| Cest de la pulpe de tomate
pimentée, cest une danse très, très « chaude » dont le goût est venu à
Toulouse qui sy adonne désormais sans retenue et qui simagine « latino » Louverture récente de la Salsathéque La Rambla , nouveau rendez-vous branché du Grand Toulouse en est la preuve : la
mode cubaine et son corollaire, la salsa, sont des phénomènes partis pour
sinscrire dans la durée. Toulouse, avec son héritage espagnol et sa forte
population étudiante, avec une des meilleures facultés dEspagnol de France, est un
terreau particulièrement fertile pour la graine latino.
Apportée en France par
quelques-uns de ces cousins dAmérique (latine !) installés sous nos latitudes, et
abondamment arrosée par des films comme Buena Vista social Club, de Wim Wenders, ou le
récent Salsa (dont le protagoniste masculin est toulousain, est-ce un hasard ?), elle ne
cesse, depuis, de croître et se développer. La « vieille garde » du son cubain,
propulsée sur le devant de la scène par le film, et parmi eux Ibrahim Ferrer ou Compay
Segundo, ont, depuis, fait un triomphe lors de concerts donnés ici.
Madeline, explosive
danseuse cubaine, sest établie à Toulouse depuis sept ans où elle vient
douvrir une école de danses latines (1). Elle connaît Madrid, Paris et Londres
mais ne quitterait pas la ville rose : « Ici, on sent que les gens sont plus latins
quà Paris, plus détendus, et assez doués pour la salsa, jai été
étonnée. Et jai été mieux accueillie quen Espagne où les latinos ne sont
pas toujours très appréciés. » A lEcole nationale des Arts de La Havane,
Madeline a été formée aussi bien aux danses classique, contemporaine et afro-cubaine
la salsa sapprend comme on apprend à marcher ! Madeline lenseigne
depuis son arrivée. Lengouement pour cette danse torride a cru au cours des trois
années passées : « Javais environ 70-80 élèves à lépoque, maintenant,
à peu près 400 ! ». Tous les professeurs de salsa font le même constat. « Ce qui
était avant une passion pour quelques amateurs, comme le tango, est devenu une vraie
mode, constate Cyrille Vautier, de lassociation Accords (2). Les gens ne viennent
plus à partir dun intérêt pour Cuba ou la culture latino mais à cause de la
mode. Le goût pour la musique vient ensuite. Ils veulent surtout apprendre à danser pour
pouvoir sortir dans les boîtes salsa. »
Les raisons dun tel
succès ? Cécile, secrétaire, a commencé à prendre des cours cette année : « Dans la
vie de tous les jours, dans la vie professionnelle, il est difficile de rencontrer des
gens. Dans les cours de salsa, les gens sont plus détendus, plus accessibles, on partage
un même goût, ça facilite les contacts. Et puis, cest une danse qui se pratique
à deux, on est bien obligé de communiquer ! » « En France, vous êtes très
travailleurs, cest tout le temps le travail, le travail, explique Madeline, et ici,
cest difficile de rencontrer quelquun dans la rue, de parler avec des gens
quon ne connaît pas. Dans mes cours, je vois mes élèves qui communiquent entre
eux, qui rigolent, ils forment des groupes qui sortent ensemble, se font des amis Une
année, jai même eu trois mariages de personnes qui se sont rencontrées dans mes
cours ! » Il y a incontestablement une convivialité propre au monde latino. Gisèle, de
lassociation culturelle Yemaya (3), encadre régulièrement des stages de salsa à
Cuba même : « Quand les stagiaires arrivent dans lîle, invariablement, ils sont
marqués par les mêmes choses : la chaleur des gens, leur souci permanent de
lautre, la solidarité qui existe entre eux, des relations tellement plus riches que
ce quon a lhabitude de connaître en France, où lon a peur de
souvrir aux autres »
Le masque du latino
Pousser la porte du Barrio
Latino ou du Puerto Habana, hauts lieux de la salsa à Toulouse, cest en quelque
sorte franchir en un instant les milliers de kilomètres docéan qui séparent des
Caraïbes. Les décors du Puerto ou du nouveau Havana Café reconstituent dailleurs
en trompe-loeil celui des demeures coloniales de La Havane. Dans ces enclaves
caribéennes, les danseurs revêtent, lespace dune danse, ou dune
soirée, le « masque du latino » (4) et recréent latmosphère quils ont pu
connaître ou imaginer à Cuba ou en République Dominicaine. On y va plutôt en groupe,
souvent avec des gens rencontrés lors des cours de danse. Les rires fusent, les
conversations sont légères : on se « décoince », on se libère, on oublie quelque
temps les règles implicites des rapports humains qui sont coutumières pour celles, plus
libres, de ces latinos à qui lon aimerait bien ressembler. Selon
lanthropologue Deborah Puccio « linteraction établie par cette danse renvoie
immédiatement à des formes de sociabilités anciennes dont la fête est lemblème.
» (5)
La salsa, parce
quelle est à la fois une danse de couple et une danse de groupe (des chorégraphies
sont fréquemment improvisées sur les pistes de danse, que chacun peut intégrer),
remplace les danses traditionnelles du folklore local, depuis longtemps disparu, et qui
constituaient des moments forts de la socialisation, telle la sardane pour nos voisins
Catalans. Mais il est un aspect tout aussi indissociable de la salsa, celui dune
danse de couple extrêmement sensuelle. La salsa serait-elle avant tout un bon terrain de
drague pour des compatriotes esseulés ? « Il y a souvent un malentendu, explique Deborah
Puccio, beaucoup de Français interprètent les gestes sensuels des danseuses comme des
approches explicitement sexuelles, alors que dans lesprit des latinos, il
sagit avant tout dun jeu, qui peut être un jeu de séduction, mais qui ne
prend son sens que pendant la danse et sarrête le plus souvent avec elle. » En
revanche, il est indéniable que la salsa instaure un mode de communication entre les
sexes basé sur le langage du corps, lexpression physique de la sensualité. Un
retour à une communication plus primitive, plus instinctive, prenant le contre-pied du «
tout intellectuel » de notre société occidentale.
« Faire exploser sa
féminité »
Ce faisant, cette danse
impose une division sexuelle des rôles fortement marquée. Le danseur se doit, en bon «
macho », de guider sa partenaire dans le but de permettre à celle-ci de « faire
exploser sa féminité », selon lexpression de Cyrille Vautier. Dans une société
qui tend vers un effacement des différences entre les sexes, la salsa propose, pour le
coup, un modèle lui aussi fortement traditionnel. Serait-ce un retour en arrière après
les conquêtes (encore inachevées) du mouvement féministe ? Selon Deborah Puccio, la
réponse est négative : « Il sagit, encore une fois, dun jeu, et doit être
compris comme tel. Il arrive souvent que des femmes françaises rechignent à se laisser
guider dans la danse, lorsquelles débutent dans la salsa. Elles nont pas
lhabitude dêtre dirigées par des hommes dans leur vie de tous les jours, et
ont du mal à accepter de devenir objet pendant la danse. Certaines arrêtent là
lexpérience. Les autres, la grande majorité, finissent par comprendre quil
ne sagit que dun jeu et en acceptent les règles. Cela ne veut bien sûr pas
dire quen dehors de la danse elles accepteront le même type de relation avec les
hommes ! »
Pierre
Doury |