La complexité du développement socio-politique post-colonial africain est telle qu'une analyse concise de la pensée déconstructioniste au cours de cette période pourrait être considérée comme étant sans profondeur. Néanmoins, certains éléments primordiaux qui caractérisent les principaux mouvements littéraires de résistance, au sein d'une sélection restreinte de nations, peuvent être passés en revue avec plus d'un soupçon de satisfaction et d'exactitude.
Ainsi, nos commentaires seront-ils orientés principalement envers un survol général de l'état actuel de la révolte littéraire en Afrique du Nord et Sub-Saharienne à partir de 1960, tout en se référant de façon comparative à un seul écrivain noir de la résistance, Amadou Kourouma, et à deux écrivains marocains, Mohammed Khaïr-Eddine et Abdelkebir Khatibi.
Toutefois, avant de procéder en ce sens, il importerait d'inclure quelques remarques préliminaires sur le caractère de la déconstruction, en vue de jeter les bases d'une définition uniforme qui nous sera particulièrement utile plus tard.
Contrairement aux interprétations erronnées plutôt communes des principes fondamentaux de la déconstruction littéraire, le reniement définitif de la Métaphysique, de la Raison et de la Logique Occidentales n'est ni à la base de la pensée de Jacques Derrida, ni conforme aux idêes lacaniennes qui reflètent la transition post-structuraliste dont les fondateurs à l'Université Yale pendant les années 1960 furent responsables. Bien qu'une tendance relativement évidente, parmi eux, de préférer s'éloigner des modèles métaphysiques des décennies précedentes soit apparente, le point saillant de la pensée déconstructioniste typique tourne autour du concept saussurien des signes, de la signification et, partant, du sens intrinseque.
Aux fins d'embellir encore davantage cet outil d'analyse littéraire et d'interprétation, Derrida, accompagné d'un de ses plus illustres "camarades de guerre", Abdelkebir Khatibi, un Marocain de naissance, a perfectionné la conception peu orthodoxe que les mots et les signes acceptés par tout le monde ne doivent pas être nécessairement interpretés de façon uniforme par la population. En fait, la signification des mots est susceptible de différer, et ce que l'on dit pourrait être rarement ce que l'on veut dire. La contribution relative de chacun de ces théoriciens du 'déconstructionisme formel' varie, bien sûr, et pourrait être assujettie à une interprétation subjective. Nous pourrions déclarer, en toute franchise, que Derrida est reconnu comme un théoricien, alors que Khatibi s'est efforcé surtout à appliquer les principes de cette nouvelle perspective radicale à ses propres objectifs socio-politiques.
Au cours des années peu avant et après l'accession de l'Algérie à l'Indépendance, Khatibi s'est vu influencer par trois écrivains nord-africains de renommée, c.-à.-d. par Kateb Yacine, Driss Chraibi, et marginalement par Khaïr-Eddine, dont l'amertume et 'la guerilla litteraire' retrouvent un léger écho dans l'approche de Khatibi envers sa condamnation plutôt sévère de l'ancienne domination française du Maghreb. Dans le cas, pourtant, de Khatibi, les principes déconstructionistes, au lieu de la haine et de la colère, furent appliques avec autant d'intelligence que d'agressivité.
Plusieurs années après que l'Independance fut accordée à toutes les colonies françaises de l'ancienne A.O.F., ainsi qu'aux pays de l'A.E.F. et de l'Afrique du Nord, Khatibi s'est rendu compte de la nécessité de formuler une identité post-coloniale authentique, et, en l'occurrence, cette notion a fait surface dans ses oeuvres, dont sa thèse de doctorat, dans laquelle il lance une série de défis bien raisonnés contre le genre de réformes qui avaient commencé a s'enraciner au Maroc et en Algérie.
En poursuivant ses buts idéologiques, Khatibi s'est révélé maître de l'utilisation de diverses techniques littéraires, telles que les "tropes", dans le sens qu'il a incorporé non seulement les signes dans son langage, mais aussi l'intentionalité, ou la force directrice, dans ses écrits. Il était en mesure d'exercer une vaste gamme de talents créateurs, car il a su mettre en vedette, de façon frappante, un style comportant une ironie lyrique mais aussi sauvage, le tout sans devenir trop lourd, et a pu s'adresser aux dilemmes sociologiques, par exemple, sans hésiter. Dans certains ouvrages, notamment dans La Blessure du Nom Propre (1974), il a fait preuve du fer et de l'acier dont il était constitué. En effect, Khatibi a aiguisé sa prose mordante et s'est jeté, en baissant la tête, vers une tentative assidue visant la déstruction de la culture, de la jurisprudence et des idéaux français, en se servant de la base théorique du déconstructionisme de l'axe Derrida-Lacan-de Man. En tant que membre de Souffles, Khatibi a raffine ses techniques litteraires et sa rhetorique, y incorporant des "feux d'artifices" plutot extraordinaires.
Peu satisfait de la déstruction de la langue française telle qu'elle avait été enseignée jusqu'alors au Maroc, c.-à-d. avant l'Indépendance, Khatibi s'est montré prêt à reconstruire ou à recréer cette même langue, mais conformément à ses propres termes, normes et règles de base.
Ailleurs au Maroc et en Afrique Francophone, d'autres écrivains faisaient également des expériences fondées sur les principes de la déconstruction dans le but de réaligner la pensée de leurs populations respectives.
Khaïr-Eddine, originaire du sud du royaume chérifien, spécifiquement d'Agadir, dont les caractéristiques littéraires sont agressives et courageuses, est connu pour son mélange de termes franco-arabes et pour son orientation déconstructioniste dans le cadre de la prose de confrontation, tant du point de vue fond que forme. Dans Corps Négatif (1968) et, plus tard, dans Ce Maroc (1975), Khaïr-Eddine reprend la syntaxe explosive et le dynamisme de Khatibi.
Les écrivains maghrébins post-coloniaux ne sont aucunement superficiels. En effet, ils manient les thèmes primordiaux développés par plusieurs des penseurs Européens les plus chevronnés du 20e siècle, parmi lesquels figurent Camus, Gênet, de Beauvoir et Gide. Cette matière thématique comprend, de façon non-limitative, l'identité, l'engagement, l'alienation, la révolte et l'absurde.
Tandis que la prose nord-africaine, entre les mains de Khatibi, Khaïr-Eddine et Yacine pourrait s'avérer virile, contre-culturelle et moderniste, son équivalent sous-saharien, manifesté par Amadou Kourouma ou Chinua Achébé, est egalement déconstructioniste, mais les écrits de ces auteurs se servent surtout de valeurs et de symboles plutôt appartenant aux idées tiers-mondistes.
Dans son analyse de l'impact socio-politique que pourrait avoir le déconstructionisme sur toutes les sociétés, qu'elles soient industrialisées, telle que l'Allemagne, ou en voie de développement tels que l'Algérie, le Maroc, la Guinée et le Nigéria, David Hirsch construit dramatiquement son argument menant à une condamnation universelle de la plupart des principes fondamentaux de Derrida, et par extension de Khatibi, tout en mettant en relief la constatation qu'un raisonnement qui détruit une langue (ou bien, nous lisons entre les lignes, "l'éthique juive") peut facilement mener à l'holocauste et à l'anéantissement de groupements éthniques dans leur ensemble. Toutefois, Hirsch est particulièrement sensible à quelques sous-thèmes qui ont affecté son peuple historiquement, et, en l'occurrence, il pourrait être accusé, dans une certaine mesure, et sans le vouloir, d'abriter de troublants préjugés.
En l'absence de notions préconcues et motivé à explorer les possibilités de la déconstruction, Khatibi, écartant le voile étroitement défini de la pensée orientaliste maghrébine, monte une attaque archarnée contre les vestiges des valeurs françaises qui lui sont apparamment détestables. Cette attaque fait partie intégrante, pour lui, de la création d'une nouvelle identité nationale non-Européenne.
Néanmoins, si Khatibi déplore le patrimoine des Français du point de vue sociologique, il veut bien reconnaître que le colonisateur a peut-être imposé, de maniére bénévole, un "état d'âme" sur le Maghrébin contemporain. "Il nous faut marcher, marcher infiniment. En cette marche, nous sommes liés au rêve bilingue." Au fait, Khatibi est obsédé par les questions du progrès perpetuel, de l'identité, de l'imagination et du langage.
Ayant hérité des messages mixtes de ses ancêtres d'El Jadida, ainsi que du conquérant européen, Khatibi est préoccupé par le déracinement et le re-enracinement de ses valeurs. De façon dramatique, il fait état de ce phénoméne en constatant que les systèmes-valeurs occidentaux et orientaux ne peuvent pas être séparés, et nonobstant les bouleversements des siècles précédents, le Maghrébin contemporain doit vivre avec le cauchemar de ses perspectives ancestrales et métaphysiques ayant été transformées et dépourvues de tout sens.
De l'autre côté, la prose de Khaïr-Eddine est axée sur ce qu'il considère l'horreur et la sauvagerie virtuellement conradienne de l'occupation coloniale. Loin des influences modératrices de Rabat, de Casablanca et de Marrakesh, la ville de Khaïr-Eddine, Agadir, a connu la confusion des soulevements sociaux qui ont eu lieu jusqu'aux années 1960 au Sud Marocain. En effet, les Etats-Unis et la France ont participé, sinon complètement conjointement, a l'amenagement de ce secteur comme réponse à des "menaces quasi-réelles" en provenance de l'extérieur, juste avant l'Indépendance.
La rébellion si évidente dans les structures syntactiquement désequilibrées de Khaïr-Eddine, qui sautent devant les yeux en parcourant pour la première fois son texte, Moi L'Aigre, est frappante en raison, primo, des images puissantes et, secundo, des passages nettement composés à batons rompus. L'écrivain semble bouleversé par les butoirs, les contraintes et les conventions de la grammaire française et rejette toute notion de "forme et de fond" au sens généralement admis. Ce départ de l'harmonie, de la grâce et de la musique qu'est la langue française est, certes, motivé et représente une attaque claire et nette contre tout ce qui avait été imposé sur lui, en tant qu'individu, et sur la société marocaine collectivement.
L'indifférence et l'hostilité qu'abritait intérieurement Khaïr-Eddine envers sa propre oeuvre trahissaient une haine profondément refoulée du colonisateur. D'ailleurs, dans son texte expérimental, Moi L'Aigre, qui, malgré tout, a été bien reçu, la critique plutôt scabreuse qu'avait faite, du "roman-dans-un-roman", l'ami du narrateur nous fait voir l'optique sévère de Khaïr-Eddine vis-à-vis de la littérature française de forme conventionnelle, et met en vedette, en termes scatologiques, l'opinion fortement négative qu'avait l'auteur concernant les oeuvres européennes. Le narrateur, se trempant dans un style libre et indirect, exclame:
"Il savait parfaitement que mon livre serait interminable, que je me consumerais à le sortir. Du fumier pour consciences sèches voila ton bouquin. Tu ne quitteras pas l'étable tant que le fumier y puera."
Bien que Khaïr-Eddine se conforme, tout au moins dans la citation reprise ci-dessus, aux principes de syntaxe généralement admis (ponctuation à part), ses pensées ne sont guère rassurantes. Ce roman se propose comme objectif d'excorier et les tendances post-coloniales marocaines et les accomplissements de la rhétorique européenne, tout en convertissant la langue française, selon la pratique aussi de Khatibi et de Kourouma, en arme primitive de confrontation linguistique et d'assaut. Il semblerait que Khaïr-Eddine, loin de forger un nouveau nationalisme, se concentre sur la déstruction du vieux, ce qui le situe au point de départ de Khatibi.
La nature déstructrice, voire grossière, de ses déclarations suffit largement de définir l'orientation littéraire de Khaïr-Eddine:
"J'avais ouvert la braguette, passé mon pénis sur les pages de ce texte, me tenant dans la pose du combattant..."
S'élévant au-dessus de ce bas niveau d'ouverte franchise, les "palavres" déconstructionistes de Kourouma, au contraire, tout en se moquant des conventions métaphysiques occidentales, semblent offrir une solution tangible partiellement basée sur "un retour a l'authenticité", qui, au Zaïre, au Togo et, un peu moins, en Côte d'Ivoire, pendant les années 1980, fut, justement, la manifestation de la pensée embryonique de Kourouma exprimée avec force dans Les Soleils des Independances, spécifiquement dans les passages relatifs à la mort du personnage principal, Fama, faisant sonner le glas des valeurs ancestrales.
En tant qu'outil analytique, la déconstruction est loin des dogmes de l'empiricisme de Hume, de Locke et de Berkeley, et encore plus loin des principes du Marxisme. En effet, tel que Kourouma semble l'indiquer dans son chef d'oeuvre, pour lequel il a reçu un Prix Canadien, le socialisme en Guinée post-coloniale, un pays qui s'est éloigné, plus que les autres, de la France commercialement et politiquement, fut opposé par un important pourcentage de la population, bien qu'il devînt l'idéologie qui a fini par triompher tout au cours de la quasi-totalité du régime de Sekou Touré.Sans doute, cette position prise lors du regime Toure etait courageuse, a Conakry comme a Paris. Nous voyons les preuves de la primauté du socialisme de facto, ainsi que l'opposition de Kourouma à cette ideologie, dans ces phrases révélatrices tirées des Soleils des Indépendances:
"Konate missed his country, he loved it and felt that socialism would be a good thing later on; but as with all big babies, the birth and first steps were hard, too hard: famine, shortages, forced labor, prison... It was in order to temper the harshness of socialism that he hung about the borders, dealing illegally in black-market currency and smuggled goods."
(N.B. Le texte original n'est pas disponible au Nouveau-Mexique ou l'auteur a compose cette analyse.)
Si Kourouma, dans de multiples passages, fait la critique des éléments primordiaux de la pensée Occidentale, et manipule la langue comme arme d'opposition aux valeurs pré-existantes coloniales, lui, à l'encontre de Khaïr-Eddine, a contribué certaines conceptions positives, sans traces d'amertume, qui garantissent que les pays en voie de développement puissent émerger avec de nombreuses valeurs coutumières toujours intactes.
Pourtant, le fait que Khaïr-Eddine nous paraît obsédé par la bassesse de certains aspects de la société ouest-africaine (tels que les viols en masse, le saccage, la corruption, la maladie et le meutre) a nui sensiblement à la réception qu'auraient eu autrement ses romans. Bien qu'il soit constructif de critiquer les faiblesses d'une société, la description graphique et explicite de la souffrance humaine dans une publication disseminée publiquement pourrait militer contre les intérêts du livre.
Malheureusement, nous sommes amenés, dans ce contexte, a penser au roman, publié chez Grove Press, de Selby, Dernière Sortie à Brooklyn, qui a suscité de vives réactions, mais, peu après sa parution, a été relégué au "bac à ordures" des livres dépourvus de tout mérite social. Toutefois, si Selby a embrassé les dogmes de la déconstruction, ou non, ne peut nous intéresser sur ces pages, car il faudrait un autre essai de synthèse axée sur ce thème spécifique.
Tandis que l'orientation générale de la pensée de Khaïr-Eddine et de Kourouma se distingue par une nette différence d'approche, pour la plupart négative dans les deux cas, la production de Khatibi est plus légitime dans le sens qu'elle incorpore les éléments de la déconstruction, éléments susceptibles de servir d' avant-coureurs d'espoir et de promesse pour les sociétés post-coloniales africaines. Néanmoins, même Khatibi a reconnu que la culture maghrébine comporte un certain pluralisme ou multiculturalisme que doit confronter le peuple. L'écrivain, accompagné de probablement 60% des intellectuels de l'Afrique du Nord, font face à la realite historique de l'ex-présence coloniale italienne, française et espagnole.
En Afrique sub-saharienne, des régimes basés sur le concept du parti unique -- allant à l'encontre des écrits tels que ceux de Khatibi -- dominent de loin la vie politique; et, après l'avoir étudié de près, l'observateur peut aussi confirmer que le système électoral est en lambeaux. Bien que l'introduction rapide des réformes électorales, avec tous les dispositifs en place pour augmenter la participation, semble digne de louanges, la plupart des régimes nouvellement élus, tel que le confirment Khatibi et Kourouma, tombent peu après, ou bien deviennent victimes des forces armées du pays.
Il est évident que le nationalisme africain et l'identité culturelle sont assujettis à l'interprétation et à l'opinion des spécialistes. Ceux qui ont acquis des aperçus privilégiés dans le domaine des affaires africaines au cours des années 1970 et 1980, aux plus hauts niveaux ministeriels, mais qui ont bénéficié également de contacts approfondis et rapprochés avec le peuple, sont tentés de minimiser l'influence du déconstructionisme de Derrida, car cette structure théorique, étant exceptionnellement abstraite, ne s'adresse pas aux besoins de la société. De plus, l'analphabétisme de ces pays, ou, par dessus le marché, les enfants, par exemple zaïrois, tchadiens et burkinabès, ont du mal à trouver un seul repas nutritif par jour, milite contre l'acceptation d'une philosophie vague et inappropriée.
La vraie influence de la pensée de Derrida, de Khatibi et de Khaïr-Eddine sera centrée sur les classes dirigeantes de ces nations et, aux yeux de cet étudiant, pourrait aboutir au désastre et à l'expansion de la misère pendant les décennies à venir. Le demantèlement du langage, de la signification et de la commonalité ne pourra pas, tout simplement, assurer la "reconstruction" des sociétés ancestrales africaines, du point de vue artistique, créateur ou politique.
Bloom, H. Deconstruction and Criticism, Seabury Press, New York, N.Y., 1979.
Collier, R. B. Regimes in Tropical Africa, University of California Press, Berkeley, California, 1982.
Hirsch, D.H. The Deconstruction of Literature: Criticism after Auschwitz, University of New England Press, Hanover, N.H. 1991.
Khair-Eddine, M. Moi L'Aigre, Editions du Seuil, Paris VI, 1970.
Khatibi, A. Maghreb Pluriel, Denoel, Paris VII, 1983.
Kourouma, A. The Suns of Independence, Reprographics, Las Cruces, N.M., 1995.
Wolf, M.E. "Rethinking the Radical West: Khatibi and Deconstruction", L'Esprit Createur, Vol. XXXIV, No. 2, Summer 1994.