Les Inrockuptibles N°40

LES INROCKUPTIBLES N°40 – Novembre 1992

Interview Emmanuel Tellier – Photo Renaud Monfourny

 

Macadam cowboys

Voyage éclair dans le petit monde de Moose, tout velours et satin. De ce nid haut perché, viennent de jaillir coup sur coup Little bird, classique pop, et …XYZ, premier album aux contours magnifiés par une production aussi boisée qu’ambitieuse. Définitivement dégagé d’une adolescence bougonne, Moose semble avoir trouvé son équation magique : moins de goudron, plus de plumes.

 

Russell – Nous manquons tellement de maturité… Je ne sais pas si nous sommes attardés, mais à deux ans de la trentaine, j’ai l’impression d’être encore un pauvre gamin, terriblement novice et maladroit. C’est particulièrement frappant pendant nos concerts. Nous avons beaucoup de mal à être heureux sur scène. Moi, je rêverais de partir en courant. Les gens ne se rendent pas compte, mais jouer en public est très traumatisant. On peut certainement donner un bon concert de Jesus and Mary Chain assez facilement, il suffit pour cela de tout mettre à fond et de prendre un air niais. Mais donner un bon concert de Moose est une véritable gageure. Nous ne nous sentons pas à notre place, nous sommes trop nerveux. Il nous faudra certainement beaucoup de temps pour apprendre.

Moose – Je déteste jouer live. Les concerts me font l’effet d’une spirale destructrice. J’ai peur, donc je joue mal. Je joue mal, donc j’ai peur…

Russell – Nous devrions travailler davantage, mais nous sommes tellement fainéants… Tout le monde dit que notre album est magnifique. Alors maintenant, le public va s’attendre à ce que nous reproduisions sur scène les " splendeurs " du disque, la richesse du son, l’indolence, la dureté. Mais pour l’instant, nous en sommes incapables. C’est très déprimant.

Il manque pourtant si peu pour que vous deveniez un excellent groupe de scène.

Pour cela, il faudrait déjà que ce putain de milieu du disque nous prenne au sérieux. En fait, nous sommes victimes de cette image de groupe morose qu’on nous a collée à la peau. Tout le monde pense que Moose est ce petit groupe sec et nerveux qui ramone pendant 30 minutes, puis quitte la scène sous un orage de larsens. J’en ai marre. Ce n’est pas cela Moose, notre propos n’a jamais été de rivaliser avec Chapterhouse ou Slowdive. Nous ne jouons pas dans la même division.

Moose – Nos premiers 45t ont été enregistrés à la hâte. En deux jours, il fallait enregistrer et mixer quatre titres, un boulot de fous. Voilà pourquoi ces disques ont un son brutal. Mais si nous avions eu les moyens… Dès cette époque, nous voulions faire sonner nos guitares comme des violons, nous voulions un son énorme. Malheureusement, nos guitares sonnent comme des… guitares (sourire)… Tout est allé trop vite. Russell et moi bossions dans un magasin de disques, à Notting Hill Gate. Pendant notre pause déjeuner, on jouait un peu de guitare, pour rire. Puis un jour, on nous propose de jouer avec Lush. Très vite, on nous fiche un contrat de disques sous les yeux… Je me suis dit " Merde, est-ce que nous voulons vraiment tout ça ? " Nous aurions dû attendre un peu avant d’entrer en studio. Maintenant, tout le monde s’imagine que nous aimons le son grunge. Notre manager et notre maison de disques nous encouragent à poursuivre dans cette voie " Allez-y. Mettez plein de distorsions. La presse adore ça. " Notre maison de disques nous traite comme des gamins, ils nous maternent. Cela devient insupportable. Si nous élevons le voix, ils nous traitent de morveux. Moi, je commence vraiment à en souffrir. Il est devenu tellement commun d’être un crétin lorsqu’on joue dans un groupe de rock que les gens s’imaginent que c’est un règle absolue. On n’a pas le droit d’être sensible.

Russell – Beaucoup de groupes sont complices de cet état de fait. Des mecs comme Happy Mondays ou Northside se complaisent dans leur rôle de débiles mentaux, ils en jouent. Mais nous, nous aimerions être pris au sérieux. J’en ai marre de devoir demander la permission au manager imposé par notre maison de disques pour pouvoir m’acheter un malheureux jeu de cordes neuves. Ce n’est pas un manager, c’est un tuteur.

Virez-le.

Ils nous en foutront un autre à la place. Comment expliquer que la majorité des managers de groupes de rock aient plus de 40 ans ? Ce sont des avocats, des comptables. Ils ne nous ressemblent pas.

Moose – Notre vie entière a été placée sous le signe de la frustration. A chaque fois que j’ai désiré quelque chose, il a fallu que je me batte pour l’obtenir. Alors que tout serait tellement plus simple si l’on nous faisait confiance.

Russell – Maintenant, les gens vont tomber sur le cul en entendant notre album. Comment ce groupe de vieux cons a-t-il pu réaliser un si joli disque ? La réponse est simple : pour la première fois, on nous a donné du temps et des moyens. Mais seulement parce que nos singles s’étaient bien vendus. Notre récompense fut de pouvoir choisir nous-mêmes le producteur de notre album.

Pourquoi avoir retenu Mitch Easter ?

Moose – Déjà, il ne coûtait pas trop cher. Cela peut te paraître cocasse, mais ce genre de données passe avant toute autre considération… Nous adorons les premiers REM, ce sont des disques fantastiques, et Mitch nous semblait être le producteur idéal, capable de mêler des instruments classiques, des violons, des violoncelles, à nos guitares.

Russell – Lorsque nous avons écrit les morceaux de l’album, Moose et moi nous sommes dit " Cette fois, allons-y carrément. Ces morceaux doivent être gigantesques ! " Nous entendions des orchestres symphoniques partout. Ils étaient là, avec nous, pendant que nous écrivions. Nous étions si heureux.

Moose – Nous avons toujours été si fascinés par les disques de Scott Walker, d’Engelbert Humperdinck, par les musiques de Fred Neil, dont nous reprenons Everybody’s talking. Même lorsque nous enregistrions Suzanne, un de nos premiers morceaux, ces musiciens-là étaient avec nous, dans notre esprit. Simplement, nous n’avions pas les moyens de concrétiser leur influence.

Russell – Nous avons compris que nous ne pourrions sonner comme un orchestre symphonique que le jour où il y en aurait vraiment un dans la pièce (rires)… Avec les bénéfices de nos 45 t , notre label, Hut, a accepté de nous payer une douzaine de musiciens classiques. Lorsqu’ils se sont mis à jouer, j’étais au bord des larmes. Notre rêve se réalisait enfin.

Moose – Mitch Easter aime les mêmes disques que nous. Il a grandi comme nous, avec les Kinks, Love, les Walker Brothers. Nous nous sommes tout de suite compris, sans presque se parler. Nous lui avons dit que nous ne voulions pas d’un disque marqué par le temps. Nous ne voulions ni d’un cachet fait en 1992 ni d’un cachet fait en 1967. J’ai le sentiment que notre album vieillira très bien.

Etes-vous à la ville comme à la scène ? On a presque l’impression que vous cherchez à cacher quelque chose.

Russell – Nous sommes vraiment timides. Nous ne cachons rien. Mais nous ne cherchons pas non plus à jouer les durs. Rien ne m’exaspère plus que ces types qui se comportent comme des putes, tel le chanteur de Suede. Il n’a pas plus de charisme que mon voisin de palier, c’est un misérable poseur. Je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais moi aussi jouer ce petit jeu.

Moose – Nous sommes extrêmement romantiques. L’amour nous passionne, mais pas le glamour. Moi, ce qui me motive, c’est d’aimer une personne pour la vie. Pas de plaire à des milliers de personnes qui me jetteront après usage.

Russell – Imaginons une scène typique du petit showbiz indie londonien. Nous sommes au bar d’un club, après un concert. Toutes les pop-stars en sucre glacé sont présentes. Il y a le chanteur de Suede, qui remet ses cheveux en arrière et parle comme Morrissey. Il y a Damon de Blur, avec 50 filles collées à ses chaussettes. Mais lui le mérite : il a un véritable charisme. Et puis, il y a les filles de Lush, qui essayent de s’emballer un journaliste. Et nous, nous sommes les deux crétins qui balancent des cacahuètes sur le crâne innocent d’un pauvre type choisi au hasard.

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