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Henri Michaux

 

Agir, je viens

Dieu

Ecce homo

Emportez-moi

En pensant au phénomène de la peinture

Le grand combat

Le jardin exalté

Ma vie

Mes occupations

Mes propriétés

Nuit de noces

Portrait des Meidosems

Rodrigue

???

Rentrer maison

 

Agir, je viens

 

Poussant la porte en toi, je suis entré

Agir, je viens

Je suis là

Je te soutiens

Tu n'es plus à l'abandon

Tu n'es plus en difficulté

Ficelles déliées, tes difficultés tombent

Le cauchemar d'où tu revins hagarde n'est plus

Je t'épaule

Tu poses avec moi

Le pied sur le premier degré de l'escalier sans fin

Qui te porte

Qui te monte

Qui t'accomplit

 

Je t'apaise

Je fais des nappes de paix en toi

Je fais du bien à l'enfant de ton rêve

Afflux

Afflux en palmes sur le cercle des images de l'apeurée

Afflux sur les neiges de sa pâleur

Afflux sur son âtre.... et le feu s'y ranime

 

AGIR, JE VIENS

Tes pensées d'élan sont soutenues

Tes pensées d'échec sont affaiblies

J'ai ma force dans ton corps, insinuée

...et ton visage, perdant ses rides, est rafraîchi

La maladie ne trouve plus son trajet en toi

La fièvre t'abandonne

 

La paix des voûtes

La paix des prairies refleurissantes

La paix rentre en toi

 

Au nom du nombre le plus élevé, je t'aide

Comme une fumerolle

S'envole tout le pesant de dessus tes épaules accablées

Les têtes méchantes d'autour de toi

Observatrices vipérines des misères des faibles

Ne te voient plus

Ne sont plus

 

Equipage de renfort

En mystère et en ligne profonde

Comme un sillage sous-marin

Comme un chant grave

Je viens

Ce chant te prend

Ce chant te soulève

Ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux

Ce chant est nourri par un Niagara calmé

Ce chant est tout entier pour toi

 

Plus de tenailles

Plus d'ombres noires

Plus de craintes

Il n'y en a plus trace

Il n'y a plus à en avoir

Où était peine, est ouate

Où était éparpillement, est soudure

Où était infection, est sang nouveau

Où étaient les verrous est l'océan ouvert

L'océan porteur et la plénitude de toi

Intacte, comme un œuf d'ivoire.

 

J'ai lavé le visage de ton avenir.

 

Dieu

 

Il y avait un jour un rat

Et tellement on avait dû le maltraiter,

Je dirais mieux, c'était un mouton,

Et tellement on avait dû l'écraser,

Mais c'était, je le jure, un éléphant,

Et d'ailleurs, qu'on me comprenne bien,

Une de ces immenses troupeaux d'éléphants d'Afrique.

Qui ne sont s assez gros,

Et bien donc tellement on l'avait écrasé.

Et les rats suivaient, et ensuite les moutons,

Et tellement écrasés,

Et il y avait encore la canaille,

Et tellement écrasée

Et seulement la canaille

Non seulement écrasée ... non seulement rentrée ...

 

Oh ! poids ! Oh ! anéantissement !

Oh! pelures d'Êtres !

Face impeccablement ravissante de la destruction !

Savon parfait, Dieu que nous appelons à grands cris.

Il t'attend, ce monde insolemment rond. Il t'attend.

Oh ! Aplatissement !

Oh ! Dieu parfait !

 

Ecce homo

 

Qu'as tu fait de ta vie, pitance de roi?

J'ai vu l'homme.

Je n'ai pas vu l'homme comme la mouette, vague au ventre, qui file rapide sur la mer indéfinie.

J'ai vu l'homme à la torche faible, ployé et qui cherchait. Il avait le sérieux de la puce qui saute, mais son saut était rare et réglementé. Sa cathédrale avait la flèche molle. Il était préoccupé. Je n'ai pas entendu l'homme, les yeux humides de piété, dire au serpent qui le pique mortellement: "puisses-tu renaître homme et lire les védas". Mais j'ai entendu l'homme comme un char lourd sur sa lancée écrasant mourants et morts, et il ne se retournait pas. Son nez était relevé, comme la proue des embarcations vikings, mais il ne regardait pas le ciel, demeure des dieux, il regardait le ciel suspect d'où pouvait sortir à tout instant des machines implacables, porteuses de bombes puissantes.

 

Emportez-moi

 

Emportez-moi dans une caravelle

Dans une vieille et douce caravelle,

Dans l'étrave, ou Si l'on veut, dans l'écume,

Et perdez-moi, au loin, au loin.

 

Dans l'attelage d'un autre âge.

Dans le velours trompeur de la neige.

Dans l'haleine de quelques chiens réunis.

Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

 

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,

Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,

Sur les tapis des paumes et leur sourire,

Dans les corridors des os longs, et des articulations.

 

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi

 

En pensant au phénomène de la peinture

 

Dessinez sans intention particulière, griffonnez machinalement, il apparaît presque toujours sur le papier des visages.

Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages.

Dés que je prends un crayon, un pinceau, il m'en vient sur le papier l'un après l'autre dix, quinze, vingt. Et sauvages, la plupart. Est-ce moi, tous ces visages ? sont-ce d'autres ? de quels fonds venus ? Ne seraient-ils pas simplement la conscience de ma propre tête réfléchissante ? (grimaces d'un visage second, de même que l'homme adulte qui souffre a cessé par pudeur de pleurer dans le malheur pour être plus souffrant dans le fond, de même il aurait cessé de grimacer pour devenir intérieurement plus grimaçant.) Derrière le visage aux traits immobiles, déserté, devenu simple masque, un autre visage supérieurement mobile bouillonne, se contracte, mijote dans un insupportable paroxysme. Derrière les traits figés, cherchant désespérément une issue, les expressions comme une bande de chiens hurleurs...

Du pinceau et tant bien que mal, en tâches noires, voilà qu'ils s'écoulent :ils se libèrent.

On est surpris, les premières fois.

Faces de perdus, de criminels parfois, ni connues ni absolument étrangères non plus (étrange, lointaine correspondance!)... Visages des personnalités sacrifiées, des "moi" que la vie, la volonté, l'ambition, le goût de la rectitude et de la cohérence étouffa, tua. Visages qui reparaîtront jusqu'à la fin (c'est si dur d'étouffer, de noyer définitivement).

Visages de l'enfance, des peurs de l'enfance dont on a perdu plus la trame et l'objet que le souvenir, visages qui ne croient pas que tout a été réglé par le passage à l'âge adulte, qui craignent encore l'affreux retour.

Visages de la volonté, peut-être, qui toujours nous devance et tend à préformer toute chose : visages aussi de la recherche et du désir. Ou sorte d'épiphénomène de la pensée (un des nombreux que l'effort pensant ne peut s'interdire de provoquer, quoique parfaitement inutile à l'intellection, mais dont on ne peut pas plus s'empêcher que de faire de vains gestes au téléphone)... comme si l'on formait constamment en soi un visage fluide, idéalement plastique et malléable, qui se formerait et se déformerait correspondément aux idées et aux impressions qu'elles modèlent par automatisme en une instantanée synthèse, à longueur de journée et en quelque sorte cinématographiquement.

Foule infinie: notre clan.

Ce n'est pas dans la glace qu'il faut se considérer. Hommes, regardez vous dans le papier.

 

(Passages, 1950)

 

Le grand combat

 

Il l'emparouille et l'endosque contre terre ;

Il le rague et le roupète jusqu'à son drâle ;

Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ;

Il le tocarde et le marmine,

le manage rape à ri et ripe à ra.

Enfin il l'écorcobalisse.

 

L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine.

C'en sera bientôt fini de lui ;

Il se reprise et s'emmargine... mais en vain

Le cerceau tombe qui a tant roulé.

Abrah ! Abrah ! Abrah !

Le pied a failli !

Le bras a cassé !

Le sang a coulé !

Fouille, fouille, fouille,

Dans la marmite de son ventre est un grand secret

Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ;

On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne

Et on vous regarde

On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret.

 

Le jardin exalté

 

Il restait un peu du produit préparé, lorsque quelques jours plus tard, on me proposa un jardin à la campagne. Quelqu'un voulait faire un essai.

 

Dose faible, endroit calme, ciel dégagé. La personne avait préparé quelques disques. Au dernier moment elle montra de l'appréhension.

 

Pour ma part, je commence mal: des serrements de cour. Décidément devenu impropre à ces expériences.

 

Sur elle, l'effet est bon. Une heureuse surprise remplace l'inquiétude et les traits tirés.

 

Intéressée, elle prend part, distingue, surveille, décrit à voix murmurée les transformations, de la zone visuelle surtout, creux et plis dans un tableau ou au mur.

 

Les lointains dans le fond du jardin se laissent davantage apercevoir, semblent, dit-elle, vouloir attirer l'attention ».

 

Lit-elle dans ma pensée, comme elle dira bientôt, ou moi sans rien dire dans la sienne ? Est-ce l'accroissement simultané de finesse de la perception oculaire, chez elle comme chez moi, qui soudainement et donc comme exprès paraît désigner des détails jusque?là non remarqués ?

 

Apaisée, elle donne ses impressions. C'est la détente, confiance revenue. Le visage aussi le dit, moins que ses paroles, moins longtemps, plus réfléchi; changeant. Il semble pour les expressions, doué nouvellement; comme soumis à une manipulation. Témoin de ce à quoi l'organisme est soumis, mis à l' épreuve, à différentes épreuves et différents niveaux, par différents organes successivement.

 

Visage en difficulté, en traitement, intérieurement travaillé. Des paroles cependant paisibles continuent à en partir : discordances tantôt légères, tantôt fort singulières.

 

À une remarque prudente que je fais à ce sujet, elle se révèle grandement surprise. Ainsi elle n'est pas au courant ! Elle ignore qu'elle est assiégée.

 

Cependant l'ébranlement de son visage continue, progressivement fatigué, étiré, creusé, chargé, puis reconquis, puis à nouveau éteint, désuni, déplacé, disloqué, ayant perdu sa symétrie, enfin dégagé, éclairé, non sans être passé curieusement par plusieurs âges et par des transformations inattendues, indiscrètes, qui se découvrent sans façon, à quoi j'aimerais réfléchir. Mais le tout est trop rapide et divers.

 

En peu de temps elle montra une étonnante famille de visages, qu'elle portait sans le savoir, outre l'ancestrale, et celle de parents (éloignés ou proches), une famille potentielle, à l'évolution inconnue, que personne sans doute ne lui vit jusque-là; aux caractères multiples qui dans sa vie resteront susceptibles d'apparaître l'un au détriment du suivant; lutte à qui dominera l'autre, voilà que par le fait d'organes et de glandes diversement atteints, ils sont, en raccourci, avec l'humeur corrélative montrés en quelques minutes, dégagés, étalés, qu'elle ne voit et ne soupçonne pas et continue d'exposer, innocente.

 

Pour des physionomies différentes, elle dispose, je vois, d'une bonne douzaine sinon d'une vingtaine de figures incidentes, ou dois-je dire de cours, ou d'humeurs.

 

Étrange révélation, dont je ne ferai sans doute jamais rien, dont elle non plus ne cherche à rien tirer, ne consultant même pas, comme tant d'autres femmes dans son cas le feraient, un miroir pour connaître et apprécier ses nouveaux traits, son nouvel aspect et... aviser.

 

Je ne dis rien et laisse sans commentaires cet incroyable jeu de masques qui continue, souple sans but, sans utilisation et sans rapports.

 

Cependant mon cour en chair et en muscles dans ma poitrine me fait souffrir, entre-tenant maux, malaises et pensées de désagrément.

 

Percevant ma difficulté, on m'apprêta avec des coussins la chaise longue face au jardin, permettant une meilleure position, d'où résulte un début de soulagement.

 

Un certain obscur refus de me relâcher, et même de seulement l'essayer, avait probablement sinon déterminé, du moins augmenté mon mal et empêché une accalmie.

 

Un disque. Un lied fut mis, puis écarté. Je ne voulais pas d'un entraînement européen et de cette époque.

 

Un autre disque, de musique Karnatique lui succéda. Les premières notes, à l 'instant d'une importance inouïe furent comme frappées à l'intérieur de l' oreille même. Musique telle qu'on n'en avait jamais de la vie entendu d' aussi près. Elle nous cueillait au passage. Force intérieure de l'Inde, encore intensifiée; celle-ci apportait pré-éminence, poussait à la grandeur, alliée à de la ferveur, à une ferveur impersonnelle.

 

Comme l'eau avance dans le lit d'un fleuve, pareillement la musique avançait dans le lit de mon être, entretenant, entraînant ampleur, et aspiration à l' ampleur.

 

Mon mal avait disparu et l'appréhension.

C'était oublié.

Par des brisements de toutes sortes, et surtout d'une étrange sorte, la musique élue avait tout recouvert de sa façon unique.

 

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puis se trouva perdue en moi, perdue en tant qu'indépendante parmi une mer plus vaste.

 

Et le jardin fut présent, tout autrement présent.

Depuis le début une profondeur subtile avait gagné son extrémité. Il s' agissait à pré-sent d'une toute autre chose, et même d'un tout autre jardin.

 

La musique sans plus ressortir s'était unie à lui, d'une union dont je n' avais aucune idée, si intime que je l'oubliais, union particulièrement forte avec l'arbre dominant qui s'y trouvait, à la double couronne très feuillue, agitée, agitée, sans arrêt, en mouvements inégaux, embrassés par une brise devenue «passionnée », ensemble inouï.

En des centaines de rameaux et de feuilles passaient et comme paissaient des aspirations insensées que les sons d'une invisible «vina » rendaient merveilleusement généreuses, naturelles, débordantes.

 

Sans caractère comme sans style lorsqu'en entrant et passant devant, je le vis si peu prometteur, le jardin quelconque se trouva alors d'emblée mué, devenu jardin paradisiaque... et moi devant à quelques pas, et si naturellement que je ne savais plus depuis combien de temps j'y étais, au Jardin des jardins, celui où l'on ne songe à rien de plus, qui vous comble et par aucune chose au monde, même pas par du temps ne peut être dépassé, un vrai jardin de paradis.

 

C'était donc possible, et pas de pomme, ni de serpent ni de Dieu punisseur, seule-ment l'inespéré paradis. Et sans avoir à bouger, devant l'arbre même qui en était le centre, à la vaste couronne, aux jaunissantes feuilles charnues, annonciatrices dorées du proche automne.

 

Une brise s'était élevée, réveillant les rameaux endormis et les feuilles languissantes à l'ampleur souveraine, exprimant félicité, félicité au plus haut degré, et désir, désir de plus de félicité, félicités de toutes sortes offertes et l'instant d'après arrachées, reconquises, reconquises, réoffertes pour le partage et pour l'hommage, pour le don éperdu.

 

Le monde exalté de l'Orient était là, un et total, exprimant le summum d' extase au nom de tous, de tous sur Terre.

 

Ce que rameaux et feuilles peuvent figurer, aucun bras comme aucun corps de femme ou d'homme, aucune danse humaine ou animale n'aurait pu le réaliser. C 'était des débordements, des débordements à n'en plus finir, élastiques et en tous sens, avec des nonchalances suivies de reprises inattendues, dans l' instant déchaînées, indépassables.

 

Agenouillements, supplications, enlacements, désenlacements, arrachages, plongées en avant, retraits, reculs, réembrassements et toujours à l' extrême, en chaque feuille, en chaque rameau, devenu être adorant, faisant et refaisant de profondes génuflexions, ex-pression d'un infini hommage rendu, que depuis longtemps on eût dit que chaque fragment, devenu un tout, voulait rendre enfin sans retenue comme sans épuisement... et en hauteur.

 

Car ces débordements passionnés avaient lieu au sommet d'un arbre (et je ne m'en étonnais pas), sur un vieux noyer, à la couronne large, si rare en cette essence, couronne double presque triple, quasi sans exemple, troupe dont chaque membre, infatigablement excessif, se précipitait en avant, se retirait, se reprécipitait sans repos.

 

Exaspération sans personne, où toutes les parties, branches, feuilles et rameaux étaient des personnes et plus que des personnes, plus profondément remuées, plus bouleversées, bouleversantes.

 

Individuellement, non communautairement, dans un rythme accéléré, emportant tout relâchement, où le vent réel ne paraissait pas pourtant le principal.

 

Feuillage s'inclinant bas, rapidement, puis fougueusement remontant, puis ramené en arrière, puis repartant inlassable, pour l'inlassable dépassement, froissé, défroissé presque sauvagement, cependant en vertu d'une sorte de consécration, avec une grandeur unique.

 

Beauté des palpitations au jardin des transformations.

Assouvissements et inassouvissements partaient de l'arbre aux ravissements.

 

Appels aux assoiffés, appels enfin entendus, exaucés. Le supplément attendu depuis toujours était reçu, était livré.

L'infini chiffonnage - déchiffonnage trouvait sa rencontre.

 

Et s'ouvrait, se refermait le désir infini, pulsation qui ne faiblissait pas.

Entre Terre et Cieux - félicité dépassée - une sauvagerie inconnue renvoyait à une délectation pardessus toute délectation, à la transgression au plus haut comme au plus intérieur, là où l'indicible reste secret, sacré.

 

S'y ajoutait seulement, s'y agglutinait (venant on ne sait d'où) scansion imperturbable, un rythme sourd, fort, mais également intérieur, tel le martèlement d'un cour, qui aurait été musical, un cour venu aux arbres, qu' on ne leur connaissait pas, qu'ils nous avaient caché, issu d'un grand cour végétal (on eût dit planétaire), cour participant à tout, retrouvé, enfin perçu, audible aux possédés de l'émotion souveraine, celle qui tout accompagne, qui emporte l'Univers.

 

(Déplacements Dégagements)

 

Ma vie

 

Tu t'en vas sans moi, ma vie.

Tu roules.

Et moi j'attends encore de faire un pas.

Tu portes ailleurs la bataille.

Tu me désertes ainsi.

Je ne t'ai jamais suivie.

Je ne vois pas clair dans tes offres.

Le petit peu que je veux, jamais tu ne l'apportes.

A cause de ce manque, j'aspire à tant.

A tant de choses, à presque l'infini...

A cause de ce peu qui manque, que jamais tu n'apportes.

 

Mes occupations

 

Je peux rarement voir quelqu'un sans le battre. D'autres préfèrent le monologue intérieur. Moi non. J'aime mieux battre.

Il y a des gens qui s'assoient en face de moi au restaurant et ne disent rien, ils

restent un certain temps, car ils ont décidé de manger. En voici un.

Je te l'agrippe, toc.

Je te le ragrippe, toc.

Je le pends au portemanteau.

Je le décroche.

Je le repends.

Je le décroche.

Je le mets sur la table, je le tasse et l'étouffe. Je le salis, je l'inonde.

Il revit.

Je le rince, je l'étire (je commence à m'énerver, il faut en finir), je le masse, je le

serre, je le résume et l'introduis dans mon verre, et jette ostensiblement le

contenu par terre, et dis au garçon: «Mettez-moi donc un verre plus propre.»

Mais je me sens mal, je règle promptement l'addition et je m'en vais.

 

Mes propriétés

 

Intervention

 

Autrefois, j'avais trop le respect de la nature. Je me mettais devant les choses et les paysages et je les laissais faire.

Fini, maintenant "j'interviendrai".

J'étais donc à Honfleur et je m'y ennuyais.

Alors résolument, j'y mis du chameau. Cela ne paraît pas fort indiqué. N'importe, c'était mon idée. D'ailleurs, je la mis à exécution avec la plus grande prudence. Je les introduisis d'abord les jours de grande affluence, le samedi sur la place du Marche'. L'encombrement devint indescriptible et les touristes disaient : " Ah ! ce que ça pue ! Sont-ils sales les gens d'ici ! " L'odeur gagna le port et se mit à terrasser celle de la crevette. On sortait de la foule plein de poussières et de poils d'on ne savait quoi.

Et la nuit, il fallait entendre les coups de pattes des chameaux quand ils essayaient de franchir les écluses, gong ! gong ! sur le métal et les madriers !

L'envahissement par les chameaux se fit avec suite et sûreté.

 

On commençait à voir les Honfleurais loucher à chaque instant avec ce regard soupçonneux spécial aux chameliers, quand ils inspectent leur caravane pour voir si rien ne manque et si on peut continuer à faire route ; mais je dus quitter Honfleur le quatrième jour.

J'avais lancé également un train de voyageurs. Il partait à toute allure de la Grand-Place, et résolument s'avançait sur la mer sans s'inquiéter de la lourdeur du matériel ; il filait en avant, sauvé par la foi.

 

Dommage que j'aie dû m'en aller, mais je doute fort que le calme renaisse tout de suite en cette petite ville de pêcheurs de crevettes et de moules.

 

Nuit de noces

 

Le jour de vos noces, en rentrant, si vous mettez votre femme à tremper, la nuit, dans un puits... elle est abasourdie.

Elle a beau avoir toujours eu une vague inquiétude.

"Tiens, tiens, se dit-elle, c'est donc ça le mariage, voila pourquoi on en tenait la pratique si secrète. je me suis laissée prendre en cette affaire." Mais étant vexée, elle ne dit rien. Et vous pouvez l'y plonger longuement et maintes fois sans causer aucun scandale dans le voisinage. Si elle n'a pas compris la première fois, elle a peu de chances de comprendre ultérieurement et vous avez toutes les chances de continuer sans incident, la bronchite exceptée, si toutefois cela vous intéresse.

Quant à moi, ayant plus de mal dans le corps des autres que dans le mien, j'ai dû y renoncer rapidement.

 

Portrait des Meidosems

 

Ce troupeau qui vient là, comme des pachydermes lents, avançant à la file, leur masse est et n'est pas. Qu'en feraient-ils ? Comment la porteraient-ils ?

Cette lourdeur, cette démarche ankylosée n'est qu'un parti qu'ils ont pris pour échapper à leur légèreté qui les éprouve à la longue. Et va le cortège des énormes baudruches qui essaie de s'en faire accroire.

 


 

Un ciel de cuivre le couvre. Une ville de sucre lui rit. Que va-t-il faire ?

Il ne fera pas fondre le sucre. Il ne pourra pas percer le cuivre. Renonce, petit Meidosem.

Renonce, tu es en pleine perte de substance si tu continue...

 


 

Sur ses longues jambes fines et incurvées, grande, gracieuse Meidosemme. Rêve de courses victorieuses, âmes à regrets, âmes pour tout dire. Et elle s'élance éperdue dans un espace qui la boit sans s'y intéresser.

 


 

Une gale d'étincelles démange un crâne douloureux. C'est un Meidosem. C'est une peine qui court. C'est une fuite qui roule. C'est l'estropié de l'air qui s'agite, éperdu. Ne va-t-on pas pouvoir l'aider ?

Non !

 


 

Meidosem, à la tête habitée d'arborescences, regardant non par les yeux crevés, mais par le chagrin de leur perte et par la térébrante souffrance. Une arborescence infinie... sous la minceur transparente du visage exténué, exprime une vie percée, par dessus un autre qui se forme, qui se forme, malaisé, prudent, effilé et déjà repercé.

 

Rodrigue

 

Et rodrigue sa pente,

Et monocle son chemin,

Et plus de moins de sépias que de grandes vestes;

Ne nous n'avons-nous pas trouvé si tristes.

Ni le lui n'avons li pas sbien chantés,

Ni si pas, ni pas tant, ni tant bien,

Ni gros-gros qu'ils furent prêts de s'en apercevoir,

Que nous chantâmes "Navions, Navions,

Navions que nous aimâmes jusqu'à la garde".

 

???

 

Le Géant Barabo, en jouant, arracha l'oreille de son frère Poumapi. Poumapi ne dit rien, mais comme par distraction il serra le nez de Barabo et le nez fut emporté.

Barabo en réponse se baissa, rompit les orteils de Poumapi et après avoir d'abord feint de vouloir jongler avec, les fit disparaître prestement derrière son dos.

Poumapi fut surpris. Mais il était trop fin joueur pour en rien rien marquer. Il fit au contraire celui que quelques orteils de moins ne privent pas.

Cependant par esprit de riposte, il faucha une fesse de Barabo. Barabo, on peut le croire, tenait à ses fesses, à l'une comme à l'autre. Cependant, il dissimula son sentiment et reprenant tout de suite la lutte, arracha avec une grande cruauté unie à une grande force la mâchoire inférieure de Poumapi.

Poumapi fut agréablement surpris. Mais il n'y avait avait rien à dire. Le coup était franc, il avait été exécuté en face, sans tricherie aucune.

Poumapi essaya même de sourire, ce fut dur, Oh! ce fut dur.

 


 

La nuit est différente du jour.

Elle a beaucoup de souplesse.