Le roman de Fllj

Chapitre 1

Il pleut. Il pleut toujours au mois de juillet à Tokyo. Une pluie chaude et drue qui ne rafraîchit pas vraiment l'atmosphère étouffante. Pourtant il y a quand même énormément de monde dehors ici à Shinjuku, sous l'écran du Studio Alta où Naoko et moi attendons Sam.

Ce que nous ne savions pas, c'est que Sam n'arriverait jamais. En effet, contrairement à ce l'on croit, le Japon n'est pas toujours un pays sûr et les dérives schizophrènes d'un seul homme peuvent avoir des conséquences tragiques pour certains touristes qui aspiraient à plus de tranquillité.

Naoko commençait à trouver le temps long. Elle était vaguement en colère contre moi, sans vouloir l'admettre. Bien sûr, j'avais oublié le parapluie. Mais je sentais qu'il y avait autre chose... après tout, et si elle était au courant pour hier soir...

Je ne le pense pas. Mais les rumeurs vont vite dans ce pays. Pour détendre l'atmosphère, je me suis mis à parler de la France, de mon attachement à mon pays. Attachement qu'elle partage aussi, cela va de soit. Je pense par contre que nous n'avons rien d'autre en commun à part le japonais, bien évidement. C'est ce japonais qui m'a permis de la fréquenter et qui m'a amené ici. Elle n'a pas appris grand chose en France, elle avait la vie facile avec moi. Quel idiot j'ai été !
Les rencontres sont ainsi faites, et maintenant je me mets à compter le nombre de jours qui nous sépare de la rupture, elle et moi. Une chose est sûre, c'est que si elle apprenait ce qui s'est passé hier soir, elle me renverrait balader immédiatement, sa diplomatie japonaise ne tiendrait pas longtemps devant de tels faits.

Discrètement, je sondai son regard... Non, elle ne devait pas savoir... Comment aurait-elle su ? Sam était venu chez moi vers 22h00. En une heure, tout était fini. J'avais pris soin d'effacer toutes les traces. Naoko m'avait rejoint vers minuit, et nous avions passé le reste de la nuit ensemble. Notre dernière nuit, peut-être... "Et si elle savait ?" me répétai-je avec angoisse, tandis que l'averse redoublait de violence...

"Ca suffit!"
Naoko se dirigea vers le métro. Je compris que si elle partait maintenant, ce serait peut être la dernière fois que je la voyais. Je courus derrière elle et attrapais son bras. Elle se retourna, furieuse. Elle me fixait en silence, ses cheveux mouillés collés sur ses joues. Elle était belle. J'aurais voulu lui dire d'attendre, j'aurais voulu lui dire la vérité, j'aurais voulu lui dire que je l'aimais, et peut être, cette fois, j'aurais été sincère. Une minute s'écoula sans que je puisse détacher mes yeux de son regard. Elle libéra son bras et se fondit dans la foule. A cet instant, je remarquais la montre qu'elle portait au poignet. Où était celle que je lui avais offerte en France? Trop tard pour poser cette question. Naoko avait disparu.

Chapitre 2

Tsuyoshi marchait d'un pas vif dans les couloirs du métro. Comme toujours, c'était une foule dense qui se pressait dans cette ville sous la ville qu'est Shinjuku Eki. Quand il était encore à l'université (deux, trois ans plus tôt, autant dire une éternité), Naoko et lui avaient plusieurs fois caressé le projet de partir à l'aventure dans ce sous-sol tentaculaire, d'en dresser une cartographie fantastique où l'imaginaire aurait remplacé l'ordonnance glaciale de verre et de béton qui s'élevait au-dessus. Mais ces folies d'étudiant s'étaient évaporées, les doux rêves s'étaient enfuis, et Naoko aussi. Et aujourd'hui, Tsuyoshi n'était plus qu'un costume gris parmi tant d'autres, un salary-man pressé au visage anonyme.

Une dizaine de mètres devant lui, une vieille dame pliée en deux, au visage de pomme ridée, avançait à petits pas pressés. Et pourtant, elle dégageait un certain air de noblesse, même si son kimono sombre et le grand sac orné de fleurs vivement colorées faisaient un étrange contraste. Tsuyoshi sourit en la voyant -- un sourire triste et nostalgique. Elle lui rappelait sa propre grand'mère, décédée six ans plus tôt, qui faisait toujours mine d'être intransigeante mais le gavait de bonbons et de gâteaux lorsque sa mère avait le dos tourné.

Deux jeunes branchés croisèrent Tsuyoshi en le heurtant de l'épaule -- cheveux décolorés, lunettes de soleil, chemise hawaïenne et short de jean déchiré. Parlant à voix haute, avançant en se dandinant comme des canards, les coudes largement écartés. Tsuyoshi jeta un oeil en arrière pour les suivre du regard, presque envieux. Décidément, l'université était bien loin...

"Ahh !" Tout occupé à regarder en arrière, Tsuyoshi venait de percuter la vieille dame, et le contenu du grand sac aux fleurs multicolores s'était répandu sur le sol. Le jeune homme était confus, et s'empressa de ramasser les paquets tout en s'excusant platement. Curieusement, la vieille dame ne semblait pas lui en vouloir. D'un air amusé, elle lui dit : "Voilà ce qui arrive quand on ne s'habille pas à la mode... sans vingt centimètres de talons, on ne vous remarque plus... Non, non, ne vous inquiétez pas, je ne me suis pas fait mal." Et, vaillamment, elle commença l'ascension des escaliers vers la sortie. Tsuyoshi lui proposa de l'aider en lui portant le grand sac, mais elle refusa avec un petit rire. Continuant à s'excuser, il tint à l'accompagner jusqu'en haut des marches, pour être sûr que tout allait bien.

Dehors, il pleuvait. Alors que tous deux faisaient une pause le temps d'ouvrir leur parapluie, une jeune femme en tailleur bleu arriva en courant. "Bâa-chan ! Tu vas bien ? Tu n'y croiras pas, j'ai encore perdu mon parapluie..." La jeune femme était trempée de la tête aux pieds, mais un grand sourire illuminait son visage.
La vieille dame répondit avec ce petit rire qui semblait ne jamais la quitter. "Nanako... un jour, c'est ta tête que tu vas perdre !" Nanako eut un rire léger, comme celui de sa grand'mère.

Timidement, Tsuyoshi se préparait à les laisser ensemble, quand la vieille dame sembla se souvenir de sa présence. "Ah ! Nanako, laisse-moi te présenter un jeune homme un peu maladroit mais très sympathique, qui a bien voulu m'aider à monter ces escaliers." Gaiement, la jeune femme s'inclina : "Je m'appelle Itoh, enchantée". Par pur réflexe, Tsuyoshi fit de même : "Je m'appelle Takano, enchanté aussi". Quand il se redressa, elle le regardait avec un sourire. Ses yeux brillaient, il aurait pu s'y perdre.

Chapitre 3

Naoko m'ayant laissé seul, je restais un instant au pied de l'écran géant, le regard perdu dans le vague. Pendant ce temps, la pluie continuait à tomber drue sur les tours de Shinjuku. Je fus alors frôlé par une jeune fille qui courrait en direction du "My City". Elle se retourna et me lança un "Gomen" avant de repartir, évènement bien rare dans cette jungle ou tout le monde s'entasse sans se voir. Ses yeux noirs pétillaient de vie.

Un moment ébloui par le charme envoûtant de cette rencontre éphémère, je perdis le sens du temps et remontai les escaliers sans même prendre garde à la foule qui se pressait autour de moi. "Attendre, encore attendre..." J'étais sûr qu'elle reviendrait... Dans une minute, deux minutes peut-être, elle sera là, à mes côtés. C'est la promesse inespérée du retour de Naoko que j'avais pu lire dans les yeux confiants de cette jeune et charmante inconnue.

Sam ne viendrait plus. Je décidais de bouger un peu, et descendis la rue en direction d'Issetan. Bien sur, impossible de me souvenir du nom de la rue en question -- plutôt ennuyeux quand on sait que les (rares) avenues portant un nom sont souvent le seul recours pour indiquer sa destination à un taxi.

Je m'arrêtais au Watch-kan, le temps de m'acheter une montre. Un superbe modèle vert fluo, la "Volcano", qui irait rejoindre ma collection. Naoko n'arrivait pas à comprendre ce qui me faisait acheter tant de montres, alors que j'oubliais pratiquement toujours d'en prendre une avec moi. A vrai dire, je ne savais pas trop moi-même ce qui me poussait à ces achats, sinon que j'aimais les montres. Vu que la pluie n'avait toujours pas cessé, je montais dans les étages. Le Watch-kan a ceci de merveilleux qu'il ne propose qu'un seul type de produit : des montres, encore des montres, et seulement des montres. Et ce, sur sept niveaux. Un bonheur.

J'arrivais au quatrième - Hermès, Cartier, Rolex. Comme les clients, les prix montaient au fil des étages, mais je n'avais jamais eu la curiosité de pousser jusqu'au septième. J'etais là à regarder ces modèles que je ne pourrais sans doute jamais m'offrir, quand j'entendis prononcer mon nom. Surpris, je me retournais.

Pas encore intégré

Ah la France, oui, effectivement ! Naoko était en colère. Cette dispute lui en rappelait d'autres. En France. Justement, en France. Bien sûr, la France, ça avait été très bien, la France. Au début au moins. La rencontre, d'abord, sur les quais de la Seine, pas très loin de la fontaine Saint Michel. C'était l'été. Il faisait beau. Naoko avait rendez-vous, elle était un peu perdue et comme d'habitude, elle n'avait pas pris la peine de se munir d'une montre. Il faudrait bien qu'elle se décide à en porter une d'ailleurs, si un jour elle espérait pouvoir arriver à l'heure. Mais bon... Ici, en France, une montre lui paraissait superflue. A quoi bon ? Pas de travail, enfin, pas encore, pas d'horaires à respecter. La liberté. La vie s'écoulait tranquille, comme la Seine par ce bel après-midi. Elle avait passé sa matinée à dévaliser les grands magasins et ses bras étaient chargés de paquets de formes et de couleurs variées. Impossible de résister aux grands magasins, d'ailleurs, à chaque fois c'était la même chose. A l'heure du déjeuner, Naoko s'était installée à la terrasse d'un bistro et y avait dégusté un jambon-beurre qui lui semblait être le summum de l'exotisme à ce moment-là. Cette baguette, croustillante à souhait, dorée, à l'odeur incomparable. Décidément, il n'y avait que les français pour faire un pain aussi bon. Elle aurait bien aimé aller visiter le Louvre dans l'après-midi, mais elle avait rendez-vous et elle se connaissait... Un autre jour, peut-être. Oui, un autre jour. De toutes façons, elle avait le temps, rien ne la pressait. En fin, si tout de même, il y avait ce rendez-vous. Quelle heure pouvait-il donc bien être ? Paris, le tourisme, les grands magasins, c'était bien beau tout cela, mais il ne fallait pas le rater ce rendez-vous, ça aurait été trop bête !


Contributeurs actuels :

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