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Avec, entre autres, « La Déclaration »(éd.Verticales, points-seuil), « La Vie commune »(éd. Verticales, points-seuil), « La Puissance des mouches »(éd. du Seuil), Lydie Salvayre s’imposait comme un écrivain décisif dans le paysage littéraire français, mariant dans un mélange qui appartient à elle seule une ironie féroce, et un style au cordeau. Son dernier livre, « Les Belles Âmes », rompt avec la tenue des précédents. C’était l’occasion de la bombarder de questions. |
Interview de Lydie Salvayre
par Sophie Bonnet
1-
Dans « Les Belles Ames », presque toute l’action se déroule à l’intérieur du bus. Il n’y a pas de description de paysages, aucune perspective. De même la langue que vous utilisez est moins littéraire et beaucoup plus abrupte qu’habituellement.
Oui
Est-ce que cela correspond à une volonté délibérée de supprimer le relief de la langue classique dans ce roman ?
J’avais l’impression qu’avec « La conférence de Cintegabelle », j’étais arrivée à un seuil, que je m’installais sur quelque chose, à savoir écrire la belle langue classique, un peu mise à mal par la langue populaire, ou par la langue de bois, ou par la langue précieuse…et que ça m’était devenu trop confortable. Donc je voulais avec ce roman précisément qu’apparaisse derrière chaque discours prétendument singulier de chaque personnage, en arrière fond, la voix dominante, la voix de l’opinion ; si bien que chaque fois qu’un personnage s’exprime, je voulais qu’il y ait incertitude sur qui parle, est-ce lui qui parle en son nom, est-ce l’opinion qui parle par sa bouche et qui se répercute dans ce qu’il dit, tout en préservant bien sûr la part d’imprévu de chaque discours. C’était quelque chose qui me tenait à cœur parce que j’ai l’impression aujourd’hui qu’on n’est pas tout à fait propriétaire de sa langue, qu’on n’est pas tout à fait propriétaire de son opinion ; par exemple l’opinion qu’on a sur tel livre est-elle notre opinion, est-elle l’opinion que dicte la rumeur , que dictent les médias, etc ..Je voulais travailler cette chose et le fait d’introduire la langue de l’opinion, d’introduire la langue du proverbe et sa bêtise, c’était quasiment au prix d’un renoncement au littéraire. En même temps, je me disais que prendre la langue de l’opinion et l’intercaler dans un texte littéraire, c’était lui restituer en quelque sorte sa violence. La logique du récit faisait aussi que je n’avais plus envie des joliesses de style, des beaux effets de langue, des choses qui enchantent et qui m’enchantaient. Je voulais rendre à la langue son âpreté, essayer de faire passer quelque chose de la violence du monde dans la violence et l’âpreté de la langue. Tout ça ce sont les belles déclarations, c’est autre chose que de l’écrire.
Quant à ce que vous dîtes sur l’absence totale de réalisme, je n’ai pas cherché à l’être. Les personnages ne sont issus que de mon imagination, le voyage je n’ai fait que l’imaginer même si une fois le livre fini, j’ai refait le circuit proposé pour la précision des noms, et pour être sûre de ne pas me planter dans l’itinéraire. Je n’avais aucune volonté délibérée de rendre le réel par le réalisme mais plutôt par la fable…
2-
Le discours littéraire, la voix, la parole tiennent une place moins importantes que dans vos précédents romans, comme s’ils n’avaient plus leur place dans le monde que vous décrivez. La littérature est-elle un luxe ? Pensez-vous que l’on puisse s’en passer ?
Rires
J’ai le sentiment qu’elle a été, qu’elle est, qu’elle restera un luxe. Elle reste en tous cas un lieu de résistance, un lieu où les auteurs s’arrogent encore le droit d’appliquer une ironie impitoyable sur tout ce qui leur semble des mensonges mystificateurs, un lieu où peuvent se détrôner justement les vieilles langues, les vieilles conceptions. Je viens de lire un petit bouquin qui s’appelle « Misères de la littérature » et il cite cette phrase de Mallarmé : il n’y a d’explosion que le livre. Le Livre comme explosif. Dostoîevski disait « il faut écrire un fouet à la main » (rires) et Kafka « la littérature est une hache qui vient briser en nous la mer gelée ». Donc la littérature peut être un lieu de refus d’un certain nombre de choses, de méditation d’un certain nombre de choses. Aujourd’hui ce ne sont pas les journaux ou la télé en raison de la fascination qu’ils exercent sur nous qui vont faire que s’ébauchent une critique, une conscience, un refus…
3-
Toujours à propos du discours, celui présent dans « Les Belles Ames » est d’avantage un discours publicitaire, une reprise du discours de la communication largement utilisé et répandu dans les médias. Comment percevez-vous l’emprise de ces nouveaux moyens de communication et leur influence sur le discours littéraire ?
Il me semble qu’il y a deux pièges dans lesquels il ne faut pas tomber ; c’est soit être victime sans le savoir du discours publicitaire et le reproduire sans conscience, ça c’est la pire des choses qui puisse arriver, soit produire un nouveau discours publicitaire qui se substituerait ou qui viendrait prolonger le discours publicitaire en vigueur. Il me semble que s’il y a une position littéraire c’est celle qui consiste à prendre en compte la mutation du discours, l’envahissement du discours publicitaire et rendre compte de cette mutation de la langue, de cette violence que la langue subit et faire travailler la langue pour que cette invasion apparaisse dans sa violence.
Je m’exprime clairement ?
Oui oui ne vous inquiétez pas
4-
Les personnages des « Belles Ames » sont tous très fortement typés, ancrés dans des réalités différentes. Vos seuls élans de sympathie vont vers Olympe. On a l’impression que vous êtes totalement détachée de vos personnages, que vous nourrissez une sorte d’antipathie, voire de mépris à leur égard, bien plus que dans vos précédents romans. Mais peut-être n’est-ce que du détachement ?
Vous savez là aussi la logique du récit ne m’amenait pas à la finesse psychologique comme j’ai pu le faire dans « La Puissance des Mouches », même si je crois que je peux éventuellement savoir le faire. Il m’amenait à la charge, il m’amenait à la satire, il m’amenait aux coups de marteau comme disait Nietszche, il m’amenait à grossir le trait ou à l’outrer en toute conscience, et à pratiquer la caricature mais de façon volontaire. Ce qui m’est reproché par ailleurs. J’ai beaucoup lu les grands écrivains satiriques, Rabelais d’abord, évidemment Swift, Léon Bloy, etc…Ils n’hésitent jamais à forcer le trait jusqu’au grotesque et c’est une position littéraire. Donc il y avait cet aspect, et puis Olympe est venue, absolument pas préméditée, mais elle s’est imposée très fortement à moi comme une évidence, contre laquelle j’ai lutté un peu. Je me disais à tout moment qu’elle était en train de détourner mon sujet et je voulais malgré tout poursuivre l’argument jusqu’au bout de lui-même. Mais la présence d’Olympe a fait que la tendresse dont je suis capable a été complètement captée par elle ; Olympe est peut-être celle que j’aurais pu devenir.
Comment cela ?
Dans la vie, certainement, Olympe est une de mes potentialités( rires). Mais c’est très sérieux, j’ai vécu dans les conditions d’Olympe, dans une cité. La grande différence d’avec Olympe c’est que j’étais animée d’un refus extraordinaire des conditions d’infériorité culturelle dans lesquelles je vivais et il se trouve que par un hasard insensé je me suis mise à lire des livres. Et tout ce qu’il y avait en moi de solitaire et de malheureux s’est inversé en force.
En hargne ?
Hargne, non. C’est une force que de refuser, la littérature a cette force de refuser, il y a de la beauté dans le refus et ça n’est pas forcément une condition malheureuse, solitaire ou paranoïaque ou haineuse, c’est une force. Mais la vie d’Olympe en cité dans le gris, sans livres et tout ça, je la connais du dedans. J’ai du mal à dire ça mais j’en viens de plus en plus à le dire, je sais pas pourquoi (rires), parce que je me dis qu’on est juste si on parle de chose très centrales à soi, pas si on est périphérique à soi.
5-
Bon nombre des personnages de vos romans appartiennent au monde du chaos, de l’exclusion, de la marginalité. Un des rares moyens dont ils disposent pour s’en sortir est le discours littéraire. Dans « Les Belles Âmes », où ce recours n’existe pas, quel espoir leur reste-t-il ?
C’est vrai que j’ai été frappée et infiniment touchée par le fait que les adolescents que je rencontre en banlieue par exemple souffrent, fument, se shootent, sont violents, sont dans l’incapacité totale de rendre compte par le discours de ce qu’ils souffrent et par là même sont incapable de penser leur propre dénuement. Je me disais que le dénuement aujourd’hui c’est cela, c’est d’être privé de langue. L’espoir c’est d’essayer de conquérir une langue, pas forcément la belle langue, pas forcément la langue de Melle Faulkircher. Mais savoir mettre des paroles sur sa vie tout simplement, en lisant par exemple. C’est un espoir très mince.
6-
L’appartenance de vos personnages au monde psychiatrique est souvent forte. Avez-vous le sentiment d’avoir une dette envers vos patients (Lydie Salvayre exerce la profession de pédopsychiatre) ou de leur rendre justice en leur rendant une parole qu’ils n’ont jamais pu faire entendre ?
Peut-être. Le discours de la folie peut paraître à la fois aliéné mais également libre et des convenances et de l’opinion. C’est très étrange, on a à la fois le sentiment d’une extrême aliénation pour l’être qui souffre à la folie et en même temps une liberté comme il n’y en a pas dans le discours dit normal. C’est terrifiant et fascinant.
7-
Quelle portée attribuez-vous à vos romans
Rires
Pensez-vous que la littérature puisse être un lieu de pouvoir ? Puisse avoir une responsabilité ?
En tous cas une littérature qui se soucierait d’avoir une finalité politique me paraît une littérature condamnée d’avance. Il serait effroyable que la littérature propose des solutions dites politiques, il me semble qu’elle échouerait si elle s’y prêtait et qu’elle a échoué chaque fois qu’elle s’y est prêtée. Il n’y a qu’à voir l’écrivain du réalisme socialiste, du temps de l’URSS. Mais que la fiction ait des effets qui se répercutent dans le monde, je le crois, oui.
Et est-ce que la littérature a une responsabilité ?
Vous voulez dire est-ce qu’on peut écrire tout et n’importe quoi ?
Oui, sans moralité
Laissez-moi réfléchir…Si c’est de la littérature, j’ai envie de dire oui. Si c’est transcendé par la littérature, il n’y a plus de n’importe quoi, il y a une production artistique et qu’elle prêche le pire amoralisme et qu’elle dise l’inceste, qu’elle dise le pire, si elle est littérature, je l’admets. Comment dire…on ne peut pas condamner Genet parce qu’il a des paroles irresponsables sur la moralité sexuelle du moment où il écrit. Il est Genet, il crée une œuvre. Il dit la beauté de l’homosexualité et lui reprocher comme on lui a reproché à l’époque d’influencer en mal les belles âmes est une horreur. Il a fait œuvre littéraire.
8-
Pensez-vous que le roman français actuel soit coupé du monde, sans rapport avec la vie quotidienne, les problèmes triviaux ou concrets ?
J’ai le sentiment en ayant écrit « Les Belles Âmes » et en enregistrant les réactions qu’elles ont provoquées que l’interdit en France aujourd’hui c’est d’abord l’éducation sociale, c’est de dire qu’il y a faillite dans le système. J’ai l’impression que ça c’est de l’ordre de la transgression , alors que le sexuel par exemple n’est plus du tout interdit en littérature. Justement, je viens de finir un texte de Dostoïevski qui s’appelle « Le Bourgeois de Paris ». Il arrive à Paris dans les années 60 et il constate avec stupéfaction que tous les bourgeois parisiens sont extrêmement satisfaits et de leur pays et de la vie qu’ils mènent, et qu’il est impossible d’introduire la moindre réticence ou la moindre question qui pourrait les déranger. Il dit que lorsqu’il aborde les questions sociales il se heurte à une sorte de terreur, de phobie comme si c’était tellement menaçant que la seule façon de réagir à la question sociale était la dénégation. J’ai l’impression que le mouvement aujourd’hui en France de la critique littéraire, de la littérature en général, c’est la dénégation de l’ordre social. Il ne faut pas aborder le sujet parce que vous seriez rabat-joie, pessimiste, politique, etc. J’ai l’impression de cela mais c’est peut-être une réaction à ce qui se passe pour le livre. Mais par exemple la dénégation que je dénonce dans « Les Belles Âmes », dénégation ça veut dire refuser de voir ce qu’on a sous les yeux, refuser d’entendre ce qui hurle, par exemple un article comme celui du « Canard Enchainé » reproduit la dénégation de façon extraordinaire. Le journaliste ne parle pas du sujet du tout, ni de la façon dont il est traité, il s’intéresse au nombre de personnages qu’il compte et il se demande si je ne me suis pas trompée en comptant les personnages etc. Et là je me dis que ce type devant ce livre il pouvait dire des choses bien, mal, critiques… par rapport au sujet. Mais il fait de la dénégation, il ne voit pas le sujet. Cela vient rejoindre ce que je vous dis sur la phobie du social qu’il y a en France et pas du tout en Angleterre. On peut y faire des vitriols, je pense à un type qui ne fait que ça et est publié chez Gallimard, j’ai oublié son nom. Et évidemment les auteurs américains, mais en France c’est très très très différent, peut-être est-ce que je me trompe, mais j’ai l’impression qu’il y a interdiction totale à aborder la chose, parce que sans doute on en a si peur que la réaction la plus humaine, c’est de faire l’autruche. Je le ressens comme ça en tous cas.
9-
Dans « La Médaille » vous abordez le thème de l’entreprise. Pour beaucoup de vos héros, le travail est un petit enfer quotidien. Est-ce chez vous une préoccupation éthique et esthétique d’aborder ces thèmes ?
Par exemple la réaction de Jason dans « Les Belles Âmes » me semble très emblématique de ce qui se passe aujourd’hui . Il n’est définitivement plus question de voir l’espace de travail comme un espace de libération et de conquête. Il n’y a plus rien à espérer d’une conscience politique qui pourrait surgir comme au temps de Marx.
10-
Comment vous situez-vous dans le paysage littéraire français actuel ?
Mal ! (Rires). J’ai le sentiment qu’ou bien on aborde des sujets d’une immense fadeur qui plaisent à tout le monde, on caresse l’opinion dans le sens de son poil, on ne parle pas de sujets qui fâchent et c’est très bien, ou bien on fait de la provocation au bazooka, très scandaleuse. Mais la grandeur de la littérature qui serait de provoquer sans tambour, de façon imperceptible, a du mal à trouver sa place. C’est assez confus ce que je dis, non ?
Non, non, je trouve ça très clair
Est-ce que vous vous sentez libre par rapport au marché et au milieu littéraire ?
Quand j’écris, je suis sans doute très irresponsable, mais jamais je ne me dis « ça va passer, ça va pas passer, ça va plaire, ça va déplaire…», jamais, et je mesure ce que j’ai fait après avec les premières critiques, les premières lectures. Je ne peux faire que ce je fais, que ce qui m’est nécessaire
C’est plutôt positif, ça signifie que vous êtes libre ?
Sans doute qu’on ne l’est jamais, en tous cas je ne me demande pas à chaque page si ça va plaire à mon lecteur, je m’en fous au moment où j’écris
Vous pensiez rencontrer le succès si vite ?
Vous trouvez que c’est rapide ?
Oui, quand on pense aux difficultés que peuvent avoir beaucoup de gens à être édité
Je lisais une définition de Baudelaire sur le succès qui disait : « c’est un esprit qui sait s’adapter à la sottise nationale », c’est donc peut-être que je me suis très bien adaptée à la sottise nationale. Je n’ai pas vraiment l’impression, mais bon.
Bon, c’est une définition parmi d’autres
Oui, mais elle est intéressante parce qu’elle dit bien à quoi devrait se plier un esprit pour obtenir le consensus total, pour obtenir la gloire et j’en suis loin (rires).
11-
Les écrivains français actuels aiment bien raconter leur vie, parfois à longueur de livres. L’œuvre de Christine Angot ou de Richard Morgiève par exemple vous paraît-elle éloignée / décalée de vos préoccupations littéraires ?
Ah oui, tout à fait, je respecte ça, chacun crée ses choses, moi j’ai une immense difficulté - ou pudeur ou appelez ça comme vous voulez - à m’exhiber…. et même à la télé ou à la radio c’est à chaque fois une douleur extraordinaire. Contrairement à Angot qui dit qu’elle aime passer à la télé, ce que je lui envie profondément, pour moi c’est une torture. Vendredi qui vient là, je dois passer chez Pivot et c’est un tourment total.
Par exemple Christine Angot, puisque je suis en train de la lire pour Pivot, elle met en jeu des individus ou elle-même et seulement des individus, moi ce que j’aime faire dans mon travail c’est mettre en jeu des individus bien sûr, et ce qu’il y a chez eux d’imprévisible et d’unique, et de le mettre en jeu avec des structures , le marché, tel milieu, tel discours….J’aime infiniment ce jeu–là, c’est peut-être pour ça qu’on dit que je suis politique, ce qui m’intéresse c’est de relier les fictions à quelque chose de très central de moi mais masqué.
12-
La nouvelle génération de femmes écrivains revendique une violence dans ses écrits qui appartenait jusque là aux hommes. Pensez-vous que la violence, la cruauté ou même la barbarie aient leur place en littérature ?
Bien sûr, il n’y a pas de geste créateur qui ne soit violent, il n’y a pas de pensée qui ne pense sans violence. Pour penser disait Deleuze, il faut que quelque chose nous force à penser. Un geste créateur quel qu’il soit est violent par rapport à tout ce qui le précède, même imperceptiblement violent. Si vraiment il essaie d’inventer une nouvelle façon de voir ou de dire il est forcément violent par rapport à l’ordre présent, je ne vois pas d’acte créateur qui ne soit pas fondé sur une violence, mais c’est une violence qui ouvre des possibles, qui est féconde, qui amène à penser, à fermenter les choses, qui les ouvre. Ce qui est étonnant, c’est que cette violence du geste créateur est souvent condamnée par une société qui elle est maladivement violente. A la différence de l’artiste qui lui est violent mais d’un violence fondée sur des principes vitaux, non pas au service de la mort, mais au service d’une vie qui ne veut pas être amputée par le médiocre, par la mort, par les passions mauvaises. Cela me sidère qu’on reproche, comme on le fait constamment, la violence à ceux qui créent alors qu’il y a une violence économique insensée et elle, elle va de soi. C’est troublant et totalement injuste.