1er roman - Isabelle Rossignol, PETITES MORTS
[isabelle   rossignol]
  PETITES MORTS
« Brune », éditions du Rouergue, 67 p., 39 FF.

Voilà un tout petit livre indéniablement charmant. PETITES MORTS d’Isabelle Rossignol – l’un des trois nouveaux et premiers titres de la collection « brune » des éditions du Rouergue, dont les très belles couvertures rappellent tout le travail jeunesse des ateliers graphique de cette maison –, est une suite de saynètes qui embaume encore les vacances. Ces premières lignes publiées par l'auteur ne le sont pas sous le terme roman, pourtant, malgré son côté bref, ce petit texte a bien plus de forces que de gros pavés roboratifs.

Ce petit récit nous emporte au fond d’un jardin, à détailler, à la manière d’un entomologiste, des petits insectes et un buisson de petits animaux. Et comme si elle décortiquait sous nos yeux une mouche, en lui enlevant les ailes, les pattes avant de lui couper l’abdomen, une femme se confie à nous, et évoque, par touches, la découverte de la sexualité. Elle se souvient de son enfance, des premières fois où elle s’est rendue compte des différences entre hommes et femmes, du secret, du tabou qu’il y avait là, et que quelques membres de sa famille, brutaux, brutalement, évoquaient devant elle.

« Mon oncle a les yeux rouges et les joues écarlates. Il est gros. Ses mains sont des tranches de viande ; sa barbe, une raison de ne pas l’embrasser.
Toutes mes tantes ont leur postérieur posé sur des chaises en bois. Si je passe derrière elles, je vois le bout de leur fesses qui dépasse un peu du siège. Elles sont quatre. Se taisent. Semblent écouter ce temps d’avant elles ou de pendant. Parfois, les tranches de viande s’agitent. Elles font des gestes, font des mimes et les autres hommes s’esclaffent.
Je voudrais que mes tantes pleurent. Ou bien qu’elles se lèvent et quittent la salle, mais si elles se lèvent, les tranches de viande courront jusqu’à leurs fesses. Tranches qui palpent, fesses qui se rétractent et tantes qui diront : « Oh ! Arrête don’voir ! » Les tranches tapoteront tout de même et l’oncle répondra : « Ell’disent pas toutes ça. » » 

Dans le style des impressions volées à l’enfance, une jeune fille anonyme évoque ainsi, délicatement, et avec une rage sourde, la sexualité alentour. Pourtant, en grandissant, il lui faudra évoquer la sienne, qui, comme étouffée par sa mémoire des mots, des sons, des gestes, aura beaucoup plus de mal à s’exprimer. Les souvenirs parfois engendrent des monstres. Et elle, elle souffre et en souffre : « Jusqu’au jour où je suis sortie en laissant un homme que j’aimais. J’avais voulu ouvrir mes cuisses, mais elles étaient resté scellées.» La narratrice invisible – comme si ce refus de se montrer à nous complétait ce refus du corps – souffre d’être une femme qui ne peut faire l’amour. On pourrait penser que ce ne pourrait être le fait que de gens insensibles, mais c'est bien souvent le cas pour des gens trop sensibles, trop bouleversés par l'existence.

Auto-analyse, le court récit d’Isabelle Rossignol ressemble à une mue. Un corps, une mémoire dont il faut se débarrasser pour pouvoir redécouvrir l’existence, oublier les tourments de l’enfance et devenir pleinement femme. Mais, si le livre ne contait que cela, peut-être serait-il inachevé. Or, ces saynètes de découvertes de soi et du monde sont entrecoupées, tout le long, de descriptions de comportements sexuels d’animaux et d’insectes. Imités des livres d’histoire naturelle – on pense à Jean-Henri Fabre, évidemment –, ces passages extrêmement brutaux souvent, créent un superbe contraste, simple et frappant, qui souligne encore toute la brutalité que la sexualité peut parfois prendre.

« Le mâle approche la femelle. Il grimpe sur son dos et lui donne de violents coups de tête. Après quelques instants (moins d’une minute généralement), il frotte ses pores fémoraux sur le dos de sa partenaire puis, arquant son buste, il lui saisit le cou entre ses mâchoires. Dans cette position, il pénètre la femelle. Pendant toute la durée de la copulation, il l’immobilisera de la sorte. »

Ce récit très resserré, gagne par ses contrastes toute sa force. Et cette évocation très saisissante de la sexualité et de sa brutalité est vraiment poignante.
La sensibilité extrême des sens se combine à l'insensibilité du corps – contraste encore. Sous son regard asséré, Isabelle Rossignol dissèque les corps et l'âme, pas seulement d'insectes, mais plus encore des hommes. PETITES MORTS est un premier livre comme un premier abandon. Isabelle Rossignol se livre, sans retenue, entre nos bras. Et pourtant, elle le fait avec pudeur, comme si c'était le meilleur moyen pour revenir sur une somme de tabous et d'interdits.

Ce premier abandon, pareil à un frémissement est un retour à la vie. Assurément une promesse d'existence qui passera désormais par la littérature. 

hubert g. [ 16.10.98 ]

première page

Odynerus labiatus

Pour préparer l’accouplement, le mâle Odynerus labiatus capture des pucerons, des mouches ou tout animal du genre. Puis il les classe par taille, choisit la plus grande de ses proies, en mange une partie et s’envole en tenant l’insecte à demi dévoré dans ses tarses postérieurs. Il vole ainsi jusqu’à une feuille ou une brindille, se pose et attend.
Quand une femelle passe près de lui, il lui tend sa proie comme une offrande. La femelle s’approche du mâle et, sans tarder, commence à manger. Il faut dire qu’en cette saison de l’année, les mâles sont tellement nombreux que les femelles ne parviennent à capturer aucune proie, sinon celles que les mâles leur proposent. Elles dépendent donc exclusivement d’eux pour se nourrir.

© éditions du Rouergue, 1998
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