poète... Le délivrer des remords qui doivent à présent l'accabler... Le sauver de l'emprise de ces démones et du Diable... lui donner enfin cette dernière preuve d'affection... "Soit !... Bien !... Nous irons le voir tous ensemble ton poète... Tu te rendras compte par toi-même..." lui répondent les petits esprits... "Emmenons la méchante Karalik aussi... Elle connaît tous les chemins du vice... tous les itinéraires du diable... Elle peut nous être utile."

Ils partent à la queue leu-leu... Ribambelle des petits esprits, Evelyne et Karalik, à travers les taillis, plaines et buissons... à la recherche du château du diable... Ils passent devant le grand rideau... dansant à la file indienne... Craintes, espiègleries... effrois... etc...

8e Tableau :

L'intérieur du Château du Diable...

Beaucoup d'or... des flammes... des couleurs très vives... le petit diable-cocher-maître de ballet, est alors là, chez lui, habillé "nature" en démon véritable... Il préside une table fabuleusement servie... Fraises énormes... poires formidables... poulets comme des bufs... Tous les notables du village sont attablés... Le juge, le notaire, le général, le médecin... L'épicier aussi, le professeur. Entre chacun de ces damnés une danseuse... C'est-à-dire à présent une véritable démone... L'orgie bat son plein !... Tout en haut des marches un énorme Lucifer, lui-même tout en or... mange seul, des âmes toutes crues... à sa table, avec un couvert tout en or... Les âmes ont la forme de crieurs... Il les déchire à pleines dents... Il avale des bijoux aussi... Il sucre les coeurs avec des poudres de diamants... Il boit des larmes... etc... Le Poète est enchaîné à une petite table... Il déjeune aussi... mais il est enchaîné... La démone "première danseuse"... danse devant lui... pour lui... l'ensorcelle. Mais il ne peut jamais la toucher... l'atteindre. Il essaye... Il est au désespoir... Lucifer, en haut, se réjouit énormément de tout ce spectacle infâme... Il en veut toujours davantage... Qu'on se divertisse... Il commande au petit maître de ballet de faire danser tous ces damnés... au fouet. Tous dansent alors comme ils peuvent... chacun dans son genre... Le Juge avec ses condamnés... Le Juge bien rubicond, les condamnés bien maigres, avec leurs boulets et leurs chaînes... leurs femmes qui portent des rançons... Le vieil Avare danse avec les huissiers, avec les emprunteurs ruinés... Le Général avec les soldats morts à la guerre, hâves, avec les squelettes et les mutilés de la guerre, tout sanglants... Le Professeur avec ses élèves morveux, ses garnements les doigts dans le nez... les oreilles d'ânes... Le gros Souteneur avec ses putains et ses vicieuses et les fillettes... L'Epicier avec ses clients volés.... ses faux poids... ses fausses balances... Le Notaire avec les veuves ruinées... ses clients escroqués... Le Curé avec les bonnes surs volages et les petits clercs pédérastes... etc.

A ce moment, Karalik entr'ouvre la porte... elle entre... derrière elle, Evelyne et les petits esprits de la forêt... Surprise des démons... Lucifer n'est pas content... Il gronde... Il tonne... Eclairs... Il exige que ces intrus s'expliquent... Evelyne fait mine de vouloir délivrer le poète enchaîné... "Non ! Non ! Non !... défend Lucifer... qu'Evelyne danse !..." Les démones sont jalouses... Karalik montre à Lucifer qu'Evelyne possède le sortilège des Danses... Le roseau d'or !... Un démon va le lui arracher...

Alors Evelyne fait un geste... un seul... Signe magique !... et tout le château s'écroule !... et toute cette diablerie est dispersée... par un formidable ouragan... Nuit profonde...

Nous nous retrouvons dans la clairière comme au début... Evelyne a délivré le Poète... ses chaînes sont brisées... elles sont aux pieds d'Evelyne... Il implore son pardon... Evelyne pardonne. Il la supplie de ne plus jamais le quitter... qu'elle ne s'éloigne plus jamais... Mais elle ne peut plus demeurer avec lui... Elle est fée à présent... Elle appartient à ses petits amis de la forêt... Elle n'est plus humaine... Il l'embrasse... Il veut l'émouvoir... Mais elle demeure insensible... froide aux approches charnelles... Elle n'est plus que songe... esprit... désir... Elle est devenue fée... Le Poète est déçu... mais toujours amoureux... Pour toujours amoureux... davantage... toujours davantage... de son Evelyne devenue fée... Evelyne s'éloigne tout doucement, entraînée par ses petits amis... Elle disparaît... se dissipe... mousselines... de plus en plus épaisses vers le fond de la scène... devient de plus en plus irréelle... spirituelle... diaphane... Elle disparaît... prise par le flou du décor... mousselines... Le Poète est seul à présent... La vieille Karalik muée en crapaud ! saute, gigote, accompagnera désormais toujours le gracieux essaim des esprits moqueurs de la forêt...

Le Poète sur son rocher... au bord de l'eau... désolé... déroule son grand manuscrit... Il va chanter... il chantera toujours ses amours idéales, poétiques... impossibles... Toujours... toujours... Rideau.
 

 

 

Carnet du cuirassier Destouches

 

1) Je ne saurais dire ce qui m'incite à porte en moi ce que je pense.
2) A celui qui lira ces pages.
3) Cette triste soirée de novembre me reporte à treize mois plutôt au temps de mon arrivée à Rambouillet, loin de me douter ce qui m'attendais dans ce charmant séjour. Ai-je donc beaucoup changé depuis un an, je le crois. 
5) ... Car la vie de quartier au lieu de me plonger dans une (?) (rage... avec la tristesse avec état... à langueur) état où je ne sortais alors que l'esprit bourré de résolution. hélas, jamais réalisables, alors qu'aujourd'hui 
7) complètement façonné à la triste vie que nous menons je suis empreint d'une mélancolie dans laquelle j'évolue comme l'oiseau dans l'air ou le poison dans l'eau.
Je n'ai jamais fait preuve d'érudition en aucune matière aussi.
9) Ces notes qui sont comme on peut juger d'une pâleur diaphane ne sont que purement personnelles et c'est à seule fin de marquer dans ma vie une époque (peut-être remplie) la première vraiment pénible que j'ai traversée, mais peut-être pas la dernière.
11) C'est au hasard des jours que je remplis ces pages. Elles seront notées et empreintes d'un état d'esprit différent selon les jours ou les heures car depuis mon incorporation j'ai subi sautes physique et morales.
13) 3 octobre - Arrivée - Corps de garde rempli de sous-offs aux allures écrasantes. Cabots esbroufeurs. Incorporation dans un peloton le 4e Lt Le Moyne bon garçon, Coujon (?) méchant faux comme un jeton -
15) le Baron de Lagrange (?) (officier sincère et bon mais légèrement atteint au moral par une nervosité et sujet à attaques dont il faudrait je crois rechercher les causes dans les libations excessives de la jeunesse).

 

 

 

Entretiens avec le Professeur Y

 

Alors n'est-ce pas, acheter un livre !... (...) l'objet empruntable entre tous !... un livre est lu, c'est entendu, par au moins vingt... vingt-cinq lecteurs... ah, si le pain ou le jambon, mettons, pouvaient aussi bien régaler, une seule tranche ! vingt... vingt-cinq consommateurs ! quelle aubaine !... le miracle de la multiplication des pains vous laisse rêveur, mais le miracle de la multiplication des livres, et par conséquent de la gratuité du travail d'écrivain est un fait bien acquis. Ce miracle a lieu, le plus tranquillement du monde, à la foire d'empoigne, ou avec quelques façons, par les cabinets de lecture, etc..., etc... Dans tous les cas l'auteur fait tintin. C'est le principal ! Il est supposé, lui, l'auteur, jouir d'une solide fortune personnelle, ou d'une rente d'un très grand Parti, ou d'avoir découvert (plus fort que la fusion de l'atome) le secret de vivre sans bouffer. D'ailleurs toute personne de condition (privilégiée, gavée de dividendes) vous affirmera comme une vérité sur laquelle il n'y a pas à revenir, et sans y mettre aucune malice : que seule la misère libère le génie... qu'il convient que l'artiste souffre !... et pas qu'un peu !... et tant et plus !... puisqu'il n'enfante que dans la douleur !... et que la Douleur est son Maître !... 

 

 

 

Guignol's Band

 

D'abord je reste abasourdi... puis je me ressaisis... et puis qu'est-ce que j'y casse !...
- Chienlit!... Taisez vous!... que je le somme.
- Vandale! Canaque!... qu'il me répond.
- A qui vous causez?... que je lui demande.
- A une brute!... À un assassin!...
- Vous avez bien raison, Monsieur! et que je l'approuve alors tout de suite du tac au tac! que je renchéris!... Si j'en suis fier d'être assassin!... Ah! c'est à pic! Si j'en ai tué!... il peut bien le dire!... Ah! un petit peu!... Ah! je suis en verve!... Ah! je lui récite!... J'en ai tué dix!... j'en ai tué mille!... Je tombe du ciel!... Vous l'avez vu! vous le voyez exact, faux Chinois!... Ah! si je me pile!... Sacré numéro!... Chienlit!... j'hurlais comme ça plein Bedford Square!... On s'amusait bien à présent!... pas moi seulement... toute la foule!... Je le regarde alors de tout près ce petit rageur... Il me parait moins buse que les autres à la réflexion... Je le saisis! hop! je l'entraîne!... par la manche... C'est moi maintenant l'initiative!... J'avais quelque chose à lui dire!... Nous sommes encore tournoyés!... pressurés... raplatis... roulés... expulsés enfin!... Il se met à retaper son chapeau... ses très grands rebords... Fallait que je lui explique un peu... que je me confesse en détails!... C'était un besoin là subit!... c'était aussi un genre d'excuse!... que je le mette un peu au courant... de tout ce qui m'était arrivé... et que c'était pas ordinaire!... le pourquoi un peu de mes déboires!... que je garde pas tout le paquet pour moi... Il renoue bien sa lavallière!... avec beaucoup de soin... On s'était assis sur le granit là sous le sycomore du Square... 
 


 

 Mais les tatoués ils sont brûlants!... faut qu'ils assomment le Cascade! Maintenant la pleine furie de colère!... Voilà qu'ils empoignent des bouteilles, les siphons, les chaises! et plflag! ça commence à sonner! gicler! rebondir de partout! Pang! à bing! à boum! plein les glaces!... la porte!... un affreux fracas!... Cascade dégage... saute arrière!... la bataille en plein!... les tables sens-dessus-dessous!... Barricades et hop!... ils se retranchent! Prospero et lui!... La caisse, l'armoire, le porte manteau!... et hop! tout s'envole!... fétus!... Ca bombarde là dessus! à coups de chaises!... croule bascule!.... Les dockers, tout rouges, foncent en force! à coup de béliers ils rentrent dans le tas... L'assault! le massacre! Ca hurle de tous les côtés!... Vrraoum! Dzim! Boum! C'est l'orgue à la mécanique, l'énorme du fond qui joue, subit!... Il s'est mis en train! Taraza! zoum! le monstre à trompettes! flûtes! tambours! Faut l'avoir entendu broyer! saccager sa valse! Boro qu'a mis l'outil en branle! Damné instrument! c'est l'orage! Je l'aperçois qui trifouille au fond... Il me voit! il me fait signe... "fous le camp!" comme ça le grand geste! Je comprends rien con! il me crie! Il m'hurle! 
 


 

 Et puisqu'on est dans les secrets je vais encore vous en dire un autre... abominable alors horrible!... vraiment absolument funeste... que j'aime mieux le partager tout de suite!... et qui m'a tout faussé la vie...
Faut que je vous avoue mon grand-père, Auguste Destouches par son nom, qu'en faisait lui de la rhétorique, qu'était même professeur pour ça au lycée du Havre et brillant vers 1855.
C'est dire que je me méfie atroce! Si j'ai l'inclination innée! Je possède tous ses écrits de grand-père, ses liasses, ses brouillons, des pleins tiroirs! Ah! redoutables! Il faisait les discours du Préfet, je vous assure dans un sacré style! Si il l'avait l'adjectif sûr! s'il la piquait bien la fleurette! Jamais un faux pas! Mousse et pampre! Fils des Gracques! la Sentence et tout! En vers comme en prose! Il remportait toutes les médailles de l'Académie Française. Je les conserve avec émotion.
C'est mon ancêtre! Si je la connais un peu la langue et pas d'hier comme tant et tant! Je le dis tout de suite! dans les finesses! J'ai débourré tous mes "effets", mes "litotes" et mes "pertinences" dedans mes couches...
Ah! j'en veux plus! je m'en ferais crever! Mon grand-père Auguste est d'avis. Il me le dit de là-haut, il me l'insuffle, du ciel au fond...
- Enfant, pas de phrases!...
Il sait ce qu'il faut pour que ça tourne. Je fais tourner!
Ah! je suis intransigeant farouche! Si je retombais dans les "périodes"!... Trois points!... dix! douze points! au secours! Plus rien du tout s'il le fallait! Voilà comme je suis!
Le Jazz a renversé la valse, l'impressionnisme a tué le "faux-jour", vous écrirez télégraphique ou vous écrirez plus du tout!
L'Émoi c'est tout dans la Vie!
Faut savoir en profiter!
L'Émoi c'est tout dans la Vie!
Quand on est mort c'est fini!
A vous de comprendre! Emouvez-vous! "C'est que des bagarres tous vos chapitres"! Quelle objection! Quelle tourterie! Ah! attention! La niaise! En botte! Volent babillons! Emouvez-vous bon Dieu! Ratata! Sautez! Vibrochez! Eclatez dans vos carapaces! fouillez-vous crabes! Eventrez! Trouvez la palpite nom de foutre! La fête est là! Enfin! Quelque chose! Réveil! Allez salut! Robots la crotte! Merde! Transposez ou c'est la mort!

 

 

 

Hommage à Zola

 

Les hommes sont des mystiques de la mort dont il faut se méfier.
 

En pensant à Zola, nous demeurons un peu gêné devant son ouvre; il est trop près de nous encore pour que nous le jugions bien, je veux dire dans ses intentions. Il nous parle de choses qui nous sont familières... Il nous serait bien agréable qu'elles aient un peu changé. 
Qu'on nous permette un petit souvenir personnel. A l'Exposition de 1900, nous étions encore bien jeune, mais nous avons gardé le souvenir quand même bien vivace, que c'était une énorme brutalité. Des pieds surtout, des pieds partout et des poussières en nuages si épais qu'on pouvait les toucher. Des gens interminables défilant, pilonnant, écrasant l'Exposition, et puis ce trottoir roulant qui grinçait jusqu'à la galerie des machines, pleine, pour la première fois, de métaux en torture, de menaces colossales, de catastrophes en suspens. La vie moderne commençait. 
Depuis, on n'a pas fait mieux. Depuis L'Assommoir non plus on n'a pas fait mieux. Les choses en sont restées là avec quelques variantes. Avait-il, Zola, travaillé trop bien pour ses successeurs ? Ou bien les nouveaux venus ont-ils eu peur du naturalisme ? Peut-être... 
Aujourd'hui, le naturalisme de Zola, avec les moyens que nous possédons pour nous renseigner, devient presque impossible. On ne sortirait pas de prison si on racontait la vie telle qu'on la sait, à commencer par la sienne. Je veux dire telle qu'on la comprend depuis une vingtaine d'années. Il fallait à Zola déjà quelque héroïsme pour montrer aux hommes de son temps quelques gais tableaux de la réalité. La réalité aujourd'hui ne serait permise à personne. À nous donc les symboles et les rêves ! Tous les transferts que la loi n'atteint pas, n'atteint pas encore. Car, enfin, c'est dans les symboles et les rêves que nous passons les neuf dixièmes de notre vie, puisque les neuf dixièmes de l'existence, c'est-à-dire du plaisir vivant, nous sont inconnus, ou interdits. Ils seront bien traqués aussi les rêves, un jour ou l'autre. C'est une dictature qui nous est due.

La position de l'homme au milieu de son fatras de lois, de coutumes, de désirs, d'instincts noués, refoulés est devenue si périlleuse, si artificielle, si arbitraire, si tragique et si grotesque en même temps, que jamais la littérature ne fut si facile à concevoir qu'à présent, mais aussi plus difficile à supporter. Nous sommes environnés de pays entiers d'abrutis anaphylactiques; le moindre choc les précipite dans les convulsions meurtrières à n'en plus finir. Nous voici parvenus au bout de vingt siècles de haute civilisation et, cependant, aucun régime ne résisterait à deux mois de vérité. Je veux dire la société marxiste aussi bien que nos sociétés bourgeoises et fascistes. L'homme ne peut persister, en effet, dans aucune de ces formes sociales, entièrement brutales, toutes masochistes, sans la violence d'un mensonge permanent et de plus en plus massif, répété, frénétique, "totalitaire" comme on l'intitule. Privées de cette contrainte, elles s'écrouleraient dans la pire anarchie, nos sociétés. Hitler n'est pas le dernier mot, nous verrons plus épileptique encore, ici, peut-être. Le naturalisme, dans ces conditions, qu'il le veuille ou non, devient politique. On l'abat. Heureux ceux que gouvernèrent le cheval de Caligula ! 
Les gueulements dictatoriaux vont partout à présent à la rencontre des hantés alimentaires innombrables, de la monotonie des tâches quotidiennes, de l'alcool, des myriades refoulées : tout cela plâtre dans un immense narcissisme sadico-masochiste toute issue de recherches, d'expériences et de sincérité sociale. On me parle beaucoup de jeunesse, le mal est plus profond que la jeunesse. Je ne vois en fait de jeunesse qu'une mobilisation d'ardeurs apéritives, sportives, automobiles, spectaculaires, mais rien de neuf. Les jeunes, pour les idées au moins, demeurent en grande majorité à la traîne des R.A.T. bavards, filoneux, homicides. À ce propos, pour demeurer équitables, notons que la jeunesse n'existe pas au sens romantique que nous prêtons encore à ce mot. Dès l'âge de dix ans, le destin de l'homme semble à peu près fixé dans ses ressorts émotifs tout au moins; après ce temps. nous n'existons plus que par d'insipides redites, de moins en moins sincères, de plus en plus théâtrales. Peut-être. après tout. les "civilisations" subissent-elles le même sort ? La nôtre semble bien coincée dans une incurable psychose guerrière. Nous ne vivons plus que pour ce genre de redites destructrices. Quand nous observons de quels préjugés rancis, de quelles fariboles pourries peut se repaître le fanatisme absolu de millions d'individus prétendus évolués, instruits dans les meilleures écoles d'Europe, nous sommes autorisés certes à nous demander si l'instinct de mort chez l'homme, dans ses sociétés, ne domine pas déjà définitivement l'instinct de vie. Allemands, Français, Chinois, Valaques. Dictatures ou pas. Rien que des prétextes à jouer à la mort. 
Je veux bien qu'on peut tout expliquer par les réactions malignes de défense du capitalisme ou l'extrême misère. Mais les choses ne sont pas si simples ni aussi pondérables. Ni la misère profonde ni l'accablement policier ne justifient ces ruées en masse vers les nationalismes extrêmes, agressifs, extatiques de pays entiers. On peut expliquer certes ainsi les choses aux fidèles, tout convaincus d'avance, les mêmes auxquels on expliquait il y a douze mois encore l'avènement imminent, infaillible du communisme en Allemagne. Mais le goût des guerres et des massacres ne saurait avoir pour origine essentielle l'appétit de conquête, de pouvoir et de bénéfices des classes dirigeantes. On a tout dit, exposé, dans ce dossier, sans dégoûter personne. Le sadisme unanime actuel procède avant tout d'un désir de néant profondément installé dans l'homme et surtout dans la masse des hommes, une sorte d'impatience amoureuse à peu près irrésistible, unanime pour la mort. Avec des coquetteries, bien sûr, mille dénégations : mais le tropisme est là, et d' autant plus puissant qu'il est parfaitement secret et silencieux. 
Or les gouvernements ont pris la longue habitude de leurs peuples sinistres, ils leur sont bien adaptés. Ils redoutent dans leur psychologie tout changement. Ils ne veulent connaître que le pantin, l'assassin sur commande, la victime sur mesure. Libéraux, Marxistes, Fascistes, ne sont d' accord que sur un seul point : des soldats ! Et rien de plus et rien de moins. Ils ne sauraient que faire en vérité de peuples absolument pacifiques...
Si nos maîtres sont parvenus à cette tacite entente pratique. c' est peut-être qu'après tout l'âme de l'homme s'est définitivement cristallisée sous cette forme suicidaire. 
On peut obtenir tout d'un animal par la douceur et la raison, tandis que les grands enthousiasmes de masse, les frénésies durables des foules sont presque toujours stimulés, provoqués, entretenus par la bêtise et la brutalité. Zola n'avait point à envisager les mêmes problèmes sociaux dans son ouvre, surtout présentés sous cette forme despotique. La foi scientifique, alors bien nouvelle, fit penser aux écrivains de son époque à une certaine foi sociale, à une raison d'être "optimiste". Zola croyait à la vertu, il pensait à faire horreur au coupable, mais non à le désespérer. Nous savons aujourd'hui que la victime en redemande toujours du martyr, et davantage. Avons-nous encore, sans niaiserie, le droit de faire figurer dans nos écrits une Providence quelconque ? Il faudrait avoir la foi robuste. Tout devient plus tragique et plus irrémédiable à mesure qu'on pénètre davantage dans le destin de l'homme. Qu'on cesse de l'imaginer pour le vivre tel qu'il est réellement... On le découvre. On ne veut pas encore l'avouer. Si notre musique tourne au tragique, c'est qu'elle a ses raisons. Les mots d'aujourd'hui, comme notre musique, vont plus loin qu'au temps de Zola. Nous travaillons à présent par la sensibilité et non plus par l' analyse, en somme "du dedans". Nos mots vont jusqu'aux instincts et les touchent parfois, mais, en même temps, nous avons appris que là s'arrêtait, et pour toujours, notre pouvoir. 
Notre Coupeau, à nous, ne boit plus tout à fait autant que le premier. Il a reçu de l'instruction... Il délire bien davantage. Son delirium est un bureau standard avec treize téléphones. Il donne des ordres au monde. Il n'aime pas les dames. Il est brave aussi. On le décore à tour de bras. 
Dans le jeu de l'homme, l'instinct de mort, l'instinct silencieux, est décidément bien placé, peut-être, à côté de l' égoïsme. Il tient la place du zéro dans la roulette. Le casino gagne toujours. La mort aussi. La loi des grands nombres travaille pour elle. C'est une loi sans défaut. Tout ce que nous entreprenons, d'une manière ou d'une autre, très tôt, vient buter contre elle et tourne à la haine, au sinistre, au ridicule. Il faudrait être doué d'une manière bien bizarre pour parler d'autre chose que de mort en des temps où sur terre, sur les eaux, dans les airs, au présent, dans l'avenir, il n'est question que de cela. Je sais qu'on peut encore aller danser musette au cimetière et parler d'amour aux abattoirs, l'auteur comique garde ses chances, mais c'est un pis aller. 
Quand nous serons devenus normaux, tout à fait au sens où nos civilisations l'entendent et le désirent et bientôt l'exigeront, je crois que nous finirons par éclater tout à fait aussi de méchanceté. On ne nous aura laissé pour nous distraire que l'instinct de destruction. C'est lui qu'on cultive dès l'école et qu' on entretient tout au long de ce qu'on intitule encore : La vie. Neuf lignes de crimes, une d'ennui. Nous périrons tous en choeur, avec plaisir en somme, dans un monde que nous aurons mis cinquante siècles à barbeler de contraintes et d' angoisses. 
Il n'est peut-être que temps, en somme, de rendre un suprême hommage à Émile Zola à la veille d'une immense déroute, une autre. Il n'est plus question de l'imiter ou de le suivre. Nous n'avons évidemment ni le don, ni la force, ni la foi qui créent les grands mouvements d'âme. Aurait-il de son côté la force de nous juger ? Nous avons appris sur les âmes, depuis qu'il est parti, de drôles de choses. 
La rue des Hommes est à sens unique, la mort tient tous les cafés, c' est la belote "au sang" qui nous attire et nous garde. 
L'oeuvre de Zola ressemble pour nous, par certains côtés, à l'oeuvre de Pasteur si solide, si vivante encore, en deux ou trois points essentiels. Chez ces deux hommes, transposés, nous retrouvons la même technique méticuleuse de création, le même souci de probité expérimentale et surtout le même formidable pouvoir de démonstration, chez Zola devenu épique. Ce serait beaucoup trop pour notre époque. Il fallait beaucoup de libéralisme pour supporter l'affaire Dreyfus. Nous sommes loin de ces temps, malgré tout académiques 
Selon certaines traditions, je devrais peut-être terminer mon petit travail sur un ton de bonne volonté, d'optimisme. Mais que pouvons-nous espérer du naturalisme dans les conditions où nous nous trouvons ? Tout et rien. Plutôt rien, car les conflits spirituels agacent de trop près la masse, de nos jours, pour être tolérés longtemps. Le doute est en train de disparaître de ce monde. On le tue en même temps que les hommes qui doutent. C'est plus sûr.
Quand j'entends seulement prononcer autour de moi le mot "Esprit" : je crache ! nous prévenait un dictateur récent et pour cela même adulé. On se demande ce qu'il peut faire, ce sous-gorille, quand on lui parle de "naturalisme" ? 
Depuis Zola, le cauchemar qui entourait l'homme, non seulement s'est précisé, mais il est devenu officiel. A mesure que nos "Dieux" deviennent plus puissants, ils deviennent aussi plus féroces, plus jaloux et plus bêtes. Ils s'organisent. Que leur dire ? On ne se comprend plus. L' École naturaliste aura fait tout son devoir, je crois, au moment où on l'interdira dans tous les pays du monde. 
C'était son destin.

 

 

 

Interviews

 

Merde encore ! C'est encore des histoires, ce désespoir. Mais rien du tout !
Il faudrait encore que j'espère quelque chose. J'espère rien. J'espère crever le moins douloureusement possible, comme tout un chacun. C'est tout.
C'est exactement tout, strictement tout. Que personne ne souffre pour moi, par moi, autour de moi, et puis crever tranquillement, quoi! Crever si possible d'un ictus - ou du moins je me finirai moi-même. Ce sera encore beaucoup plus simple. (...) Je ne porte pas avec moi des désirs d'avenir. Ca n'existe pas., ça. Non, non. Dans l'avenir, ce sera de plus en plus dur. .
Je travaille maintenant plus difficilement que je ne travaillais il y a un an, et l'année prochaine ce sera plus dur que cette année. Et puis c'est tout, c'est normal.

Arts

 


 

Il faudrait comprendre une fois pour toute (assez de pudibonderie!) que le français est une langue vulgaire.

 
Les Cahiers de L'Herne
 


 

... Ca fausse un peu le jugement qu'on peut avoir sur Proust, ces histoires pédérastiques, cette affaire de bains-douches, mais ces enculages de garçons de bain, tout ça, c'est des banalités... Mais il en sort que le bonhomme était doué... Extraordinairement doué... Ah! Oui, doué, doué, quand y voit ces gens qu'ont si changé là... Et d'ailleurs je crois qu'il a un peu piqué ça dans Georges Sand... Georges Sand , dans ses souvenirs raconte qu'elle a vu des gens d'ancien régime... Vous avez-lu ? Elle raconte... Elle dit : j'ai vu la jeunesse dorée qui me faisait horreur. Parce que elle, elle était jeune fille, et elle voyait ces gens d'Ancien Régime, Y z'avaient des manières à eux qu'étaient tellement spéciales qu'elle les voyait comme des vieux tableaux pleins de grimaces... Y n'pouvaient rien faire... Quand y s'offraient une chaise, c'était tout une grimace... (...) Y mettaient leur perruque dans leur gilet, puis enfin ils faisaient tout un tas de trucs extravagants de procédure qui la remplissaient d'horreur, parce qu'elle allait au devant de la vie, n'est-ce pas... Et les gens croient qu'il a du lire ça... Je ne dis pas que c'est ce qu'il a fait, mais enfin, son très puissant tableau de la vieillesse prenant les gens et les faisant grimacer, ça c'est un peu similaire... (...) Proust est un grand écrivain, c'est le dernier... C'est le grand écrivain de notre génération, quoi...

 
JD. -- Avec vous ...

 
C. -- Ah! non, non, c'est un tort... Y faisait autrement lui...

 
JD. -- Bien sur...

 
C. -- Il avait pas beaucoup de style d'ailleurs... Il était malade.. Il était pas...

 
JD. -- Si différents que puissent être vos styles et vos oeuvres, vous dites quelque part que la vraie défaite, c'est oublier...

 
C. -- Euh.. Oui... Oui... C'est ça, oui... Mais Proust était maniaque, c'est à dire que , au fond, il était pas bien dans la vie... C'est l'histoire de tous les gens qui écrivent... C'est qu'y sont pas bien dans la vie... Quand vous jouissez de la vie, pourquoi la transformeriez-vous hein ? .. C'est ce qu'on se demande... Faut déjà être détraqué, hein !

 
JD -- On écrit par compensation...

 
C. -- Oh! oui, uniquement, certainement oui... On s'en rend pas compte...

 
JD .-- Pour trouver un équilibre ...

 
C. -- Certainement, c'est une maladie... C'est un signe de maladie... (...) Si vous êtes dans la vie... vous êtes avocat... vous êtes médecin... vous êtes député, ce que vous voudrez... Vous prenez des plaisirs dans la vie... Tandis que quand vous vous amusez à écrire des histoires, c'est que vous fuyez la vie, n'est ce pas, que vous la transposez...

 
Entretien avec Jean Guénot. le 20 Février 1960. (Cahiers de l'Herne)

 

 

 

Lettre à Roger Nimier

 

Le tout de bien faire avouer aux français si parfaitement asservis qu'ils ont honte, qu'ils hurlent d'horreur, d'avoir chez eux, des leurs, un soi-disant écrivain, qui ne soit pas plagiaire des russes, des yankees, anglais, botocudos, n'importe quoi ! mais foutre surtout pas françois ! Servilité, domesticité avant tout ! absolue ! le crime des crimes ! ou alors Delly, Sagan ! ... à la bonne heure ! rassurants ! rapants ! oh, tellement à se faire pardonner ! cette Europe dont les montres ne prenaient que l'heure d'ici ! hontes !

 

 

 

Lettre à Albert Paraz

 

Ils ont jamais joui non plus, les grands artistes de nos grands styles ! Ils en ont foutrement jamais eu de style ! Ils en auront jamais aucun ! Le problème les dépasse de partout ! Un style c'est une émotion d'abord, avant tout, par dessus tout... Ils n'ont jamais eu d'émotion - donc aucune musique. Se rattrapent-ils sur l'intelligence ? Ca se verrait !

 

 

 

Autres lettres (sur les chambres à gaz)

 

Par Epting vous pouvez sans doute savoir ce que veut dire, s'il existe, un Institut de Recherches historiques officiel de Bonn dont le siège serait à Munich, et tout à fait sérieux, qui après longues recherches aurait découvert et publié qu'il n'y aurait jamais eu de fours à gaz (gaskammer) à Buchenwald Dachau, etc ni nulle part en Allemagne il y en avait en construction mais qui ne furent jamais terminés selon cet Institut. Si vous obtenez des documents voilà qui m'intéresserait fort, vous aussi sans doute !

Céline à son ami allemand H. Bickler 

 


 

Oh mon vieux je prends pas du tout votre lettre contre les chambres à gaz à la légère! C'est du Donquichottisme foutrement magnifique! En saloperie d'égoiste, pensant bien à moi si je retournais en France et qu'on m'assassine -- (recta !) mon meurtrier acquitté dans les bravos! aurait pour grande excuse les chambres à gaz ! alors ? Si je suis dans le coup ! Tu causes !

15 mars 1951 - à Albert Paraz

 


 

Son livre, admirable, va faire gd bruit -- QUAND MEME Il tend à faire douter de la magique chambre à gaz ! ce n'est pas peu ! Tout un monde de haine va être forcé de glapir à l'Iconoclaste ! C'était tout la chambre à gaz ! Ca permettait TOUT ! Il faut que le diable trouve autre chose... Oh je suis bien tranquille !

28 novembre 1950
 

 

 

Mea Culpa

 

" Il me manque encore quelques haines. Je suis certain qu'elles existent. "

 

Ce qui séduit dans le Communisme, l'immense avantage à vrai dire, c'est qu'il va nous démasquer l'Homme, enfin ! Le débarrasser des " excuses ". Voici des siècles qu'il nous berne, lui, ses instincts, ses souffrances, ses mirifiques intentions... Qu'il nous rend rêveur à plaisir... Impossible de savoir, ce cave, à quel point il peut nous mentir !.... C'est le grand mystère. Il reste toujours bien en quart, soigneusement planqué, derrière son grand alibi. " L'Exploitation par le plus fort. " C'est irréfutable comme condé... Martyr de l'abhorré système ! C'est un Jésus véritable !...

 

" Je suis ! comme tu es ! il est ! nous sommes exploités ! "

 

Ça va finir l'imposture ! En l'air l'abomination ! Brise tes chaînes, Popu ! Redresse-toi, Dandin !... Ça peut pas durer toujours ! Qu'on te voye enfin ! Ta bonne mine ! Qu'on t'admire ! Qu'on t'examine ! de fond en comble !... Qu'on te découvre ta poésie, qu'on puisse enfin à loisir t'aimer pour toi-même ! Tant mieux, nom de Dieu ! Tant mieux ! Le plus tôt sera le mieux ! Crèvent les patrons ! En vitesse ! Ces putrides rebuts ! Ensemble ou séparément ! Mais pronto ! subito ! recta ! Pas une minute de merci ! De mort bien douce ou bien atroce ! Je m'en tamponne ! J'en frétille ! Pas un escudos de vaillant pour rambiner la race entière ! Au charnier, chacals ! À l'égout ! Pourquoi lambiner ? Ont-ils jamais, eux, velus, refusé un seul frêle otage au roi Bénéfice ? Balpeau ! Balpeau ! Haricots ! En voyez-vous des traînards ?.. À la reniflette qu'on les bute ! Il faut ce qu'il faut ! C'est la lutte !... Par quatre chemins ? Quel honneur ?.... Ils sont même pas amusants ! Ils sont toujours plus gaffeurs, plus cons que nature ! Faut les retourner pour qu'ils fassent rire !...

 

Les privilégiés, pour ma part, je n'irai pas, je le jure, m'embuer d'un seul petit oeil sur leur vache charogne !...Ah ! Pas d'erreur ! Délais ? Basta ! Pas un remords ! Pas une larme ! Pas un soupir ! Une cédille ! C'est donné ! C'est l'Angélus ! Leur agonie ? C'est du miel ! Une friandise ! J'en veux ! Je m'en proclame tout régalé !...

 

Je te crèverai, charogne ! un vilain soir ! Je te ferai dans les mires deux grands trous noirs ! Ton âme de vache dans la danse ! Prendra du champ ! Tu verras cette belle assistance !... Au Four-Cimetière des Bons-Enfants !

 

Ces couplets verveux me dansent au cassis ! Je les offre à tous par-dessus le marché, avec la musique ! "L'Hymne à l'Abattoir", l'air en plus ! C'est complet !...

 

Tout va bien ! Ça ira ! Le un s'en va ! Le joli un ! Le deux qui vient !...

 

Ainsi de suite chantaient en cadence nos gais pontonniers d'autrefois ! Piétinons ! Piétinons ! Trépignons dur ! Cette pertinente infection ! Il faut repasser toute la race ! Jamais depuis le temps biblique ne s'était abattu sur nous fléau plus sournois, plus obscène, plus dégradant à tout prendre, que la gluante emprise bourgeoise. Classe plus sournoisement tyrannique, cupide, rapace, tartufière à bloc ! Moralisante et sauteuse ! Impassible et pleurnicharde ! De glace au malheur. Plus inassouvible ? plus morpione en privilèges ? Ça ne se peut pas ! Plus mesquine ? plus anémiante ? plus férue de richesses plus vides ? Enfin pourriture parfaite.

 

Vive Pierre 1er ! Vive Louis XIV ! Vive Fouquet ! Vive Gengis Khan ! Vive Bonnot ! la bande ! et tous autres ! Mais pour Landru pas d'excuses ! Tous les bourgeois ont du Landru ! C'est ça qu'est triste ! irrémédiable ! 93, pour ma pomme, c'est les larbins... larbins textuels, larbins de gueule ! larbins de plume qui maîtrisent un soir le château, tous fous d'envie, délirants, jaloux, pillent, crèvent, s'installent et comptent le sucre et les couverts, les draps... Comptent tout !... Ils continuent... Jamais ils ont pu s'interrompre. La guillotine c'est un guichet... Ils compteront le sucre jusqu'à leur mort ! Les morceaux, fascinés. On peut tous les buter sur place... Ils sont toujours dans la cuisine. Rien à perdre ! On peut estimer pour du vent leur brelan d'intellectuels, impressionnistes confusionnistes à tendances, tantôt bafouilleux vers la gauche, tantôt sur la droite, au fond de leur putaine âme tous farouchement conservateurs, doseurs de fines arguties ; tout farcis d'arrière-pensées. Ça suffit la vue du réglisse ! Ils iront où l'on voudra, à l'odeur de la vache prébende, à la perspective du tréteau... C'est pas eux qui peuvent la racheter l'imbécillité titanesque, la crasse chromée du cheptel !... Putains de race ils découlent... À l'égout donc aussi l'engeance !...Qu'on nous en parle plus du tout !... Les autres en face, c'est du même, pénétrés , " redresseurs de torts " à 75 000 francs par an.

 

Se faire voir aux côtés du peuple, par les temps qui courent, c'est prendre une " assurance-nougat ". Pourvu qu'on se sente un peu juif ça devient une " assurance-vie ".Tout cela fort compréhensible.

 

Quelle différence, je n'en vois pas, entre les Maisons de la Culture et l'Académie française ? Même narcissisme, même bornerie, même impuissance, babillage, même vide. D'autres poncifs, à peine, c'est tout. On se conforme, on se fait reluire, on se rabâche, ici et là, exactement.

 

Le grand nettoyage ? Question de mois ! Question de jours ! Ah ! Oui ! La chose sera bientôt faite !... Qu'on se réjouisse !...Qu'on bengalise !...

 

C'est facile en somme la bascule ! Le buttage de la classe entière ! On n'enfonce que des portes ouvertes, et puis comment vermoulues ! Fusiller les privilégiés, c'est plus facile que des pipes !.... Tout ça c'est la gloire naturelle ! La bonne revanche du " tout petit " ! Le dédommagement mille fois juste ! Tous les damnés qui récupèrent ! O.K. !

 

Merde ! On peut bien le dire ! C'est pas trop tôt !... Tout ça régulier jusqu'au sang !...

 

Les riches on les boulottera ! Tra- tra- tra Avec des truffes dans le croupion ! Vive le son du canon! Boum !

 

Enfin voici le principal ! Voici une bonne chose de faite !... Voilà Prolo libre ! À lui, plus d'erreur possible, tous les instruments dont on cause, depuis le fifre jusqu'au tambour !... La belle usine ! Les mines ! Avec la sauce ! Le gâteau ! La banque ! Vas-y ! Et les vignes ! et le bagne aussi ! Un coup de ginglard ! Tout descend ! Nous tout seuls ! Cour au ventre ! Prolo désormais chargé de tous les bonheurs du troupeau... Mineur ! la mine est à toi ! Descends ! Tu ne feras plus jamais grève ! Tu ne te plaindras plus jamais! Si tu gagnes que 15 francs par jour ce seront tes 15 francs à toi !

 

Tout de suite faut l'avouer ça s'engueule. Il pue aussi un peu le larbin. Il a, l'homme de base, le goût des ragots... C'est véniel, ça peut s'arranger ! Mais y a tous les vilains instincts de cinquante siècles de servitude... Ils remontent dare-dare, ces tantes, en liberté, encore beaucoup mieux qu'avant ! Méfiance ! Méfiance !... Être la grande victime de l'Histoire ça ne veut pas dire qu'on est un ange !... Il s'en faudrait même du tout au tout !... Et pourtant c'est ça le préjugé, le grand, le bien établi, dur comme fer !...

 

" L'Homme est tout juste ce qu'il mange ! " Engels avait découvert ça en plus, lui malin ! C'est le mensonge colossal ! L'Homme est encore bien autre chose, de bien plus trouble et dégueulasse que la question du " bouffer ". Faut pas seulement lui voir les tripes mais son petit cerveau joli !... C'est pas fini les découvertes !... Pour qu'il change il faudrait le dresser ! Est-il dressable ?... C'est pas un système qui le dressera ! Il s'arrangera presque toujours pour éluder tous les contrôles !... Se débiner en faux-fuyants ? Comme il est expert ! Malin qui le baisera sur le fait ! Et puis on s'en fout en somme ! La vie est déjà bien trop courte ! Parler morale n'engage à rien ! Ça pose un homme, ça le dissimule. Tous les fumiers sont prédicants ! Plus ils sont vicelards plus ils causent ! Et flatteurs ! Chacun pour soi !... Le programme du Communisme ? malgré les dénégations : entièrement matérialiste ! Revendications d'une brute à l'usage des brutes !... Bouffer ! Regardez la gueule du gros Marx, bouffi ! Et encore si ils bouffaient, mais c'est tout le contraire qui se passe ! Le peuple est Roi !... Le Roi la saute ! Il a tout ! Il manque de chemise !... Je parle de Russie. À Leningrad, autour des hôtels, en touriste, c'est à qui vous rachètera des pieds à la tête, de votre limace au doulos. L'individualisme foncier mène toute la farce, malgré tout, mine tout, corrompt tout. Un égoïsme rageur, fielleux, marmotteux, imbattable, imbibe, pénètre, corrompt déjà cette atroce misère, suinte à travers, la rend bien plus puante encore. Les individualismes en " botte ", mais pas fondus.

 

Si l'existence communiste c'est l'existence en musique ; plus râlante, borgne et clocharde, plus vacharde comme par ici, alors il que tout le monde danse, faut plus un boiteux à la traîne.

 

Qui ne danse pas Fait l'aveu tout bas De quelque disgrâce...

 

C'est la fin des hontes, du silence, des haines et des rognes cafouines, une danse pour la société tout entière, absolument tout entière. Plus un seul infirme social, plus un qui gagne moins que les autres, qui ne peut pas danser.

 

Pour l'esprit, pour la joie, en Russie, y a la mécanique.. La vraie terre promise ! Salut ! La providentielle trouvaille ! Il faut être " Intellectuel " éperdu dans les Beaux-Arts, ensaché depuis des siècles, embusqué, ouaté, dans les plus beaux papiers du monde, petit raisin fragile et mûr, au levant des treilles fonctionnaires, douillet fruit des contributions, délirant d'Irréalité, pour engendrer, aucune erreur, ce phénoménal baratin ! La machine salit à vrai dire, condamne, tue tout ce qui l'approche. Mais c'est dans le " bon ton " la Machine ! Ça fait " prolo ", ça fait " progrès ", ça fait " boulot ", ça fait " base "... Ça en jette aux carreaux des masses... Ça fait connaisseur instruit, sympathisant sûr... On en rajoute... On en recommande... On s'en fait péter les soupapes... " Je suis ! nous sommes dans la 'ligne' ! Vive la grande Relève ! Pas un boulon qui nous manque ! L'ordre arrive du fond des bureaux ! " Toute la sauce sur les machines ! Tous les bobards disponibles ! Pendant ce temps-là, ils ne penseront pas !...

 

Comme Résurrection c'est fadé !... La machine c'est l'infection même. La défaite suprême ! Quel flanc ! Quel bidon ! La machine la mieux stylée n'a jamais délivré personne. Elle abrutit l'Homme plus cruellement et c'est tout ! J'ai été médecin chez Ford, je sais ce que je raconte. Tous les Fords se ressemblent, soviétiques ou non !... Se reposer sur la machine, c'est seulement une excuse de plus pour continuer les vacheries. C'est éluder la vraie question, la seule, l'intime, la suprême, celle qu'est tout au fond de tout bonhomme, dans sa viande même, dans son cassis et pas ailleurs !... Le véritable inconnu de toutes les sociétés possibles ou impossibles... Personne de ça n'en parle jamais, c'est pas " politique " !..... C'est le Tabou colossal !... La question " ultime " défendue ! Pourtant qu'il soit debout, à quatre pattes, couché, à l'envers, l'Homme n'a jamais eu, en l'air et sur terre, qu'un seul tyran : lui-même !... Il en aura jamais d'autres... C'est peut-être dommage d'ailleurs... Ça l'aurait peut-être dressé, rendu finalement social.

 

Voici des siècles qu'on le fait reluire, qu'on élude son vrai problème pour tout de suite le faire voter... Depuis la fin des religions, c'est lui qu'on encense et qu'on saoule à toute volée de calembredaines. C'est lui toute l'Église ! Il en voit plus clair forcément ! Il est sinoque ! Il croit tout ce qu'on lui raconte du moment que c'est flatteur ! Alors deux races si distinctes ! Les patrons ? Les ouvriers ? C'est artificiel 100 pour 100 ! C'est question de chance et d'héritages ! Abolissez ! vous verrez bien que c'étaient les mêmes... Je dis les mêmes et voilà... On se rendra compte...

 

La politique a pourri l'Homme encore plus profondément depuis ces trois derniers siècles que pendant toute la Préhistoire. Nous étions au Moyen Âge plus près d'être unis qu'aujourd'hui... un esprit commun prenait forme. Le bobard était bien meilleur " monté poésie ", plus intime. Il existe plus.

 

Le Communisme matérialiste, c'est la Matière avant tout et quand il s' agit de matière c'est jamais le meilleur qui triomphe, c'est toujours le plus cynique, le plus rusé, le plus brutal. Regardez donc dans cette U.R.S.S. comme le pèze s'est vite requinqué ! Comme l'argent a retrouvé tout de suite toute sa tyrannie ! et au cube encore ! Pourvu qu'on le flatte Popu prend tout ! avale tout ! Il est devenu là-bas hideux de prétention, de suffisance, à mesure qu'on le faisait descendre plus profond dans la mouscaille, qu'on l'isolait davantage ! C'est ça l'effrayant phénomène. Et plus il se rend malheureux, plus il devient crâneur ! Depuis la fin des croyances, les chefs exaltent tous ses défauts, tous ses sadismes, et le tiennent plus que par ses vices : la vanité, 1'ambition, la guerre, la Mort en un mot. Le truc est joliment précieux ! Ils ont repris tout ça au décuple ! On le fait crever par la misère, par son amour-propre aussi ! Vanité d'abord ! La prétention tue comme le reste ! Mieux que le reste !

 

La supériorité pratique des grandes religions chrétiennes, c' est qu' elles doraient pas la pilule. Elles essayaient pas d'étourdir, elles cherchaient pas l'électeur, elles sentaient pas le besoin de plaire, elles tortillaient pas du panier. Elles saisissaient l'Homme au berceau et lui cassaient le morceau d'autor. Elles le rencardaient sans ambages : " Toi petit putricule informe, tu seras jamais qu'une ordure... De naissance tu n'es que merde... Est-ce que tu m'entends ?... C'est l'évidence même, c'est le principe de tout ! Cependant, peut-être... peut-être... en y regardant de tout près... que t'as encore une petite chance de te faire un peu pardonner d'être comme ça tellement immonde, excrémentiel, incroyable... C'est de faire bonne mine à toutes les peines, épreuves, misères et tortures de ta brève ou longue existence. Dans la parfaite humilité... La vie, vache, n'est qu'une âpre épreuve ! T'essouffle pas ! Cherche pas midi à quatorze heures ! Sauve ton âme, c'est déjà joli ! Peut-être qu'à la fin du calvaire, si t'es extrêmement régulier, un héros, 'de fermer ta gueule', tu claboteras dans les principes... Mais c'est pas certain... un petit poil moins putride à la crevaison qu'en naissant... et quand tu verseras dans la nuit plus respirable qu'à l'aurore... Mais te monte pas la bourriche ! C'est bien tout !...Fais gaffe ! Spécule pas sur des grandes choses ! Pour un étron c'est le maximum !... "

 

Ça ! c'était sérieusement causé ! Par des vrais pères de l'Église ! Qui connaissaient leur ustensile ! qui se miroitaient pas d'illusions !

 

La grande prétention au bonheur, voilà 1'énorme imposture ! C'est elle qui complique toute la vie ! Qui rend les gens si venimeux, crapules, imbuvables. Y a pas de bonheur dans l'existence, y a que des malheurs plus ou moins grands, plus ou moins tardifs, éclatants, secrets, différés, sournois... " C'est avec des gens heureux qu'on fait les meilleurs damnés. " Le principe du diable tient bon. Il avait raison comme toujours, en braquant l'Homme sur la matière. Ça n'a pas traîné. En deux siècles, tout fou d'orgueil, dilaté par la mécanique, il est devenu impossible. Tel nous le voyons aujourd'hui, hagard, saturé, ivrogne d'alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, l'univers avec un pouvoir en secondes ! Éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé, hyène aussi. Charmant. Le moindre obstrué trou du cul, se voit Jupiter dans la glace. Voilà le grand miracle moderne. Une fatuité gigantesque, cosmique. L'envie tient la planète en rage, en tétanos, en surfusion. Le contraire de ce qu'on voulait arrive forcément. Tout créateur au premier mot se trouve à présent écrasé de haines, concassé, vaporisé. Le monde entier tourne critique, donc effroyablement médiocre. Critique collective, torve, larbine, bouchée, esclave absolue.

 

Rabaisser l'Homme à la matière, c'est la loi secrète, nouvelle, implacable... Quand on mélange au hasard deux sangs, l'un pauvre, l'autre riche, on n'enrichit jamais le pauvre, on appauvrit toujours le riche... Tout ce qui aide à fourvoyer la masse abrutie par les louanges est bienvenu. Quand les ruses ne suffisent plus, quand le système fait explosion, alors recours à la trique ! à la mitrailleuse ! aux bonbonnes !... On fait donner tout l'arsenal l'heure venue ! avec le grand coup d'optimisme des ultimes Résolutions ! Massacres par myriades, toutes les guerres depuis le Déluge ont eu pour musique l'Optimisme... Tous les assassins voient l'avenir en rose, ça fait partie du métier. Ainsi soit-il.

 

La misère ça se comprendrait bien qu'ils en aient marre une fois pour toutes, les hommes accablés, mais la misère c'est l'accessoire dans l'Histoire du monde moderne ! Le plus bas orgueil négatif, fatuité creuse, l'envie, la rage dominatrice, obsèdent, accaparent, cloisonnent tous ces sournois, en cabanon, l'énorme Lazaret de demain, la Quarantaine socialisante.

 

" Popu gaffe-toi bien ! T'es suprême ! T'es affranchi comme personne ! T'es bien plus libre, compare toi-même, que les serfs d'en face ! Dans l'autre prison ! Regarde-toi dans la glace encore ! Un petit godet pour les idées ! Vote pour mézigues ! Popu t'es victime du système ! Je vais te réformer l'Univers ! T'occupe pas de ta nature ! T'es tout en or ! qu'on te répète ! Te reproche rien ! Va pas réfléchir ! Écoute-moi ! Je veux ton bonheur véritable ! Je vais te nommer Empereur ? Veux-tu ? Je vais te nommer Pape et Bon Dieu ! Tout ça ensemble ! Boum ! Ça y est ! Photographie ! "

 

Là-bas de Finlande à Bakou le miracle est réalisé ! On peut pas dire le contraire. Ah ! il en est malade Prolo de ce vide tout autour de lui, soudain. Il s'est pas encore habitué. C'est grand un ciel pour soi tout seul ! Il faut qu'on la découvre bien vite la quatrième dimension ! La véritable dimension ! Celle du sentiment fraternel, celle de l'identité d'autrui. Il peut plus accabler personne... Y a plus d'exploiteurs à buter...

 

" Toutes tes peines seront les miennes "... et l'Homme plus il se comprime et se complique, plus il s'éloigne de la nature, plus il a des peines forcément... Ça peut aller que de mal en pire de ce côté-là, du côté du système nerveux. Le Communisme par-dessus tout, même encore plus que les richesses, c'est toutes les peines à partager. Y aura toujours, c'est fatal, c'est la loi biologique, le progrès n'y changera rien, au contraire, beaucoup plus de peines que de joies à partager... Et toujours, toujours davantage... Le cour pourtant ne s'y met pas. C'est difficile de le décider... Il rechigne... Il se dérobe... cherche des excuses... Il pressent... Automatiquement, c'est la foire ! Un système communiste sans communistes. Tant pis ! Mais il faut rien en laisser paraître ! Qui dira " pouce " sera pendu !...

 

À nous donc les balivernes ! À notre renfort tous les supposés cataclysmes ! Les ennemis rocambolesques ! Il faut occuper les tréteaux ! Qu'on renverse pas la cabane ! Les coalitions farouches ! Les complots charognissimes ! Les procès apocalyptiques ! Faut retrouver du Démon ! Le même à toute extrémité ! Le bouc de tous les malheurs ! Noyer le poisson à vrai dire ! Étouffer la dure vérité : que ça ne colle pas les " hommes nouveaux " ! Qu'ils sont tous fumiers comme devant ! 

 

Encore nous ici on s'amuse ! On est pas forcé de prétendre ! On est encore des " opprimés " ! On peut reporter tout le maléfice du Destin sur le compte des buveurs de sang ! Sur le cancer " l'Exploiteur ". Et puis se conduire comme des garces. Ni vu ni connu !... Mais quand on a plus le droit de détruire ? et qu'on peut même pas râler ? La vie devient intolérable !.

 

Jules Renard l'écrivait déjà : " Il ne suffit pas d'être heureux, il faut que les autres ne le soient pas. " Ah ! C'est un vilain moment, celui où on se trouve forcé de prendre pour soi toute la peine, celle des autres, des inconnus, des anonymes, qu'on bosse tout entièrement pour eux... On y avait juré à Prolo que c'était justement les " autres " qui représentaient toute la caille, le fiel profond de tous ses malheurs ! Ah ! l'entôlage ! La putrissure ! Il trouve plus les " autres ".

 

Pourtant on l'enferme soigneusement, le nouvel élu de la société rénovée... Même à " Pierre et Paul " la prison fameuse, les séditieux d'autrefois étaient pas si bien gardés. Ils pouvaient penser ce qu'ils voulaient. Maintenant c'est fini totalement. Bien sûr plus question d'écrire ! Il est protégé, Prolovitch, on peut bien l'affirmer, comme personne, derrière cent mille fils barbelés, le choyé du nouveau système ! contre les impurs extérieurs et même contre les relents du monde décati. C'est lui qu'entretient, Prolovitch, la police (sur sa propre misère) la plus abondante, la plus soupçonneuse, la plus carne, la plus sadique de la planète. Ah ! on le laisse pas seul ! La vigilance est impeccable ! On l'enlèvera pas, Prolovitch !... Il s'ennuie quand même !... Ça se voit bien ! Il s'en ferait crever de sortir ! De se transformer en " Ex-tourist " pour varier un peu ! Il reviendrait jamais. C'est un défi qu'on peut lancer aux Autorités Soviétiques. Aucun danger qu'elles essayent ! On est bien tranquilles ! Elles tenteront pas ! Il resterait plus là-bas personne !

 

Chez nous, il pourrait se divertir, Prolovitch ! Y a encore des petits loisirs, des drôles de fredaines clandestines, du plaisir enfin ! Même l'exploité 600 pour 100, il a gardé ses distractions ! Comme il aime jaillir du boulot dans un smoking tout neuf (location), jouer les millionnaires whisky ! Se régaler de cinéma ! Il est bourgeois jusqu'aux fibres ! Il a le goût des fausses valeurs. Il est singe. Il est corrompu. Il est fainéant d'âme... Il n'aime que ce qui coûte cher ! ou à défaut, ce qui lui semble tel ! Il vénère la force. Il méprise le faible. Il est crâneur, il est vain ! Il soutient toujours le " faisan ". Visuel avant tout, faut que ça se voye ! Il va au néon comme la mouche. Il y peut rien. Il est clinquant. Il s'arrête tout juste à côté de ce qui pourrait le rendre heureux, l'adoucir. Il souffre, se mutile, saigne, crève et n'apprend rien. Le sens organique lui manque. Il s'en détourne, il le redoute, il rend la vie de plus en plus âpre. Il se précipite vers la mort à grands coups de matière, jamais assez... Le plus rusé, le plus cruel, celui qui gagne à ce jeu, ne possède en définitive que plus d'armes en main, pour tuer encore davantage, et se tuer. Ainsi sans limite, sans fin, les jeux sont faits !... C'est joué ! C'est gagné !...

 

Là-bas, l'Homme se tape du concombre. Il est battu sur toute la ligne, il regarde passer " Commissaire " dans sa Packard pas très neuve... Il travaille comme au régiment, un régiment pour la vie... La rue même faut pas qu'il abuse ! On connaît ça, ses petites manières ! Comment qu'on le vide à la crosse !...C'est l'avenir seulement qu'est à lui ! Comme ici exactement !... " Demain on rasera gratis "... Pourquoi ça biche pas, Tartempion ? C'est l'instinct juste qu'a manqué ! C'est tout simple ! Au fond, qu'on y réfléchisse, y avait pas besoin d'attendre pour partager les richesses. On aurait pu se les répartir déjà dans les temps agricoles, tout au début des humains... Pourquoi donc tous ces chichis ? Les fourmis elles ont pas d'usines, ça les a jamais empêchées... " Tous pour tous "... C'est leur devise !

 

Capital ! Capital ! Faut plus rugir, c'est toi tout entier, Prolo ! de la Rolandique au croupion... Popu, t'es seul ! T'as plus personne pour t'accabler ! Pourquoi ça recommence les vacheries ?... Parce qu'elles remontent spontanées de ta nature infernale, faut pas te faire d'illusion, ni de bile, sponte sua. Ça recommence.

 

Pourquoi le bel ingénieur il gagne des 7000 roubles par mois ? Je parle de là-bas en Russie, la femme de ménage que 50 ? Magie ! Magie ! Qu'on est tous des fumiers ! là-bas comme ici ! Pourquoi la paire de tatanes elle coûte déjà 900 francs ? et un ressemelage bien précaire (j'ai vu) dans les 80 ?... Et les hôpitaux ? Celui, le beau du Kremlin à part et les salles pour " l'Intourisme ". Les autres sont franchement sordides ! Ils ne vivent guère qu'au 1/10e d'un budget normal. Toute la Russie vit au dixième du budget normal, sauf Police, Propagande, Armée...

 

Tout ça c'est encore l'injustice rambinée sous un nouveau blase, bien plus terrible que l'ancienne, encore bien plus anonyme, calfatée, perfectionnée, intraitable, bardée d'une myriade de poulets extrêmement experts en sévices. Oh ! pour nous fournir des raisons de la déconfiture canaille, de la carambouille gigantesque, la dialectique fait pas défaut !... Les Russes baratinent comme personne ! Seulement qu'un aveu pas possible, une pilule qu'est pas avalable : que l'Homme est la pire des engeances !... qu'il fabrique lui-même sa torture dans n'importe quelles conditions, comme la vérole son tabès... C'est ça la vraie mécanique, la profondeur du système !... Il faudrait buter les flatteurs, c'est ça le grand opium du peuple...

 

L'Homme il est humain à peu près autant que la poule vole. Quand elle prend un coup dur dans le pot, quand une auto la fait valser, elle s'enlève bien jusqu'au toit, mais elle repique tout de suite dans la bourbe, rebecqueter la fiente. C'est sa nature, son ambition. Pour nous, dans la société, c'est exactement du même. On cesse d'être si profond fumier que sur le coup d'une catastrophe. Quand tout se tasse à peu près, le naturel reprend le galop. Pour ça même, une Révolution faut la juger vingt ans plus tard.

 

" Je suis ! tu es ! nous sommes des ravageurs, des fourbes, des salopes ! " Jamais on dira ces choses-là. Jamais ! Jamais ! Pourtant la vraie Révolution ça serait bien celle des Aveux, la grande purification !

 

Mais les Soviets ils donnent dans le vice, dans les artifices saladiers. Ils connaissent trop bien les goupilles. Ils se perdent dans la propagande. Ils essayent de farcir l'étron, de le faire passer au caramel. C'est ça l'infection du système.

 

Ah ! il est remplacé le patron ! Ses violences, ses fadaises, ses ruses, toutes ses garceries publicitaires ! On sait la farder la camelote ! Ça n'a pas traîné bezef ! Ils sont remontés sur l'estrade les nouveaux souteneurs !... Voyez les nouveaux apôtres... Gras de bide et bien chantants !.... Grande Révolte ! Grosse Bataille ! Petit butin ! Avares contre Envieux ! Toute la bagarre c'était donc ça ! En coulisse on a changé de frime... Néo-topazes, néo-Kremlin, néo-garces, néo-lénines, néo-jésus ! Ils étaient sincères au début... À présent, ils ont tous compris ! (Ceux qui comprennent pas : on fusille). Ils sont pas fautifs mais soumis !...Ça serait pas eux, ça serait des autres... L'expérience leur a profité... Ils se tiennent en quart comme jamais... L'âme maintenant c'est la " carte rouge "... Elle est perdue ! Plus rien !... Ils les connaissent eux tous les tics, tous les vices du vilain Prolo... Qu'il pompe ! Qu'il défile ! Qu'il souffre ! Qu'il crâne !... Qu'il dénonce !... C'est sa nature !... Il y peut rien !... Le prolétaire ? en " maison " ! Lis mon journal ! Lis mon cancan, juste celui-là ! Pas un autre ! et mords la force de mes discours ! Surtout va jamais plus loin, vache ! Ou je te coupe la tête ! Il mérite que ça, pas autre chose !... La cage !... Quand on va chercher les flics on sait bien tout ce qui vous attend !... Et c'est pas fini encore ! On fera bien n'importe quoi, pour pas avoir l'air responsables ! On bouchera toutes les issues. On deviendra " totalitaires ! " Avec les juifs, sans les juifs. Tout ça n'a pas d'importance !... Le Principal c'est qu'on tue !... Combien ont fini au bûcher parmi les petits croyants têtus pendant les époques obscures ?... Dans la gueule des lions ?.. Aux galères ?... Inquisitionnés jusqu'aux moelles ? Pour la Conception de Marie ? ou trois versets du Testament ? On peut même plus les compter ! Les motifs ? Facultatifs !... C'est même pas la peine qu'ils existent !... Les temps n'ont pas changé beaucoup à cet égard-là ! On n'est pas plus difficiles ! On pourra bien tous calancher pour un fourbi qu'existera pas ! Un Communisme en grimaces ! .... Ça n'a vraiment pas d'importance au point où nous sommes !... Ça, c'est mourir pour une idée ou je m'y connais pas !... On est quand même purs sans le savoir !... À bien calculer quand on songe, c'est peut-être ça L'Espérance ? Et l'avenir esthétique aussi ! Des guerres qu'on saura plus pourquoi !... De plus en plus formidables ! Qui laisseront plus personne tranquille !... que tout le monde en crèvera... deviendra des héros sur place... et poussière par-dessus le marché !... Qu'on débarrassera la Terre... Qu'on a jamais servi à rien... Le nettoyage par l'Idée...

 

 

 

Mort à crédit

 

Nous voici encore seuls. Tout cela est si lent, si lourd, si triste... Bientôt je serai vieux. Et ce sera enfin fini. il est venu tant de monde dans ma chambre. Ils ont dit des choses. Ils ne m'ont pas dit grand-chose. Ils sont partis. Ils sont devenus vieux, misérables et lents, chacun dans un coin du monde. 

Hier à huit heures Madame Bérenge, la concierge, est morte. Une grande tempête s'élève dans la nuit. Tout en haut, où nous sommes, la maison tremble. C'était une douce et gentille et fidèle amie. Demain on l'enterre rue des Saules. Elle était vraiment vieille, tout au bout de la vieillesse. Je lui ai dit dès le premier jour quand elle a toussé: "Ne vous allongez pas surtout!... Restez assise dans votre lit!" Je me méfiais. Et puis voilà... Et puis tant pis... 
Je n'ai pas toujours pratiqué la médecine, cette merde. Je vais leur écrire qu'elle est morte Madame Bérenge à ceux qui m'ont connu, qui l'ont connue. Où sont-ils ?... 

Je voudrais que cette tempête fasse encore bien plus de boucan, que les toits s'écroulent, que le printemps ne revienne plus, que notre maison disparaisse. 

Elle savait Madame Bérenge que tous les chagrins viennent dans les lettres. Je ne sais plus à qui écrire... Tous ces gens sont loin... Ils ont changé d'âme pour mieux trahir, mieux oublier, parler toujours d'autre chose... Vieille madame Bérenge, son chien qui louche on le prendra, on l'emmènera... Tout le chagrin des lettres, depuis vingt ans bientôt, s'est arrêté chez elle. Il est là dans l'odeur de la mort récente, l'incroyable aigre goût... Il est là... Il rôde... Il nous connaît, nous le connaissons à présent. Il ne s'en ira plus jamais. Il faut éteindre le feu dans la loge. A qui vais-je écrire? Je n'ai plus personne. Plus un être pour recueillir doucement l'esprit gentil des morts... pour parler après ça plus doucement aux choses... Courage pour soi tout seul ! 

Sur la fin ma veille bignole, elle ne pouvait plus rien dire. Elle étouffait, elle me retenait par la main... Le facteur est entré. Il l'a vu mourir. Un petit hoquet. C'est tout. Bien des gens sont venus chez elle autrefois pour me demander. Ils sont repartis loin, très loin dans l'oubli, se chercher une âme. Le facteur a ôté son képi. Je pourrais moi dire toute ma haine. Je sais. Je le ferai plus tard s'ils ne reviennent pas. J'aime mieux raconter des histoires. J'en raconterai de telles qu'ils reviendront, exprès, pour me tuer, des quatre coins du monde. Alors ce sera fini et je serai ben content.

 


 

Ce que je voulais c'était partir et le plus tôt possible et plus entendre personne causer. L'essentiel, c'est pas de savoir qui a tort ou raison. Ca n'a vraiment pas d'importance... Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous. Le reste c'est du vice.

 


 

La flamme sous l'Arc monte, monte encore, se coupe, traverse les étoiles, s'éparpille au ciel... Ca sent partout le jambon fumé... Voici Mireille à l'oreille qui vient me parler enfin. "Ferdinand, mon chéri, je t'aime !... C'est entendu, t'es plein d'idées !" C'est une pluie de flammes qui retombe sur nous, on en prend des gros bouts chacun... On se les enfonce dans la braguette grésillante, tourbillonnante. Les dames s'en mettent un bouquet de feu... On s'est endormi les uns dans les autres. 25 000 agents ont déblayé la Concorde. On y tenait plus, les uns dans les autres. C'était trop brûlant Ca fumait. C'était l'enfer. 

 


 

Ils ont arrêté notre Lucien, notre petit frisé, quatre jour plus tard!... Et sur simple dénonciation! Une affaire de cage à poules!... La semaine suivante ils sont venus chercher "Philippe-oeil-de- verre"... Mais y avait pas de preuve contre lui... Ils ont été forcés de nous le rendre!... Quand même c'était l'hécatombe ! On sentait bien que les péquenots toujours si longs à se résoudre, ils s'étaient jurés à présent de ruiner toute notre entreprise... Ils nous exécraient à bloc!... Ils menaçaient d'ailleurs de brûler notre tôle entière, avec nous tous à l'intérieur!... On avait ce tuyau là d' Eusèbe... Roustir comme des rats c'était l'idéal!... Ils voulaient plus qu'on trafique... C'est la grosse mignonne qu'à subit le premier choc des populaces insurgées... Il a fallu qu'elle se trisse du marché de Persant... Elle voulait faire un peu de négoce, leur refiler un plein panier d'oeufs superbes de "seconde main"... Ca n'a pas collé du tout ! ils ont reconnu la provenance... 

Ils sont devenu intraitables ! délirants de hargne et vindicte!... Elle s'est carrée à toutes pompes ! Il était moins deux qu'on la baigne... Elle est rentrée au hameau entièrement décomposée!... Elle s'est fait bouillir aussitôt une grande cafetière de son mélange, un genre d'infusion, de la verveine plus de la menthe et un petit tiers de banyuls... Elle prenait goût aux choses fortes... surtout aux vins cuits... quelquefois même au vulnéraire!... Ca la remontait extrêmement vite. C'était un mélange indiqué par diverses sages-femmes de l'époque... le meilleur cordial pour les "gardes"...

On était tous là autour d'elle, en train de commenter l'agression... on étudiait les conséquences!... Les bouteilles étaient sur la table... Le brigadier rentre!... Il se met de suite à nous agonir... Il nous défend tous qu'on bouge.
- On viendra tous vous chercher à la fin de la semaine prochaine ! Ca suffit la comédie ! La mesure est plus que comble ! on vous a bien prévenus!... Samedi ! que vous irez au canton ! votre affaire elle est claire à tous!... Si j'en rencontre encore une seule de vos petites frappes à la traîne... S'ils s'éloignent encore du hameau... Ils seront illico coffrés ! Illico ! C'est net ? c'est compris ?

 

 

 

Nord

 

Une chose aussi au Tanzhalle ils avaient l'électricité [.]. le courant pour la menuiserie, l'atelier. et par un très bruyant moteur !. un condé aussi comme barouf, vous pouviez y aller, dire n'importe quoi, le Diesel couvrait tout !. et broum ! même les gueulements. alors si le manchot s'en donnait !. il aimait pas les gens de la ferme !. et il le hurlait !. tous de la ferme, les Russes et les propriétaires !. dans le même sac !. aux chiottes !. ah qu 'ils pouvaient se foutre de lui et de son uniforme !. ils en verraient d' autres !. broum ! ptaf ! Diesel ! Donner ! le cuistot essayait qu'il gueule moins. il pouvait pas s'empêcher ! son indignation !. [.] eux qui devraient tout de suite se creuser une fosse et s'enterrer tous !. ils bêchent assez ! cette foutue plaine ! tous au trou, et dans la chaux vive !. [.] le sergent cuistot trouvait qu'il avait bien raison mais que tout de même il criait trop fort. pourtant le Diesel à plein régime ! braoum !. que les hangars en tremblaient. il gueulait plus fort que la scie. [.] pour lui couvrir quand même la voix, mieux que le Diesel, les « forteresses » et les bombes, qu'on puisse plus du tout l'entendre, y avait la ressource du gramophone. [.] le sergent cuistot se marrait bien de l'entendre beugler contre les disques, et la scie, le Diesel et les bombes !. furieux total !. « tous à la chaux vive !. je te les ferai monter au ciel, moi !. [.] » braoum ! Vrrang !. et que ça le faisait pas taire du tout !. au contraire !. [.]
Ce manchot avait mauvais esprit, certes, mais il nous faisait bien marrer, et il ne déconnait pas du tout !. les autres qu'avaient la berlue [.] !

 

 

 

Règlement

 

Je te trouverai charogne
un vilain soir!
je te ferai dans les mires
deux grands trous noirs
Ton âme de vache dans la trans'pe
prendra du champ!
Tu verras cette belle assistance!
Tu verras voir comment que l'on danse!
au Grand Cimetière des Bons Enfants!

 

Mais voici tante Hortense
et son petit Léo!
Voici Clémentine et le vaillant Toto!
Faut-il dire à ces potes
que la fête est finie?
au diable ta sorte!
carre! dauffe! m'importe!
O malfrat! tes crosses!
que le vent t'emporte
feuilles mortes, soucis!

 

Depuis des payes que tu râles
que t'es cocu!
Que je suis ton voyou responsable
que t'en peux plus!
Va pas louper l'occas' unique
de respirer
Viens voir avec moi si ça pique!
Aux Grandes Osselettes du Saint-Mandé!

 

Mais voici tante Hortense
et son petit Léo!
Voici Clémentine et le vaillant Toto!
Faut-il dire à ces potes
que la fête est finie?
au diable ta sorte!
carre! dauffe! m'importe!
O malfrat! tes crosses!
que le vent t'emporte
feuilles mortes, soucis!

 

C'est pas des nouvelles que t'en croques!
Que t'es pourri!
Que les bourman' ils te suffoquent
par ta Mélie!
C'est comme ça qu'a tombé Mimile
dans le grand panier!
Tu vas voir ce joli coupe-file
que je vais t'ourlir dans l'araignée!

 

Mais voici tante Hortense
et son petit Léo!
Voici Clémentine et le vaillant Toto!
Faut-il dire à ces potes
que la fête est finie?
au diable ta sorte!
carre! dauffe! m'importe!
O malfrat! tes crosses!
que le vent t'emporte
feuilles mortes, soucis!

 

Mais la question qui m'tracasse
en te regardant!
Est-ce que tu seras plus dégueulasse
Mort que vivant?
Si tu vas repousser la vermine
Plus d'enterrement!
Si tu reste en rade sur la pile
J'aurai des crosses avec Mimile!
au trou Cimetière des Bons Enfants!

 

Mais voici tante Hortense
et son petit Léo!
Voici Clémentine et le vaillant Toto!
Faut-il dire à ces potes
que la fête est finie?
au diable ta sorte!
carre! dauffe! m'importe!
O malfrat! tes crosses!
que le vent t'emporte
feuilles mortes, tourbillons et soucis!
 

 

 

Rigodon

 

Un gros costaud et un petit maigre... les voici ! ... je boucle les chiens dans leur enclos... que ces deux jeunes hommes aillent pas après partout se vanter que je les ai livrés à mes fauves... ces deux jeunes hommes, le gros, le maigre, sont acnéiques, pas très propres, soignés, ils ont l'haleine forte... l'air buté, je dirais fermés, convaincus... pas discutables... je n'ai aucune envie... ils ont voulu venir, ils sont là... alors ? (...) très ennuyeux puceaux sache! que si je devais répondre à toutes les conneries, les billevesées des gazettes, et les lettres, tout ce qui me reste de vie y passerait ! j'ai ma chronique à finir , et mes dettes énormes à payer !... Cousteau était un petit jaloux, député raté, bien fait pour fanatiser les turlupins de votre espèce... Le drôle là je pense... ces deux bouillants cafouilleux pourraient aussi bien être de droite, de gauche ou du centre... et d'âge en âge... identiques!... aussi méchants tous férus cons... maillotins, conjurés des Guises, partisans de Chambord ou du Téméraire !... du Diable des Causes ! Etienne Marcel ou Juanovici... d'une année l'autre !.. l'avenir décide ! nichons de vedettes et cuisses assorties !

 

 

 

La vie et l'oeuvre de Semmelweis

 

Dans l'Histoire des temps, la vie n'est qu'une ivresse, la Vérité c'est la Mort.

 

 

 

Voyage au bout de la nuit

 

Un coeur infini vraiment, avec du vrai sublime dedans, qui peut se transformer en pognon, pas en chiqué comme le mien et tant d'autres. 
 


 

-----Moi , tu parles si j'en ai profité ! qu'il ajoutait. Robinson, que je me suis dit ! C'est mon nom, ROBINSON ! ROBINSON Léon !
----C'est maintenant ou jamais qu'il faut que tu les mettes, que je me suis dit !....Pas vrai ? J'ai donc pris par le long d'un petit bois et puis là... figure toi, que j'ai rencontré notre capitaine....Il était appuyé à un arbre, bien amoché le piston !...En train de crever qu'il était. Il se tenait la culotte à deux mains, à cracher. Il saignait de partout en roulant des yeux... Y avait personne avec lui. Il avait son compte..."Maman! Maman !" qu'il pleurnichait tout en crevant et en pissant du sang aussi... "Fini! çà que je lui dis. Maman ! Elle t'emmerde !"....Comme çà, dis donc, en passant !...Sur le coin de la gueule !..Tu parles si çà a du le faire jouir la vache!...Hein ,vieux !..C'est pas souvent qu'on peut lui dire ce qu'on pense, au capitaine... Faut en profiter... C'est rare ! 
 


 

Mais je veux pas d'armes moi !..Si les Allemands te voient avec des armes, hein ? T'es bon ! Tandis que quand t'es en fantaisie comme moi maintenant... Rien dans les mains... Rien dans les poches....Ils sentent qu'ils auront moins de mal à te faire prisonnier, tu comprends ? Ils savent à qui ils ont affaire... Si on pouvait arriver à poil aux Allemands, c'est çà qui vaudrait encore mieux... Comme un cheval ! Alors ils pourraient pas savoir de quelle armée qu'on est"..... 
----C'est vrai çà! Je me rendais compte que l'âge c'est quelque chose pour les idées....Çà rend pratique.
 


 

Les crépuscules dans cet enfer africain se révélaient fameux. On n'y coupait pas. Tragiques chaque fois comme d'énormes assassinats du soleil. Une immense chique.
Seulement c'était beaucoup d'admiration pour un seul homme. Le ciel pendant une heure paradait tout giclé d'un bout à l'autre d'écarlate en délire, et puis le vert éclatait au milieu des arbres et montait du sol en traînées tremblantes jusqu'aux premières étoiles. Après ça, le gris reprenait tout l'horizon et puis le rouge encore, mais alors fatigué le rouge et pas pour longtemps. Ca se terminait ainsi. Toutes les couleurs retombaient en lambeaux, avachies sur la forêt comme des oripeaux après la centième. Chaque jour sur les six heures exactement que ça se passait.
 


 

C'est vrai, t'as raison en somme, que j'ai convenu, conciliant, mais enfin, on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire !...Assis sur des clous même, à tirer tout, nous autres! Et qu'est qu'on en a ? Rien ! Des coups de triques seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore. On travaille ! Qu'ils disent . C'est çà encore qu'est plus infect que tout le reste, leur travail . On est en bas dans les cales à souffler de la gueule, suintant des rouspignolles, et puis voilà! En haut sur le pont il y a les maîtres et qui s'en font pas, avec de belles femmes roses et gonflées de parfums sur les genoux. On nous fait monter sur le pont. Alors, ils mettent leur chapeau haut de forme et puis ils nous en mettent un bon coup de la gueule comme çà: "Bande de charognes c'est la guerre !" qu'ils font..
On va les aborder, les saligauds qui sont sur la Patrie n°2 , et on va leur faire sauter la caisse ! Allez! Allez! Y a de tout ce qu'il faut à bord ! Tous en choeur ! Gueulez voir d'abord un bon coup et que çà tremble : "Vive la patrie n°1" !
Qu'on vous entende de loin ! Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la dragée du bon Jésus ! Nom de Dieu ! Et puis ce qui ne voudront pas crever sur mer, ils pourront toujours aller crever sur terre où c'est fait bien plus vite encore qu'ici!
 


 

Car c'est là qu'on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route, moi tenant son registre, lui inscrivant ses ordres... Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu'on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu comme nous, mais c'étaient deux allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d'heure.
Lui, notre colonel, savait peut être pourquoi ces deux gens là tiraient, les allemands aussi peut être qu'il savaient, mais moi, vraiment je savais pas.
 

..........
La guerre en somme c'était tout ce qu'on ne comprenait pas. ça ne pouvait pas continuer.
..........
 

"dans une histoire pareille, il n'y avait rien à faire, il n'y a qu'à foutre le camp" que je me disais, après tout...
Au dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut être des tempes, venaient vibrer l'un derrière l'autre ces longs fils d'acier tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer , dans l'air chaud d'été Jamais je ne m'étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense, universelle moquerie.
 


 

Je me pensais aussi (derrière un arbre) que j'aurais bien voulu le voir, moi, le Déroulède, dont on m'avait tant parlé, m'expliquer comment il faisait, lui, quand il prenait une balle en plein bidon.
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Ces soldats inconnus nous rataient sans cesse, mais tout en nous entourant de mille morts, on s'en trouvait comme habillés. Je n'osais plus remuer
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Serais je donc le seul lâche sur terre ? pensais je. Et avec quel effroi !...Perdu parmi deux millions de fous héroïques et déchaînés et armés jusqu'aux cheveux ? Avec casques, sans casques, sans chevaux, sur motos, hurlant, en auto, sifflant, tirailleurs, comploteurs, volants, à genoux, creusant, se défilant, caracolant dans les sentiers, pétaradant, enfermés sur la terre comme dans un cabanon pour y tout détruire, Allemagne, France et Continents, tout ce qui respire, détruire, plus enragés que les chiens , adorant leur rage (ce que les chiens ne font pas), cent mille fois plus enragés que mille chiens et tellement plus vicieux ! Nous étions jolis ! Décidément je le concevais, je m'étais embarqué dans une croisade apocalyptique...
On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la volupté.
 


 

Il y a bien des façons d'être condamné à mort. ah! combien n'aurais je pas donné en ce moment là pour être en prison au lieu d'être ici, moi, crétin ! Pour avoir, par exemple, quand c'était si facile, prévoyant, volé quelque chose, quelque part, quand il en était temps encore. On ne pense à rien ! De la prison on en sort vivant, pas de la guerre. Tout le reste c'est des mots.
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J'en connaissais une toute prête, au soleil, au chaud ....
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J'étais un enfant alors, elle me faisait peur la prison. C'est que je ne connaissais pas encore les hommes. Je ne croirais plus jamais à ce qu'ils disent, à ce qu'ils pensent. C'est des hommes et d'eux seulement qu'il faut avoir peur, toujours...
 


 

J'en aurais bien fait mon frère peureux de ce garçon là ! Mais on n'avait pas le temps de fraterniser non plus.
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De le voir ainsi cet ignoble cavalier dans une tenue aussi peu réglementaire, et tout foirant d'émotion, çà le courrouçait fort notre colonel. Il n'aimait pas cela du tout la peur. C'était évident. Et puis ce casque à la main surtout, comme un chapeau melon, achevait de faire joliment mal dans notre régiment d'attaque, un régiment qui s'élançait dans la guerre. Il avait l'air de la saluer lui, ce cavalier à pied, la guerre, en entrant.

 

Sous ce regard d'opprobre, le messager vacillant se remit au "garde à vous", les petits doigts sur la couture du pantalon, comme il se doit dans ces cas là. Il oscillait ainsi, raidi, sur le talus, la transpiration lui coulant le long de la jugulaire, et ses mâchoires tremblaient si fort qu'il en poussait de petits cris avortés, tel un petit chien qui rêve. On ne pouvait démêler s'il voulait nous parler ou bien s'il pleurait.
 


 

Tout de suite après j'ai pensé au maréchal des Logis Barousse qui venait d'éclater comme l'autre nous l'avais appris. C'était une bonne nouvelle. Tant mieux ! que je pensais tout de suite ainsi : "C'est une bien grande charogne en moins dans le régiment !". Il avait voulu me faire passer au Conseil pour une boite de conserves. "Chacun sa guerre !" que je me dis. De ce côté là, faut en convenir, de temps en temps, elle avait l'air de servir à quelques chose la guerre ! j'en connaissais bien encore trois ou quatre dans le régiment, de sacrées ordures que j'aurais aidées bien volontiers à trouver un obus comme Barousse.
 


 

Ils s'embrassaient tous les deux pour le moment et pour toujours, mais le cavalier n'avait plus sa tête, rien qu'une ouverture au-dessus du cou, avec du sang dedans qui mijotait en glouglous comme de la confiture dans la marmite. Le colonel avait le ventre ouvert. Il en faisait une sale grimace. Cà avait du lui faire du mal ce coup là, au moment où c'était arrivé. Tant pis pour lui ! S'il était parti dès les premières balles çà ne lui serait pas arrivé. Toutes ces viandes saignaient énormément ensemble
.......................
Je m'aperçus en fuyant que je saignais du bras, mais un peu seulement, pas une blessure suffisante du tout, une écorchure. C'était à recommencer.
 


 

C'était donc dans une prairie d'août qu'on distribuait toute la viande pour le régiment ... ombrée de cerisiers et brûlée déjà par la fin de l'été. Sur des sacs et des toiles de tentes largement étendues y en avait pour des kilogs et des kilogs de tripes étalées.
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On s'engueulait ferme entre escouades a propos de graisse, et de rognons surtout, au milieu des mouches comme on en voit que dans ces moments là, importantes et musicales comme de petits oiseaux.
Et puis du sang encore et partout, à travers l'herbe, en flaques molles et confluentes qui cherchaient la bonne pente...
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"C'est toi eh vendu qui l'a étouffé hier l'aloyau !!"
J'ai eu le temps encore de jeter deux ou trois regards sur ce différend alimentaire, tout en m'appuyant contre un arbre et j'ai dû céder à une immense envie de vomir, et pas qu'un peu, jusqu'à l'évanouissement.
On m'a ramené jusqu'au cantonnement sur une civière, mais non sans profiter de l'occasion pour me barboter mes deux sac en toile caoutchouc. Je me suis réveillé dans une autre engueulade du brigadier. La guerre ne passait pas.
 


 

En allant devant moi, je me souvenais de la cérémonie de la veille. Dans un pré qu'elle avait eu lieu cette cérémonie, au revers d'une colline; le colonel avec sa grosse voix avait harangué le régiment : "haut les coeurs ! qu'il avait dit ... haut les coeurs ! et vive la France !". Quand on a pas d'imagination, mourir c'est peu de chose, quand on en a, mourir c'est trop. Voilà mon avis. Jamais je n'avais compris tant de choses à la fois.
Le colonel n'avait jamais eu d'imagination , lui. Tout son malheur, à cet homme venait de là, le nôtre surtout. Etais je donc le seul à avoir l'imagination de la mort dans ce régiment ? Je préférais la mienne de mort, tardive ... Dans vingt ans ... Trente ans ... peut être davantage, à celle qu'on me voulait de suite, à bouffer de la boue des Flandres, à pleine bouche, plus que la bouche même, fendue jusqu'aux oreilles, par un éclat. On a bien le droit d'avoir une opinion sur sa propre mort. Mais alors où aller ? Droit devant moi ? le dos à l'ennemi. Si les gendarmes ainsi, m'avaient pincé en vadrouille, je crois bien que mon compte eût été bon. On m'aurait jugé le soir même , très vite, à la bonne franquette, dans une classe d'école licenciée. Il y en avait beaucoup des vides des classes, partout où nous passions. On aurait joué avec moi à la justice comme on joue quand le maître est parti. Les gradés sur l'estrade, assis, moi debout, menottes aux mains devant les petits pupitres. Au matin on m'aurait fusillé: douze balles, plus une. Alors ?
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Bas les coeurs que je pensais, moi. On m'envoyait souvent avec cinq hommes, en liaison, aux ordres du général des Entrayes. Ce chef était de petite taille, silencieux, et ne paraissait à première vue ni cruel ni héroïque. Mais il fallait se méfier.
.............
Il s'appelait Pinçon, ce salaud-là..., le commandant Pinçon. J'espère qu'à l'heure actuelle il est bien crevé (et pas d'une mort pépère). Mais à ce moment-là, dont je parle, il était encore salement vivant le Pinçon ...
.............
ça vient drôlement la pitié. Si on avait dit au commandant Pinçon qu'il n'était qu'un sale assassin lâche, on lui aurait fait un plaisir énorme, celui de nous faire fusiller, séance tenante, par le capitaine de gendarmerie, qui ne le quittait jamais d'une semelle et qui, lui, ne pensait précisément qu'à cela. C'est pas aux Allemands qu'il en voulait, le capitaine de gendarmerie.
 


 

Nous dûmes donc courir les embuscades pendant des nuits et des nuits imbéciles qui se suivaient, rien qu'avec l'espérance, de moins en raisonnable, d'en revenir, et celle là seulement et aussi que si on en revenait qu'on n'oublierait jamais, absolument jamais, qu'on avait découvert sur la terre un homme bâti comme vous et moi, mais bien plus charognard que les crocodiles et les requins qui passent entre deux eaux la gueule ouverte autour des bateaux d'ordures et de viandes pourries qu'on va leur déverser au large, à la Havane.
La grande défaite en tout, c'est d'oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu'à quel point les hommes sont vaches. Quand on sera au bout du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu'on a vu de plus vicieux chez les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Cà suffit comme boulot pour une vie entière.
 


 

Tout de même on se mettait en route. le boulot c'était pour les faire passer au trot les canards. Ils avaient peur de bouger, à cause des plaies d'abord et puis ils avaient peur de nous et de la nuit aussi, ils avaient peur de tout, quoi ! Nous aussi ! Dix fois on s'en retournait pour lui redemander la route au Commandant. Dix fois qu'il nous traitait de fainéants et de tire-au-cul dégueulasses. A coups d'éperon on franchissait en fin le dernier poste de garde, on leur passait le mot aux plantons et puis on plongeait d'un coup dans la sale aventure, dans les ténèbres de ces pays à personne.
A force de déambuler d'un bord de l'ombre à l'autre, on finissait par s'y reconnaître un petit peu, qu'on croyait du moins ... Dès qu'un nuage semblait plus clair qu'un autre on se disait qu'on avait vu quelque chose... mais devant soi, il n'y avait de sûr que l'écho allant et venant, l'écho du bruit que faisaient les chevaux en trottant, un bruit qui vous étouffe, énorme, tellement qu'on en veut pas. Ils avaient l'air de trotter jusqu'au ciel, d'appeler tout ce qu'il y avait sur la terre les chevaux, pour nous faire massacrer. ... Je me disais toujours que la première lumière qu'on verrait ce serait celle du coup de feu de la fin.
Depuis quatre semaines qu'elle durait, la guerre, on était devenus si fatigués, si malheureux, que j'en avais perdu, à force de fatigue, un peu de ma peur en route. La torture d'être tracassés jour et nuit par ces gens, les gradés, les petits surtout, plus abrutis, plus mesquins et plus haineux encore que d'habitude, ça finit par faire hésiter les plus entêtés à vivre encore.

 


 

Et quand je serai mort , est-ce l'honneur de ma famille qui me fera ressusciter? ... Tenez, je la vois d'ici, ma famille, sur les gazons de l'été revenu, je la vois d'ici par les beaux dimanches... Cependant, qu'à trois pieds dessous, moi papa, ruisselant d'asticots, et bien plus infect qu'un kilo d'étrons du 14 juillet, pourrira fantastiquement de toute sa viande déçue... Engraisser les sillons du laboureur anonyme, c'est le véritable avenir du véritable soldat ! Ah ! Camarade ! Ce monde n'est, je vous l'assure, qu'une immense entreprise à se foutre du monde !

 


 

Figurez-vous qu'elle était debout leur ville, absolument droite. New York c'est une ville debout. On en avait déjà vu nous des villes bien sûr, et des belles encore, et des ports, et des fameux même. Mais chez nous, n'est-ce pas, elles sont couchées les villes, au bord de la mer ou sur les fleuves, elles s'allongent sur le paysage, elles attendent le voyageur, tandis que celle-là l'Américaine, elle ne se pâmait pas, non, elle se tenait bien raide, là, pas baisante du tout, raide à faire peur.

 


 

Pour se nourrir à l'économie en Amérique, on peut aller s'acheter un petit pain chaud avec une saucisse dedans, c'est commode, ça se vend au coin des petites rues, pas cher du tout. Manger dans le quartier des pauvres ne me gênait point certes, mais ne plus rencontrer jamais ces belles créatures pour les riches, voilà qui devenait bien pénible. Ca ne vaut alors même plus la peine de bouffer.

 


 

J'attendis une bonne heure à la même place et puis de cette pénombre, de cette foule en route, discontinue, morne, surgit sur les midi, indéniable, une brusque avalanche de femmes absolument belles. Quelle découverte! Quelle Amérique! Quel ravissement! Souvenir de Lola! Son exemple ne m'avait pas trompé! C'était vrai! Je touchais au vif de mon pèlerinage. et si je n'avais point souffert en même temps des continuels rappels de mon appétit, je me serais cru parvenu à l'un de ces moments de surnaturelle révélation esthétique. Les beautés que je découvrais, incessantes, m'eussent avec un peu de confiance et de confort, ravi à ma condition trivialement humaine. Il ne me manquait qu'un sandwich en somme pour me croire en plein miracle. Mais comme il me manquait le sandwich.

 

 

 

???

 

Les gens ont un rêve, c'est qu'on crève en croix  pour les faire marrer et goder. Moi j'en ai un autre, pas plus con qu'eux, c'est qu'ils crèvent tous. Pour ça qu'on n'arrive pas à s'entendre.

 


 

Il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n'a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ca y sera.

 


 

Moi, je suis un homme de style. Je ne suis pas un homme d'idées.

 


 

L'histoire je la conforme absolument au style. De même que les peintres ne s'occupent pas spécialement de la pomme. (...) Pourquoi il met trois points? Les impressionnistes mettaient trois points.

 


 

Les hommes ont un sort très difficile et très douloureux parce que, au fond, la nature joue d'eux. Elle les met là, ils n'ont pas demandé à venir. Ils ne sentent pas naître. Il souffrent pour mourir et ils attendent de vivre. Jamais ils vivent en vérité, n'est-ce pas, ils attendent.
 


 

J'aurais voulu être musicien. Le langage musical est plus émotif. Le verbe c'est que du déchet d'émotion.
 


 

 Il n'y a que la souffrance qui existe en ce monde. Il n'y a ni pensée, ni coeur, ni rien - il n'y a que souffrir ou ne pas souffrir.

 


 

Je crois que j'ai encore plus horreur de la souffrance chez les êtres qui m'approchent que de la vie.