munich 72. non aux olympiades des patrons

Cercle Giovanni Castello

Munich 72. Non aux Olympiades des patrons

X-Alta, n° 1, La tentation du bonheur sportif, janvier 1999, p. 39-52.

Traduit de l'italien par Fabien Ollier.


Sports olympiques et société

C e numéro de Il Ronzino est consacré à une analyse politique du phénomène sportif et de son expression la plus apparente : les Jeux olympiques. Il ne prétend pas être un point d’arrivée mais seulement un début de discussion sur un problème aussi complexe et aussi vaste que celui du sport dans la phase historique que nous vivons.
Cependant, il ne s’agit pas d’une approche de type sociologique, comme certains pourraient le penser, c’est-à-dire consacrée à un problème marginal et avec une organisation qui ne voit pas les liens avec le système économique, social et politique.
Ceci n’est pas notre ligne. Si nous insistons sur un discours de classe envers le sport, c’est parce que nous vivons directement cette réalité, nous nous rendons compte quotidiennement des profonds dommages qu’elle produit, tant chez les pratiquants que chez les spectateurs, les aliénant à la réalité sociale dans laquelle ils sont insérés, les éloignant de l’opposition au système et les immergeant complètement dans de fausses problématiques.
Mais actuellement, le sport est encore quelque chose de plus, c’est un investissement industriel avec une facture immense (Munich coûtera en tout mille milliards de lires) ; un terrain devenu petit à petit le monopole des forces économiques, militaires et politiques. Un espace toujours plus restreint est alors laissé à la spontanéité et à la créativité des jeunes : quand leur insertion dans la société a été filtrée pendant des années par des rapports continus avec le sport, le résultat est évident, c’est une production notable d’indifférents et de réactionnaires.
Même notre expérience a eu ce filtre ; elle réussit cependant à le dépasser grâce à l’acquisition des contenus exprimés dans les luttes de masse, d’étudiants et d’ouvriers de 1968-1969 : de cette formidable expérience collective, nous avons tiré les enseignements et les méthodes nouvelles pour organiser continuellement avec les jeunes un travail qui irait aux racines des problèmes plutôt que se fermer aux aspects instrumentaux, paternalistes et surtout démagogiques, caractéristiques de nombre de formations (1).
La recherche critique, la participation, l’autogestion, la vision complexe des phénomènes, l’ouverture horizontale vers d’autres expériences et collectifs de travail desquels puiser de continuels enseignements, nous ont projetés plus loin que le point de départ.
Cependant, dès à présent, il faut abandonner les complexes d’infériorité, obliger directement les forces politiques et sociales à s’exprimer clairement sur ces points ; comme forces d’ensemble, elles ne peuvent nier la complexité de la réalité actuelle, les nouveaux phénomènes de cette société, les nouvelles forces qui se meuvent pour la transformer radicalement, voire l’abattre. À travers ces forces, alliées de la classe ouvrière, il y a aussi les jeunes, que ce système réprime et marginalise quotidiennement, dans les écoles, la famille, dans les ghettos des banlieues, dans les usines, dans les bars, dans les salles de billard et les stades ; pour quelques chevaux de course qui acceptent la règle, il y a des milliers de canassons (2) avec leurs problèmes, leurs espérances et leur formidable potentiel de lutte.

Le sport est le plus grand phénomène de masse de la société capitaliste
En 1970, ultime année pour laquelle sont relevées des données définitives, la dépense du public pour assister aux manifestations sportives s’élève à 33,9 milliards de lires contre les 29,1 milliards de 1968 et les 32,9 milliards de 1969.
La part la plus importante revient au football, avec 28,5 milliards (soit 84 %) ; à distance respectueuse viennent la boxe avec 755 millions (2,2 %) et le cyclisme avec 262 millions (0,8 %) pendant que tous les autres sports absorbent le reste, soit 13 %. Le nombre de spectateurs aux matches de football frôle les 20 millions annuels !
Mais un regard rétrospectif nous donne une image encore plus correcte de la propagation rapide du phénomène : effectivement, en 1950, la dépense du public pour le spectacle sportif était à peine de 5,9 milliards ; en moins de vingt ans, il a subi un accroissement de 457,8 %. Pendant que la seule dépense pour les divisions nationales de football, séries A et B, est passée de 2,9 milliards en 1950 à 18,8 milliards en 1969 avec un accroissement de 539,9 %. À ces sommes viennent s’ajouter les dépenses pour les paris et les jeux sur les manifestations sportives, tous deux étant des aspects fortement connexes. La somme totale des paris a atteint en 1969 les 209,9 milliards, dont 119,8 milliards pour les courses de chevaux, 81 milliards pour le totocalcio, 4,4 milliards pour le totip et 4,7 milliards pour le reste (3).
La même année, la dépense pour le cinéma a été de 179,2 milliards de lires, celle de la Rai TV de 116,5 milliards, pendant que tous les autres spectacles suivaient avec des sommes dérisoires (théâtre : 14,8 milliards).
De ces premières données émergent immédiatement deux éléments : d’abord que le sport s’est diffusé dans l’après-guerre selon un rythme à peine comparable à celui des spectacles culturels dans leur ensemble, ensuite que parler de sport en Italie signifie essentiellement parler du football qui est devenu, nous pouvons le dire, le plus grand phénomène de masse de la société capitaliste contemporaine.
Les racines de ce « boom » sportif qui, comme nous le verrons, concerne essentiellement les supporters, c’est-à-dire les « sportifs-assis », sont à chercher, comme tous les phénomènes superstructurels, dans la société telle qu’elle est, dans ses lois de développement économico-social, dans ses contradictions de classes.
Pour certains, ceci peut paraître évident, mais pour d’autres, la grande majorité des Italiens, y compris l’opposition de gauche, le sport demeure une réalité neutre et apolitique, une marchandise inoffensive dont on peut se rassasier à volonté tous les jours de l’année, sans risque d’indigestion. Le rapport entre la consommation sportive des masses et leur comportement social et politique, entre aliénation sportive et résignation politique, est nié.
À ce propos, l’accueil donné par la presse à deux importants essais sur ce thème (Gerhard Vinnai, Il Calcio come ideologia et Pierre Laguillaumie e altri, Sport e repressione (4)) est significatif : la presse sportive et de droite s’est élevée contre, les accusant de subversivité et de démagogie (ainsi va la politique du sport : « Défense d’entrer aux personnes étrangères au service » !) ; celle de gauche, de loin la plus coupable, les a complètement ignorés, craignant de devoir, au minimum, changer l’organisation de ses pages sportives auxquelles elle a habitué les prolétaires de toute la péninsule.
Pourtant, les analyses et les dénonciations contre le rôle répressif et aliénant du sport bourgeois se font toujours plus nombreuses. Dans cet article, nous proposons de fournir éléments et indications pour une critique politique sérieuse du sport tel qu’il se présente dans la société capitaliste actuelle.

La pratique sportive : le sport reproduit les catégories du système capitaliste
La première contradiction correspond à l’abîme existant dans notre pays entre supportérisme et pratique sportive. Aux énormes chiffres précédents, une donnée désolante fait pendant : moins de 2 % des Italiens pratiquent avec assiduité un quelconque type de sport.
Toujours en 1969, plus de la moitié des communes italiennes (surtout les petites et celles des montagnes et du Sud) étaient complètement dépourvues de la moindre installation (gymnase, terrain de football, piscine, etc.). Parmi les pratiquants, seul le football, le ski, la pêche et la chasse rejoignent des valeurs dignes d’importance, pour le reste c’est l’obscurité totale. Il est évident, par conséquent, que le fait sportif s’est essentiellement transformé en spectacle : peu le jouent, beaucoup y assistent, ou plutôt le consomment. Mais l’athlète, pour attirer la foule, doit avoir quelque chose à montrer, c’est-à-dire une marchandise à vendre. À la différence du théâtre et du cinéma dans lesquels fonds et formes prévalent, dans le sport, c’est l’habileté, la bravoure et le potentiel physique, associés à des doses bien précises de violence, d’agressivité, etc.
Qui est en réalité cet athlète-acteur ? Quelle est sa routine quotidienne ? Quelles sont les valeurs auxquelles il croit ? Quelles sont les règles qu’il subit dans son travail exténuant, à la recherche de la perfection ? C’est le premier problème à affronter : beaucoup aiment le sport comme fait esthétique, comme jeu d’habileté, mais ils ne pensent jamais, même un instant, aux règles du jeu. Ces règles calquent complètement les catégories du système capitaliste.

La sélection
Celle-ci frappe les pratiquants selon deux aspects : sélection de classe et mérite. De classe, parce que la grande majorité des sportifs pratiquants est concentrée dans les villes où existent les installations et, en leur sein, dans les quartiers les plus privilégiés. Tous les jeunes des villages, des campagnes, des quartiers populaires, des ghettos, etc., sont pratiquement exclus.
De plus, pour les prolétaires, mis à part le football, il y a seulement la voie ouverte du cyclisme et de la boxe, c’est-à-dire les sports les plus pénibles et les plus sujets à exploitation ; le premier dans les régions du centre de l’Italie, étant donné que tous les jeunes hommes des campagnes font largement usage de la bicyclette pour aller à l’école, le second principalement parmi les sous-prolétaires du Sud et des îles (surtout en Sardaigne) et parmi les bûcherons du Vénitien, du Trentin, etc. Les moins possédants sont complètement exclus de la pratique de sports comme le ski, la natation, l’escrime, le tennis, le tir, la gymnastique, etc., soit par la disposition de classe des installations (au Sud, la seule piscine est la mer), soit par le coût élevé de l’équipement que ceux-ci requièrent.
Qui n’est pas subitement sélectionné par sa position de classe, l’est ensuite par le mérite agonal. La structure sportive du pays est, en fait, représentée par les sociétés ou clubs qui tiennent, grâce à une condition « mécénique » ou, parfois, grâce à l’assistance. Ceux-ci appellent les jeunes au sport grâce au mécanisme des compétitions de propagande, appelées aussi « recrutements », auxquelles participent exclusivement les étudiants.
Ceux qui mettent en évidence des capacités physiques et techniques sont tout de suite couronnés et encouragés à continuer, avec une liste innombrable de précautions à leur égard : médailles, coupes, survêtements, chaussures, remboursements, articles dans le journal, etc. ; pour les autres qui, étant arrivés derniers, montrent qu’ils ont beaucoup plus besoin de faire du sport que les premiers, rien ; pour être, il leur reste la voie ouverte du supportérisme et de la contemplation.
Mais la sélection ne finit jamais et s’étend du premier jour du « recrutement » à toute la période de la pratique sportive. Elle sera ensuite le devoir de l’entraîneur, personne qui synthétise sur le terrain les rôles de professeur, de père et d’autorité, qui soigne tel ou tel athlète plus prometteur avec pour résultat celui d’exclure ceux qui ne tiennent pas le rythme.

Sur le terrain de sport comme à l’école
Il y a trois moments fondamentaux dans la pratique sportive : l’entraînement, durant lequel l’athlète apprend de son « coach » la théorie du geste sportif et la met en pratique avec de perpétuels exercices ; la compétition durant laquelle, sous le regard attentif d’un jury ou d’un arbitre, il prouve son niveau d’apprentissage technique et de maturation physique ; le résultat, c’est-à-dire la réponse, subjective ou objective, que le jury ou l’arbitre donne à l’ensemble de la prestation. La connexion de ces trois moments avec ceux, parallèles, qui se vérifient dans l’école bourgeoise est évidente : la leçon de l’enseignant, les devoirs et l’étude de l’élève ; l’interrogation et le devoir en classe ; la note et le bulletin. Ou plutôt, ce sont les trois phases sur lesquelles se basent toutes les méthodes autoritaires d’éducation et de pédagogie où rien n’est laissé à la spontanéité, ni à la créativité de l’individu. Et de la même manière qu’on exulte à l’école pour avoir eu un 06/10 sans avoir rien appris, on exulte sur le terrain pour un but, pour un centimètre en plus ou pour une seconde en moins, sans que cela puisse dire quoi que ce soit sur le degré de maturation physique et intellectuelle de l’athlète.

Sport et travail
La règle fondamentale sur laquelle se base l’exploitation capitaliste, notamment après l’avènement de la révolution industrielle, est le rendement de la force de travail. Ce rendement doit continuellement être amélioré pour affronter la compétition mondiale entre exploiteurs et pour s’accaparer de nouveaux marchés, et ainsi faire de nouveaux profits.
La recherche scientifique, avec ses conquêtes notables, a donné une grande impulsion à cette phase faisant du rendement son premier objectif. Cela a impliqué une quantification scientifique du rendement maximum, d’où la nécessité de le mesurer et de l’organiser pour l’améliorer ; naît aussi la division du travail, la haute spécialisation, le taylorisme, c’est-à-dire la répétition monotone du même geste contrôlé par le chronomètre.
Dans l’usine, l’ouvrier perd progressivement sa dimension humaine, le rapport entre lui et la machine se modifie toujours au profit de cette dernière, il n’est rien d’autre qu’un de ses appendices qui doit répondre à plein au schéma : compétition-rendement-mesure, pour faire se perpétuer et croître les gains du capital.
Ainsi, avec la révolution industrielle, le sport a également fait siennes ces catégories, enterrant pour toujours la conception aristocratique de l’olympisme de Coubertin. La compétition s’est institutionnalisée, plus aucune forme de sport spontané ne survit (au contraire, les exemples sont nombreux dans les tribus antiques) ; la recherche du rendement maximum, et donc la mesure, sont le pivot du sport actuel ; chaque prestation vient se confronter à son point de référence le plus élevé, le record, qu’il soit régional, national, européen ou mondial.
La recherche fiévreuse de cette mesure a impliqué de même la spécialisation athlétique : il n’y a plus d’athlètes au sens complet et général, mais seulement des « lanceurs de disque », des « sauteurs en hauteur », des « descendeurs », des « sabreurs », etc., avec de graves dommages sur l’équilibre psychophysique de l’individu.
En fait, l’entraînement se base sur le taylorisme, la répétition, ou plutôt la répétition jusqu’à la nausée de ces mouvements, et seulement de ceux qui entrent en rapport direct avec la mesure et le record.
Voici donc les super-athlètes arrivant à d’exténuants entraînements pour atteindre la perfection et par conséquent le résultat ; dans chaque discipline ils s’entraînent deux ou trois fois par jour, tous les jours !
Des équipes toujours plus vastes de médecins, chercheurs, techniciens sont au service du record avec leurs recherches dans lesquelles un rôle toujours plus important est assumé par les découvertes chimico-biologiques (anabolisants, drogues, stimulants, etc.) et chimico-industrielles (perches en fibre de verre, pistes et tremplins en matériau synthétique, fart, etc.).
L’athlète, comme l’ouvrier, est toujours plus un appendice du mécanisme et de son résultat final, c’est-à-dire qu’il est la mesure-record. L’idéologie du résultat est telle que pour atteindre ce dernier il se soumet à une série de privations : abstinence sexuelle, régime, contrôle rigide des heures de sommeil, autoritarisme des dirigeants et des entraîneurs, en plus de quatre ou cinq heures d’entraînement quotidien. À ce propos, on pourrait citer des dizaines voire des centaines d’exemples retentissants ; mais ces déclarations suffisent pour nous donner une idée de l’homme-cheval de course, c’est-à-dire de l’homme-machine à record : « L’entraîneur peut agir sur tous les athlètes comme un habile jockey qui, connaissant ses chevaux, sait quand relâcher ou serrer les brides, inciter ou réprimer (5). » « Que [Eddy] Merckx puisse souffrir un marquage, c’est dans la logique de tous les grands chevaux de course. Merckx n’échappe pas à la règle (6). »
Voici l’entraînement type proposé par un « éminent » technicien (le professeur Van Asken), entraîneur de l’ex-recordman du monde, Harald Norpoth : matin 6-7 heures, 10 kilomètres de course ; 13 h-13 h 30, 5 kilomètres de course avec accélérations ; après-midi 15 h 30-16 h, 5 kilomètres de course et deux fois 500 mètres au rythme de compétition ; 18 h-19 h 30, 10 kilomètres au trot et 1 000 à 2 000 mètres à bonne allure ; le soir à 22 h, 7 kilomètres de décontraction. Le matin d’après, si l’aspirant recordman n’est pas mort dans la nuit, il recommence…
Voici donc ce que les « supporters-assis » ignorent à propos de leurs idoles !

Des résidus des pensées d’Arèse
« Le défaut principal des jeunes d’aujourd’hui est qu’ils pensent trop. » (Déclaration à La Dominica Sportiva.)
La thérapie préventive est donc de faire courir les jeunes pendant 30 kilomètres par jour, comme ça on est sûr qu’ils ne penseront plus, comme lui, résidus mis à part.


Le sportif célèbre est un privilégié et un intégré
Il est clair que pour conquérir un poste en équipe nationale ou une médaille dans les compétitions les plus importantes, un entraînement en dilettante n’est plus suffisant. Il faut faire du sport son occupation principale, c’est-à-dire qu’on devient des professionnels tant ouvertement (football, cyclisme, basket, automobile, boxe) que secrètement (athlétisme, ski, moto, tennis, base-ball, etc.). Ceci n’advient pas, comme pour toute autre activité humaine, sans conséquences sur le comportement sociopolitique de l’athlète d’un certain niveau. Cet individu est normalement un réactionnaire, ou, dans le meilleur des cas, un indifférent. Les exemples d’athlètes progressistes sont minimes, presque aucun n’est un militant révolutionnaire ! Ceci est la conséquence d’un type de vie subordonnée aux privations et à l’autoritarisme dont il est victime, au fait que lui se sent un des premiers de la classe des sportifs, qu’il est entouré d’admiration, qu’il occupe une place de marque dans la presse et les chroniques mondaines. Comment quelqu’un qui, toute sa vie (chacun pour arriver au record s’entraîne pendant quinze ans et plus) a poursuivi ces mythes, peut-il les répudier par un choix révolutionnaire clairement incompatible avec de telles valeurs, au moment précis où il les rattrape ? Le sportif est ainsi un intégré qui respecte mais aussi croit aux valeurs de la morale bourgeoise qui ont permis sa promotion sociale.

Sport et élections
Les dernières élections ont été un banc d’essai significatif pour les « personnalités » du sport : à part les congrès des diverses forces politiques à quelques jours des élections, les positions explicites de quelques champions connus semblent être plus intéressantes. La majorité des « sympathies » est allée à la « droite nationale », avec des raisons très explicites, comme pour Fiorenzo Magni : « Dans un moment comme celui que nous traversons, il faut mettre de côté certains préjugés et unir les forces saines de la nation avec la droite nationale. » Ou Benito Lorenzi : « Le moment est venu de dire stop à celui qui depuis dix ans trompe les Italiens avec des formules politiques qui nous ont porté aux bords de l’abîme. » Rita Trapanesi : « Je suis décidée à donner mon premier vote à la droite nationale parce qu’elle est authentiquement anticommuniste, non seulement à la veille des élections, mais toujours. » Antonio Maspes : « Avec l’ordre de la droite, l’Italie peut retrouver sérieux et prodige. » Et de même encore pour Fausto Gardini, Abdon Pamich et Pino Dordoni, Aldo Spoldi, Renato Brivio, etc.
La DC (7) n’y reste sûrement pas insensible et, en plus de l’opération Lo Bello (60 000 préférences de vote à Syracuse grâce à la citadelle du sport), Giacinto Facchetti, Alessandro Mazzola, Pierino Prati s’exprimaient en son sens.

Les spectateurs et le « fanatisme sportif »
À l’occasion des récents championnats du monde de la ville de Mexico, nous avons démontré la capacité de mobilisation du spectacle footballistique.
Toute l’Italie a été envahie d’un esprit de victoire, tous semblaient animés d’un sentiment patriotique et avaient redécouvert le drapeau tricolore comme symbole de l’unité nationale. Durant ces jours, les couleurs politiques n’existaient plus, la masse se sentait italienne et se reconnaissait dans la dispute du titre mondial. Les choses les plus absurdes de ces jours étaient considérées comme légitimes, voire opportunes : c’est la valeur du sport, disait-on dans les partis, ceux de gauche également, les gens veulent participer et toute occasion est bonne pour le démontrer. Mais pourquoi les mêmes gens ne se sentent-ils pas de « participer » sur leur lieu de travail, au bureau, à l’école, dans leur propre quartier ? La réalité est multiple mais peut se chercher dans le modèle culturel du sportif consommateur.
Ceci va à l’encontre de toute la conception qui fait des manifestations sportives un objet culturel : celles-ci ressemblent toujours plus aux « circences » (8) si chers aux Romains et seuls capables de canaliser les énergies d’immenses foules vers de faux objectifs. On ne peut faire passer pour culture, par exemple, tout ce qui se passe durant la semaine qui précède un derby citadin : les supporters commencent à parier de nombreux jours avant, à faire des pronostics, à absorber des kilomètres de journaux sur les conditions de forme ou sur la maladie de tel ou tel chouchou, puis le dimanche, tous au stade dès onze heures bien que la compétition commence à quinze heures, ce sont des heures passées au soleil, ou sous la pluie, ou exposées au vent, à encourager les joueurs qui ne jouent pas encore, à se quereller, à agiter des banderoles. Puis, finalement, la corrida débute et tous commencent à « participer » au sérieux, donnant la démonstration de toute leur maîtrise et connaissance technique ; le même geste fait par un joueur rouge est légitime et correct, par un blanc il est violent et criminel, et donc l’arbitre, cette personne qui a le pouvoir de réprimer ou concéder, est mis en cause et apostrophé durement. Cela continue pendant des jours et les épisodes les plus déterminants sont poursuivis et remis en cause continuellement, jusqu’au spectacle suivant.
Cette attitude peut-elle passer pour un fait culturel ? Peut-elle être confondue, par exemple, avec une balade en montagne, une course dans les bois, une baignade en mer, une partie de volley dans la cour en bas de la maison ? Ou encore avec la lecture d’un livre, un débat, un film, etc. ? Nous pensons que non, les causes de ces explosions dominicales sont bien autres et sont à chercher dans les processus psychanalytiques des masses exploitées. C’est-à-dire que le sport n’est autre qu’une soupape de décompression dont le pouvoir constitué se sert pour déclencher, en la canalisant, l’agressivité et la violence inhérentes à la société capitaliste. Marque-le, prends-le, étends-le, dépasse-le, humilie-le, etc., sont les devises qui expliquent l’auto-répression, mais quand celles-ci sont insuffisantes pour modifier le résultat, alors il est fait recours à des formes plus extrêmes de violence : insultes, crachats, lancers de bouteilles, rixes, invasions du terrain et parfois véritables formes de guérilla pour le sport (Caserte, Brindisi, etc.). Le faux sportif assis sur les gradins n’assiste pas au spectacle mais transfère les frustrations que la société lui procure dans la vedette ou le résultat dans lesquels il se projette et s’identifie lui-même.
Si l’équipe vainc, c’est donc lui qui a vaincu ; si elle perd, c’est lui qui a perdu.
Qu’ensuite, à la place du club, ce soit l’équipe nationale qui joue, et la notion de patrie-nationalisme est remâchée ; il s’agit alors de tenter de la faire coïncider avec l’équipe en vogue. On cherche donc à faire jouer l’équipe nationale dans la ville où joue le club qui a fourni le plus grand nombre d’athlètes. Cela afin d’éviter que les sentiments de revanche envers les idoles consenties ne fassent obstacle à l’amour de la patrie (comme cela est arrivé récemment pour Italie-Espagne à Cagliari). Il en découle une conception marchande du spectacle sportif avec ses ingrédients clefs : fanatisme, esprit de clocher, aliénation, violence, agressivité, nationalisme, que personne, sauf un réactionnaire, ne peut juger sains et encore moins neutres et apolitiques.
Le patronat a bien compris cela, sa presse, sportive ou non, ne fait qu’exalter et diffuser les valeurs du sport bourgeois. L’Italie est en outre l’unique pays du monde à avoir quatre quotidiens sportifs avec un tirage dont les journaux à caractère politique ne rêvent même pas.
Il existe en plus des dizaines de revues spécialisées, et les pages sportives de tous les quotidiens politiques (exceptés Il Manifesto et Lotta Continua) dans lesquels le phénomène est traité sous l’angle des journaux sportifs, c’est-à-dire sans un soupçon d’analyses de classe et donc d’une critique, se multiplient.
À tous ces moyens d’information, nous devons ajouter la RAI TV, où l’espace pour les rubriques sportives est toujours croissant. Il suffit de penser que pour l’année 1971-1972 nous avons eu, les dimanches, au moins quatre heures de football au programme ! Plus les reportages sur les autres sports, tandis que pour Munich, neuf heures par jour sont déjà au programme !
Le patronat et le gouvernement ont aussi choisi la voie de la transformation du sport en spectacle, et ont investi dans cette opération des capitaux considérables, du reste bien payés, tant en moyens de communication de masse qu’en financement du sport professionnel. Nous voyons en fait qu’il y a l’industrie pour tirer les ficelles de la foire sportive.

Sport et industrie
La pratique sportive professionnelle et semi-professionnelle est aujourd’hui un fief de ces trois forces : industrie, forces armées, entrepreneurs industriels. L’État se limite à gérer bureaucratiquement la chose à travers le CONI (9) et le totocalcio, desquels il tire un gain considérable.
Cependant, voyons ce phénomène de pénétration de l’industrie dans le sport de plus près, commençons par le cyclisme.
Dans le dernier Tour d’Italie, les équipes participantes étaient les suivantes : Dreher (bières) Rerretti (cuisines), Molteni (produits alimentaires), Salvarani (cuisines), Filotex (tissus), Magniflex (matelas), SCIC (cuisines), GBC (appareils électriques), Sanson (glaces).
La caravane du tour était un énorme carrousel mobile qui frappait chaque jour des dizaines de milliers de personnes ; chaque athlète portant sur sa tenue une dizaine d’inscriptions, celles de la maison-mère, des pneumatiques, du vélo, etc., est un véritable homme-sandwich camouflé par l’athlète, contraint, pour survivre, à des efforts très durs (180 à 250 kilomètres par jour à une moyenne de 38 à 45 km/h) et à un rapport de totale soumission au champion (on lui porte de l’eau, on lui offre sa roue quand il crève, on l’aide quand il est fatigué, etc.) et au patron (il se fait voir en échappée quand il y a la télévision, il arrive dernier de l’épreuve mais tente de remporter au moins une étape pour se faire de la publicité, et ainsi de suite).
Il n’y a plus personne dans le cyclisme qui puisse encore parler de sport. Le basket-ball a subi la même chose en peu d’années. Tant que celui-ci reposait sur une structure associative, il n’avait pas encore dégénéré en spectacle, mais dès que l’industrie se l’est approprié (Splugen, Ignis, Simmenthal, Eldorado, etc.), avec peu de retouches (engagement d’athlètes et d’entraîneurs américains et slaves, organisation européenne, salaires de légende aux « amateurs ») il est devenu un des sports actuellement les plus suivis.
La situation du football est différente. Ici, ce sont les entrepreneurs individuels qui sont en vedette, investissant des centaines de millions apparemment pour le sport mais fondamentalement pour créer une base de popularité à leurs énormes bénéfices. L’exemple de la Juventus (10), l’équipe de Gianni Agnelli qui est née pour être la formation la plus suivie du pays, surtout au sud, est typique. Il est clair qu’elle veut être la face la plus sympathique des chaînes de montage desquelles elle tire les énormes profits qui servent aussi à payer les héros du dimanche.
L’exemple des équipes romaines (AS Roma et Lazio de Rome) est encore plus typique. Dans la capitale, on le sait, l’unique industrie d’un certain poids économique est celle du bâtiment. Et qui sont devenus les « mécènes » des formations du Capitole ? Les voici : Sacerdote, Gianni, D’Archangeli, Marini, Dettina, Siliado, Marchini, Miceli, Lenzini, Anzalone, etc.
C’est-à-dire tous les noms des plus grosses entreprises de construction de la ville, liées au développement chaotique de celle-ci et à ses contradictions de classes. Il est clair que la popularité du football garantit toutefois une infrastructure sociale… toujours utile.
Les cas de ces unions sport-industrie se comptent par centaines, et le plus contradictoire au niveau des pratiquants est celui de l’automobile. Les maisons de construction utilisent les circuits comme un véritable laboratoire dans lequel elles viennent tester les innovations techniques sur les moteurs. Ce sont les pilotes qui en font les frais, personnes généralement aussi aliénées à l’amour du risque, du danger de mort, de l’ivresse de la vitesse que, naturellement, à la victoire ; ceux-ci sont généralement destinés à mourir (les derniers ont été Pedro Rodriguez et Joachim Bonnier) mais les courses continuent. On verse quelques larmes, et subitement, les killers trouvent de faux remèdes : pour la systématisation de la piste de Vallelunga inaugurée depuis peu, on a allègrement dépensé un million et demi de lires. Pour ce genre d’intervention, les fonds se trouvent toujours.
Un autre type de professionnalisme sportif est celui offert aujourd’hui à grande échelle par les forces armées. Près des différentes armées se sont constitués des groupes sportifs qui aujourd’hui prévalent dans de nombreuses disciplines, par exemple la natation, l’athlétisme, la voile, les sports équestres, le rugby, le tir et d’autres encore. Les militaires qui en font partie sont énormément privilégiés, ne dorment pas à la caserne, ne rendent aucun service, ne fréquentent jamais plus de trois ou quatre heures par jour le CAR (11), ont une alimentation variée, etc. ; rien à voir avec les prolétaires en tenue, jetés ça et là en Italie pour nettoyer les cabinets et s’exercer contre l’ennemi. Les militaires de carrières deviennent ensuite entraîneurs, instructeurs, dirigeants des services des sports de l’armée et continuent ainsi dans leur position de privilégiés. Parmi cette catégorie de sportifs, il faut se rappeler du cas des frères Piero et Raimondo D’Inseo (champions olympiques d’équitation) tristement célèbres pour la violence avec laquelle ils chargèrent les prolétaires à Porta S. Paulo en 1960.

Sport et sous-développement
Le sport acquitte sa fonction de véritable « circences » dans les régions et les pays sous-développés. Dans ceux-ci, on peut bien dire que le phénomène sportif a pris pour les grandes masses le rôle de la religion et de ses manifestations extérieures (processions, fêtes, rites). En Amérique latine, le soutien sur lequel peuvent compter des équipes de football comme le Santos, le Botafogo, le River Plate, le Penarol est celui de centaines de milliers de supporters, majoritairement prolétaires et sous-prolétaires des villes et des campagnes.

 

Extrait d’un entretien de Pelé sur Africasia

Question : Et au Brésil, comment ça va ? Que pensez-vous de la dictature de votre pays ?
Réponse : Dictature ? Le Brésil est un pays libéral, c’est le pays du bonheur !? Vous comprenez ? Vous me posez une question sur la dictature et je ne peux parler d’une chose qui n’existe pas. Je pense que vous faites erreur. Nous sommes libres.
Q : Et les 12 000 détenus politiques et la torture systématique appliquée par le régime brésilien ?
R : Étant apolitique, je ne peux vous dire ce qui est vrai et ce qui est faux. Pour parler, je devrais avoir des preuves. Et comme je n’en ai pas, je ne peux pas parler.
Q : Revenons au problème des Noirs ; il existe dans votre pays ?
R : Je ne pense pas ; dans mon pays la race noire si elle n’est pas égale à la race blanche, l’est presque. Où entrent les Noirs entrent aussi les Blancs. Les Noirs vont dans les rues, sur les plages, sans problèmes. C’est pourquoi je vous ai dit qu’au Brésil c’est le bonheur. Le peuple est content.
Q : Mais alors pourquoi avez-vous inscrit votre fils sur le registre d’état civil des Blancs ?…


Au Brésil, lors de la victoire de la grande finale sur l’Italie, les fêtes et les réjouissances durèrent quinze jours et, durant ces bacchanales, au moins soixante-sept personnes trouvèrent la mort dans divers accidents et heureusement, les grandes pluies interrompirent cette hécatombe qui ne trouve de comparaison en intensité ni dans les grandes fêtes religieuses, ni dans les carnavals, ni dans les corridas.
Dans ce même Brésil fasciste, pendant que les avant-gardes sont exposées à une dure répression et aux tortures, il y a bien chaque dimanche 200 000 prolétaires qui accourent au Maracana (12) pour applaudir les frétillements de Pelé, lequel, grâce à tant d’affection, est devenu propriétaire d’une banque, d’une agence d’assurance, en plus d’une série considérable d’investissements lucratifs dans d’autres secteurs. Aux pauvres qui l’encouragent sur le terrain il dédie ses buts.
Nous retrouvons le même rôle de « circences » en Allemagne et en Italie, en Espagne et en Afrique du Sud raciste. Cela vaut la peine de se rappeler ce qui est arrivé en mai dernier en Grèce à l’occasion de l’accès en finale de la Coupe d’Europe de l’équipe hellénique du Panatinaïkos d’Athènes, battue ensuite.
Le gouvernement dirigea très bien l’événement, offrant aux footballeurs 11 millions de lires et un séjour dans une ville pendant un mois, prostituées comprises, une voiture de luxe et bien d’autres choses encore. Des milliers de Grecs se mobilisèrent, Onasis et Jacqueline furent au centre des paris (ils parvinrent à arrêter la somme de 60 millions de lires contre un « nu » de l’ex-femme du président des États-Unis) ; bien sûr, personne ne pensait, durant ces jours, aux milliers de prisonniers politiques.
Mais le sous-développement, nous l’avons chez nous, et pour s’en convaincre il est suffisant d’étudier le phénomène ici.
Ce qui est arrivé à Caserta et à Brindisi où des milliers de citoyens sont descendus dans la rue pour protester contre les mesures injustes dont avaient été victimes leurs équipes, n’est que l’aspect le plus extérieur du problème.
Mais il ne faut pas se fermer sur une analyse simpliste des manifestations extérieures même si celles-ci sont un indice important. L’étude de ce qui s’est passé à Cagliari autour du phénomène de « Cagliari champion » nous permet d’aller bien plus en profondeur. L’ascension de l’équipe sarde vers la suprématie footballistique est confondue avec l’arrivée de Moratti, ex-président de l’Inter de Milan, qui a de nombreux intérêts industriels sur l’île (surtout sur la Costa Smeralda). Il ne faut pas penser pour autant que ce fut lui qui donna la plus grande contribution économique à l’équipe, en fait, en seulement dix ans et avec l’assentiment des conseillers communistes et socialistes, les organismes de la région ont versé deux milliards dans les caisses de Cagliari SPA. Et ceci malgré la majorité d’actions qui est solidement entre les mains de Moratti et de ses associés (les miracles de la société d’actions !). Inutile de dire que ce furent des investissements soutirés à l’école, au logement, à la santé, etc., autant de secteurs où la Sardaigne occupe aujourd’hui les dernières places en Italie et au monde. Mais avec ces sous, ils peuvent payer Gigi Riva, Nenè, Enrico Albertosi, et toutes les autres idoles, et on gagne le championnat.
Le rachat de l’île au son des buts se concrétise donc et tous exultent ; le modèle culturel qui en découle mérite d’être analysé.
Toutes les équipes de football des centres mineurs (Olbia, Sassari, Oristano, etc.) reçoivent des contributions de la région (30 millions de lires chacune pour l’Olbia et le Porto Torres) ; il naît une multitude de joueurs semi-professionnels lancés sur les traces des grands (pour l’instant inutilement puisque aucun athlète de Cagliari n’est sarde). Le nombre de spectateurs aux matches de Cagliari augmente vertigineusement ; avec une ville de 210 000 habitants, les champions enregistrent 375 778 spectateurs payants, somme significative si l’on pense, par exemple, que Bologne, avec plus d’un demi-million d’habitants dont le revenu est notablement plus élevé, a enregistré seulement 349 469 présences et Padova, avec 600 000 habitants, seulement 230 000 spectateurs ! De la même manière, malgré le prix moyen élevé du billet (1 834 lires), la dépense moyenne par habitant pour les spectacles sportifs a atteint les plus hautes de l’Italie (3 669 lires, seulement inférieure à celles de Monza, Pise et Vicenza).
La conséquence logique est que le stade de l’Ansicora (30 000 places) est jugé insuffisant. Cette fois, c’est la commune qui va débourser les deux milliards pour la construction du nouveau stade de Saint-Elia. Nous assistons ainsi au fait absurde qu’une ville de 210 000 habitants dispose d’une arène capable d’en contenir 70 000 ! C’est comme si Rome ou Milan construisaient un stade d’un million de places (même si ceci est le rêve des divers constructeurs-présidents).
La contradiction est énorme ; parler de « grandeur » pour Cagliari est au moins humoristique. De toute façon, le grand public gobe tout et démontre son assentiment : il manifeste son enthousiasme avec de véritables processions sportives, achète par milliers les photos des champions, les disques avec leur histoire, les statues de Gigi Riva, les mallettes à son effigie ; il forme des centaines de clubs de supporters ! Tout ce mouvement de sportifs n’arrive cependant pas à faire concevoir le besoin de sport actif : dans toute la Sardaigne il n’y a qu’une seule piscine publique, l’athlétisme et le cyclisme sont quasiment inconnus, le nombre de pratiquants fait partie des plus bas d’Italie (avec la Calabre, l’Abruzzo et la Basilicata). La région et le grand patronat ont vu très loin !
De ces éléments d’analyse jaillit indiscutablement la fonction du sport-spectacle comme marchandise de consommation, d’aliénation et d’intégration au système.
L’industrie l’utilise comme véhicule publicitaire d’une part et comme instrument de pénétration des masses prolétaires d’autre part ; les forces armées pour exalter les tristes notions de force, victoire, suprématie et patriotisme, qui ne trouvent plus grand succès parmi les jeunes générations. Dans les pays sous-développés, il est vu par les pratiquants comme un moyen d’intégration et d’ascension sociale (voir les Noirs d’Amérique, les footballeurs d’Amérique latine, les boxeurs méridionaux), tandis que pour les exclus il est un moment pour se reconnaître dans la victoire et pour ne pas penser à leur condition d’exploités.
Ce système est mondial, cimenté par ce grand spectacle qu’est l’Olympiade. Celle-ci, avec sa grande circulation toujours plus effroyable de milliards, ne fait fraterniser personne : on rivalise exclusivement pour les médailles à donner en pâture à l’opinion publique et pour s’accaparer la part la plus grosse possible des profits qui sont partagés à cette occasion.


Les Olympiades modernes

Pierre de Coubertin voulut reproposer sur un ton moderne « la légende des Olympiades », la gonflant des idéaux de fraternité entre les peuples, et lui donner un contenu symbolique qui brise les barrières politiques, raciales et religieuses entre les États.
Les Olympiades se révélèrent bien vite une simple ouverture par laquelle les nations en mal de prestige ou de reconnaissance politique aimaient se montrer, ou encore un moyen publicitaire auquel se ralliaient d’énormes spéculations et intérêts économico-politiques.
Seules les premières Olympiades de l’ère moderne réussirent tant bien que mal à rester suffisamment libres des divers genres d’intérêts spéculatifs. Aussi, grâce au fait qu’elles étaient peu publicisées, les participants représentaient plutôt eux-mêmes que telle ou telle bannière.
Beaucoup d’athlètes rejoignirent la péninsule grecque à pied, pour ensuite se voir disqualifiés pour de présumés épisodes de professionnalisme comme Carlo Amoldi accusé d’avoir empoché de petites primes d’argent en Italie. Imaginons que cela arrive à Munich ! À coup sûr, personne ne rivaliserait avec les « Azzuri ». Mais quatre années suffirent pour joindre à la première Olympiade la fête des intérêts économico-publicitaires. À Paris, en 1900, les jeux sont liés à la foire capitaliste de l’Exposition universelle et deviennent un appendice publicitaire utile aux coulisses des « ouvriers économiques » qui, en ces jours, sévissent dans la capitale française.
En 1904, on les transfère outre-Atlantique, à Saint-Louis, et ici encore une fois, tout se déroule à l’ombre d’une autre foire capitaliste : la « Louisiana Purchase Exhibition », pour le centenaire de l’annexion de la Louisiane aux États-Unis. Ces jeux prennent un air pour le moins grotesque si ce n’est carrément tragi-comique, tellement ils passent dans l’histoire comme les « Anthropological Days », avec de véritables épreuves organisées exclusivement pour les Pygmées et Aborigènes, utilisés, comme au cirque, pour attirer la foule.
Pour la première fois, il est fait usage de stimulants : de simples liqueurs à la strychnine ! Effectivement, on peut parler de tout sauf de sport entendu comme exercice physique.
Avec 1908, apparaissent sur la scène des Olympiades les équipes représentatives des nations. Elles diminuent ainsi les intérêts publicitaires de divers types (les Jeux ne sont plus liés aux expositions parce que les organisateurs s’accordent sur leur inutilité à attirer l’attention du public), mais accroissent les intérêts politiques.
Les Jeux respectant les idéaux naïfs de Coubertin sont nombreux ! Et il s’en rend parfaitement compte lui-même quand, parlant dans une cérémonie officielle, il dit : « S’il dut exister la métempsycose et qu’il me soit permis de revenir à la vie, allez savoir peut-être que je travaillerais à détruire ce que je me suis efforcé de construire. »
Mais il faut arriver à l’Olympiade de 1936 pour comprendre quels intérêts politiques furent liés aux Jeux. En Italie, nous sommes en pleine période fasciste. En Espagne, la résistance populaire est en train de céder au gros appareil qui soutient le fasciste Franco. Les journaux italiens parlent des « fêtes de la jeunesse » et font l’éloge de l’organisation que les camarades allemands ont mis en marche. Mais pour le Führer, derrière l’écran misérable des parades qui escortent militairement Spiridone Luis, vainqueur du marathon d’Athènes (1896) et de l’édition allemande de la « fière jeunesse sportive », il y a bien d’autres intentions.
Pour Adolf Hitler, cette Olympiade était seulement une plate-forme pour diffuser son pouvoir naissant et la part raciste du nazisme, dont la conception du sport est simplifiée lors des discours et des déclarations que Joseph Goebbels, ministre de la propagande, se hâte de délivrer et dans lesquels des termes comme « patrie, foi, honneur, force, énergie, courage et virilité » abondent.
Les athlètes italiens, à leur arrivée, s’entendent dire du bourgmestre Steeg : « Vous êtes l’expression de la force de Mussolini (13). »
Jesse Owens (à qui Hitler ne voulut pas serrer la main), américain de couleur, remporta quatre médailles d’or, et la supériorité athlétique de la race aryenne, sur laquelle étaient centrées les premières énonciations du nazisme par l’habile appareil nazi, vacillait. Mais le nazisme sort de cette Olympiade en rompant l’isolement et avec de nombreux avantages sur le plan politique.
Une parenthèse de guerre et les Olympiades reprennent. Cette fois, à Londres en 1948. C’est l’Olympiade des rapports politiques qui se resserrent entre les nations qui sortent du conflit.
En 1952, à Helsinki, arrivent les pays de l’Est européen qui ont besoin de rompre avec le blocus les tenant à l’écart. Pour eux, le sport est encore un phénomène de masse, mais la nécessité du champion comme instrument d’insertion dans le jeu politique déplace l’aiguille du sport vers le championnisme.
Les Jeux de Melbourne, même en maintenant la simplicité des Jeux finlandais, signent le déclin de la conception amateuriste du sport. C’est la science qui fait son apparition : médecins, biologistes, physiologistes, diététiciens, chimistes, sont désormais au service du résultat, du record, et les records s’écroulent en même temps que le sport et tout ce qu’il laissait à la fantaisie, à l’inspiration, au divertissement, au style. L’athlète champion est désormais un mélange d’entraînement-force-technique, les stylistes, les fantaisistes, les gazelles commencent à être traités comme des robots ; la course au record, à la spéculation, à la mécanisation du geste sportif a commencé.
À Rome, en 1960, débute l’ère des grandes constructions d’installations et évidemment de la spéculation liée à ce secteur d’activité. Une dépense de 34 milliards de lires pour construire des équipements, qui ensuite resteront au profit de peu de privilégiés, rentre dans la logique du capitalisme qui, encore aujourd’hui, après douze années, feint d’ignorer l’existence des bidonvilles non loin du stade olympique des Cent-Mille (ceux-ci furent recouverts d’énormes panneaux publicitaires pour les cacher aux regards curieux des touristes étrangers).
Il suffit ensuite d’une averse estivale pour dévoiler les gains louches des constructeurs : la voie olympique se cliva littéralement, le village olympique resta inondé une semaine. Toutes les infrastructures de service furent terminées en une furieuse hâte et consignées pour les organisateurs le premier jour.
Il reste seulement de cette Olympiade quelques médailles (l’Italie fut troisième derrière l’URSS et les USA) et toutes les installations de musée comme ce vélodrome olympique utilisé moins de dix fois en douze ans. Il n’y a là pas de quoi servir le développement de la pratique sportive !
Mais Tokyo, quatre années plus tard, les raya de la première place de la spéculation et du gaspillage. L’empire naissant du Japon investit deux mille milliards de lires pour construire des installations, routes, villages, quartiers entiers, déminer une vaste zone, tous les réseaux de métro, etc. On passa des Jeux artisanaux de Rome au boum industriel, à l’ostentation, à la spéculation organisée de l’État. Il suffit de penser que toutes les installations furent construites pour être ensuite démolies puisqu’inutiles !
Yoshinori Sakai, né dans un faubourg d’Hiroshima le 6 août 1945, le jour où les Américains lancèrent sur cette région la bombe atomique, fut choisi comme porte-drapeau. Pour l’opinion publique cela devait signifier que l’Olympiade était encore à l’enseigne de la paix et de l’amour entre les peuples. En vérité Tokyo fut à l’enseigne du gaspillage, des intérêts de la grande industrie et de la renaissance de la puissance nippone.
Celle de la ville de Mexico fut un choix, pour peu dire, désastreux, et ceci pour des raisons diverses : les Jeux se déroulèrent à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui obligea tous les pays participants à dépenser beaucoup pour préparer à l’altitude leurs aspirants champions aux médailles et contraindre les athlètes à des entraînements exténuants, souvent conclus par de véritables collapsus cardiaques. Aucun pays ne protesta contre le CIO (14), comme le voulait le gendarme américain.
L’effort fut énorme, surtout pour un pays sous-développé ; pendant que le ballon du sport-spectacle se gonflait, tous feignirent que les problèmes de la population mexicaine exploitée, vieux de mille ans, n’existaient pas. Ce furent toutefois les avant-gardes étudiantes mexicaines qui provoquèrent l’opinion publique mondiale et la police ; une semaine de manifestations contre le régime fut réprimée dans le sang avec le massacre de la place des Trois-Cultures : trois cents morts, travailleurs, étudiants et jeunes baignèrent dans le sang les médailles hypocrites qui, peu de jours après, furent assignées pour la victoire !
Les pays de l’Est et Cuba, qui voulaient retirer leurs représentants, firent marche arrière. Une autre protestation vint des athlètes américains de couleur qui trouvèrent le courage de manifester symboliquement contre l’absence de droits civiques pour les Noirs des USA (qui ne servaient qu’à gagner des médailles).
Pour les autres, un léger désaccord pour cette « confusion » qui ébranlait la fête dorée des Jeux, et puis rien d’autre.
36 + 36 = 72, voici l’équation de la prochaine Olympiade : 36 ans après l’édition des Jeux de Berlin, elle se répète à Munich sous d’autres slogans (Willy Brandt et la « ost-politik ») et avec des intentions et un scénario adaptés aux actuelles exigences du capitalisme allemand.

Ville de Mexico.
Mercredi 2 octobre 1968.


Cette place, ils l’appellent la Place des Trois-Cultures parce qu’elle réunit symboliquement les trois cultures du Mexique, l’aztèque avec les ruines d’une pyramide, l’espagnole avec une église du XVIème siècle, la moderne avec les gratte-ciel. Une place immense, avec de nombreuses voies d’accès et de fuite, que les étudiants ne choisissaient pas par hasard pour leurs réunions.
Les étudiants, les ouvriers, les maîtres d’école, en fait quiconque avait le courage de protester contre le Parti révolutionnaire institutionnel — qui se dit être socialiste mais on ne comprend pas quel genre de socialisme quand les pauvres du Mexique sont parmi les plus pauvres des pauvres du monde, quand dans les campagnes ils gagnent huit cents lires par semaine et que s’ils râlent la police les fait taire à coups de mitraillettes. Les étudiants protestaient aussi contre cela. Et aussi parce qu’ils n’acceptaient pas que les soldats occupent leur université, bivouaquant dans leurs salles de dessin et brisant leurs instruments. Et parce qu’ils ne voulaient pas des Olympiades au Mexique. Elles coûtent des milliards, les damnées Olympiades, et c’est honteux de dépenser des milliards pour elles quand le peuple meurt de faim.
La réunion était fixée pour cinq heures de l’après-midi. À cinq heures moins le quart, la place était déjà à moitié pleine, près de quatre mille personnes ; cependant planait l’ombre d’un policier et d’un grenadier.
À cinq heures et demi, ils auraient été huit mille, neuf mille personnes. En grande partie des étudiants, mais aussi beaucoup d’enfants — les enfants s’amusent à se mêler aux manifestations — et de nombreuses femmes de l’association des mères d’étudiants morts, et un groupe de cheminots, et un groupe d’électriciens, unis en signe de solidarité avec des banderoles : « Nos ferrocarrilleros apoyamos al movimento estudiantil », « Las aulas non son cuartelas », « Gobierno dos crimines y dictatura »*. Et ils étaient disposés aux bords de l’escalier, dignes, convenables.
Un étudiant parla : « Aujourd’hui nous voulons seulement vous annoncer que nous avons décidé de faire une grève de la faim en signe de protestation contre les Olympiades. Cette grève débutera lundi, devant la piscine olympique et… » Et dans le même temps, l’hélicoptère apparût. C’était un hélicoptère vert de l’armée, identique à ceux du Viêt-nam. Il avait les portes ouvertes et les mitrailleuses pointées, les mêmes que celles du Viêt-nam. Il descendait en cercles concentriques, toujours plus bas, comme au Viêt-nam, et résonnait une rumeur toujours plus forte, comme au Viêt-nam. Il lança deux feux de Bengale. Et c’étaient les mêmes feux de Bengale que ceux lancés depuis des années au Viêt-nam, les macabres étoiles filantes qui descendent lentement laissant derrière elles une traînée noire de fumée. « Compagnons, nous nous réunirons devant la piscine olympique et… » Mais il ne finit encore pas sa phrase. Parce que la voix fut recouverte par le bruit des chars armés et des camions qui avançaient sur le passage suspendu, sur les rues à droite, à gauche, quelque rue que ce soit, et les soldats sautaient des camions en criant, avec les fusils pointés, des mitrailleuses se tournaient en position de tir sur les blindés ; il aurait fallu être aveugle pour ne pas comprendre qu’ils n’attendaient qu’un ordre, un ordre et c’est tout ; effectivement, tous le comprirent et se mirent à fuir quand bien même il n’y avait aucune issue pour cela, la place était maintenant une souricière, une cage fermée. « Camarades, ne vous enfuyez pas, camarades ! C’est une provocation, camarades, du calme ! du calme ! du calme ! » Et le premier coup partit. Et c’était l’ordre attendu, parce que les coups suivants partaient simultanément, du passage suspendu et de l’église, des gratte-ciel, de sous l’escalier, un cercle de feu continu, organisé, une embuscade. Et les corps commencèrent à tomber, paf ! paf ! paf !, et le premier à tomber fut celui d’un ouvrier qui courait en tenant bien haut la banderole sur laquelle était inscrit : « Gobierno dos crimines y dictatura », et il ne lâcha pas la banderole.
À présent, ils tombaient de partout, et beaucoup tombaient le long de l’escalier, spécialement les femmes qui cherchaient une issue vers celui-ci, ensemble, se bousculant, mais elles n’arrivèrent jamais à l’escalier.
Il aurait eu dix ans et il courait en se couvrant le visage quand une rafale l’atteint à la tête, et la tête s’arracha crachant une fontaine de sang. Un autre restait tapi par terre ; mais quand il vit ceci, il se leva et se jeta contre le premier gamin et cria : « Uberto ! qu’est-ce qu’ils t’ont fait, Uberto ! » Et ils lui tirèrent dans le dos et le coupèrent en deux.


* « Nous, cheminots, soutenons le mouvement étudiant » ; « Les salles de classe ne sont pas des casernes » ; « Gouvernement de criminels et dictature ».


Munich 72. Air conditionné pour les chevaux, bidonvilles pour les prolétaires

Il est en fait évident que, alors qu’en 1936 on voulait consacrer la renaissance économique et militaire de l’empire allemand renouvelé après la défaite de 14-18, aujourd’hui on veut en définitive donner une crédibilité à la réinsertion de l’Allemagne occidentale dans la guerre économique des grandes puissances mondiales. C’est avec le modèle de la social-démocratie et le mythe du bien-être (mesuré à l’aune des voitures utilitaires, des frigos, des ordinateurs, des fausses libertés sociales, etc.) qu’aujourd’hui les pangermaniques se préparent à l’épreuve. Quel meilleur moyen que l’Olympiade pour démontrer au monde entier la grandeur germanique retrouvée ? (Et peut-être aussi pour démontrer que l’Europe des capitalistes est aujourd’hui en état de rivaliser avec les colosses de l’impérialisme mondial.) On assistera en fait à une Olympiade de mégalomanes qui coûtera 550 milliards de lires pour les installations, et environ mille milliards au total. Les ingrédients de cette succulente tarte sont de divers types : architecturaux, urbanistiques, publicitaires, érotiques, etc. La nouveauté, plus spectaculaire, réside dans le « chapiteau », le gigantesque toit suspendu qui recouvre entièrement le stade olympique, le palais des sports et les quatre piscines. Cette tente très coûteuse (35 milliards de lires), élaborée par l’architecte Gunter Behnish avec l’aide de l’ordinateur, d’une superficie de soixante-quinze mille mètres carrés, est tendue grâce à douze pylônes de 84 mètres de haut et sera recouverte de milliers de plaque d’acryl-glace qui laisseront passer la lumière suffisamment pour les prises de vue télévisuelles. Ce fétiche moderne risque cependant de se transformer en un nouveau « camp de concentration » pour les spectateurs, étant donné que dessous on mourra de chaud et d’humidité. (Mais peut être que les fours crématoires des camps d’extermination ont inspiré Gunter…)
Parmi les autres magnificences, il y a un fleuve artificiel où sont reproduites toutes les difficultés d’un vrai cours d’eau, la tour de télévision haute de 290 mètres, le village olympique d’une capacité de 20 000 personnes, et ainsi de suite.
Nous arrivons ensuite aux dépenses de science-fiction :
— un tapis roulant long de deux kilomètres transportera les journalistes (7 000) et les chargés de travaux des appartements aux installations.
— Dans l’appartement des journalistes, il y aura une télévision en circuit fermé avec 16 chaînes pour se relier à tous les stades où se déroule une épreuve.
— Dans les écuries, parmi les prestations diverses, il y a aussi l’air conditionné ; les chevaux-champions méritent un traitement particulier.
Mais le gigantisme du bâtiment sportif est seulement un aspect du gigantisme commercial et industriel d’ensemble. La grande industrie du bâtiment et de la mécanique allemande, grâce aux concessions de Munich, est en train de faire des bénéfices colossaux, proportionnels à l’étendue de l’entreprise. La répartition du gâteau prévoit en plus des recettes ultérieures grâce aux campagnes publicitaires conduites avec l’utilisation indiscriminée des mass media : ils inventent des centaines d’articles qui symbolisent le mythe olympique étant donné que la marque des cinq anneaux olympiques transforme une bière anonyme en « bière olympique » avec l’impression d’une autre saveur et avec la certitude d’un prix plus élevé. Parmi les objets qui nous cassent les pieds, il y a le basset « Waldi », la mascotte des Jeux, et la spirale de l’olympisme (qui a été déjà imprimée sur les pull-overs, presse-papiers, horloges, plumes, boucles d’oreilles, calendriers, verres, etc.). De plus, l’industrie pornographique, en déclin depuis quelque temps, est entrée dans le tour et a produit un fourreau identique à l’organe sexuel masculin, avec les fonctions de briquet, où sont imprimés les cinq cercles, le chien et la spirale.
Au total, ce sont plus de mille objets reconnus par le Comité d’organisation pour lesquels est déjà assuré un chiffre d’affaires de presque vingt milliards de lires.
Nous croyons que ces éléments, même partiels, sont suffisants pour faire comprendre la vraie nature des Olympiades modernes et pour désavouer tous ceux qui parlent encore de sport, de fraternité, d’amour et d’amitié entre les peuples.
La réalité est au contraire tout autre, même si elle est moins diffusée : à Munich, il manque 40 000 logements, les émigrés vivent dans des bidonvilles délabrés et sans aucun droit social, une infinité d’infrastructures manquent, surtout dans les quartiers prolétaires (hôpitaux, écoles, crèches, etc.), sur 1,3 millions d’habitants, presque deux cent mille sont émigrés, parmi eux beaucoup d’Italiens.
Le million d’heures de travail effectué par les prolétaires pour la construction des installations olympiques n’a servi ni à améliorer leurs conditions de vie, ni à leur donner des perspectives de sécurité pour l’après-Olympiade. La crise structurelle que le capitalisme traverse se fait maintenant sentir en Allemagne et, à part les conflits politiques, le premier résultat a été le licenciement de quatre mille ouvriers italiens qui, comme d’habitude, sont les premiers à payer la crise des patrons.

Attitude de la gauche envers le sport
Au début, nous avons montré l’attitude d’extrême indifférence de la gauche italienne à l’égard des essais de Gerhard Vinnai et Pierre Laguillaumie. Voyons maintenant de plus près les positions politiques de tous les partis et mouvements culturels envers le phénomène sportif.

Le Parti communiste et sa presse
En 1924 (période durant laquelle le sport ne représentait pas un phénomène aux proportions actuelles), l’Internationale communiste consacra une commission tournée ensuite vers la publication d’un projet de thèse sur le problème du sport et de l’éducation physique de la classe ouvrière. Nonobstant ce premier pas et d’autres initiatives à l’égard de la jeunesse (par exemple, les problèmes pédagogiques), de telles positions n’ont pas été par la suite soumises à une révision critique et ainsi enrichies par rapport à l’évolution du phénomène, mais on est passé au fur et à mesure à une attitude qui élaguait le sport de son essence politique, arrivant à le considérer comme un moment neutre, distinct des affaires de la réalité sociale, à l’attention de l’éducation physique de masse.
À cette organisation, commune à tous les pays de l’est européen, le PCI (15) ne fait pas exception comme il résulte clairement, en l’absence de positions officielles, de l’examen de la presse quotidienne qui lui est liée.
L’Unita, par exemple, consacre au sport, en moyenne une page par jour et six pages le lundi ; mais la répartition de cet espace n’est pas complètement différente de celle des journaux sportifs : d’après notre échantillon de sondage, il résulte que 56,98 % de l’espace est consacré au football professionnel, 13 % au cyclisme professionnel, seulement 5 % à la politique sportive et 6 % à l’ensemble des sports amateurs ! Même pour les contenus, on ne se détache pas des thèmes solides de la presse, des prouesses, des classements, etc. ; on s’insurge très rarement (ou chaque fois démagogiquement) contre tel ou tel épisode plus macroscopique.
La Paese Sera ensuite, tombe dans le grotesque, mêlant esprit de clocher, championnisme et chronique mondaine ou à scandale : le sport est élevé quotidiennement aux honneurs de la première page, avec les gros titres, on publie des almanachs sur le championnat et le Tour d’Italie, interviews et photos des dieux, pour un total de deux pages par jour et de cinq ou six le lundi.
Un autre élément important est que les partis de gauche se sont toujours abstenus de livrer bataille contre les financements du sport professionnel. PCI, PSIUP et PSI (16) ont toujours voté en faveur des administrations des organismes locaux pour prodiguer des millions aux équipes de football professionnel du coin (Cagliari, Foggia, Bari, Castanzaro, etc.).
Nous ne pensons absolument pas que ce parti soit aujourd’hui incapable de comprendre l’importance du rapport existant entre sport et société, parce que de nombreux militants de base et toutes les organisations périphériques ont été d’accord avec notre analyse. Il reste donc tout aussi difficile de comprendre les motifs de ces positions qui ne peuvent être justifiées superficiellement par le fait que pour la diffusion du quotidien, la chronique sportive est indispensable et que, le sport étant un phénomène très populaire, le devoir du journal (et donc du Parti) est de le suivre tel qu’il est sans aucune analyse critique. Parce qu’alors, tandis que les autres phénomènes superstructurels (comme la religion, la famille, la culture, etc.) font l’objet d’analyses théoriques et de batailles politiques, pourquoi le sport continuerait de rester un terrain libéré de tout contenu idéologique ?

Organismes de propagande sportive
Ils sont l’expression parlementaire de l’intervention dans le sport, représentant chaque formation et leurs idéologies. Les plus importants sont la Libertas (DC), le CN Fiamma (fasciste), le CSI (Vatican), l’AICS (socialistes de divers courants), l’UISP (organe unitaire du PCI, PSIUP, PSI).
À part l’UISP que nous analyserons plus loin, les autres ont principalement le rôle de propagande électorale et idéologique ; seul le CSI a une réelle structure de base dans les quartiers et les régions et a accentué les critiques à l’égard du sport officiel.
Tous ces organismes, financés par le CONI, mettent en avant le discours de la séparation entre sport de compétition (qui est de la compétence du CONI) et sport social (qu’ils devraient gérer), avec diverses nuances. Fondamentalement, cela ne va pas plus loin que le partage classique du gâteau.
La position de l’UISP nous paraît plus complexe et mérite une attention particulière.

UISP
La position de l’UISP diffère non seulement de celle des autres organismes de propagande sportive, mais aussi de celle des partis auxquels elle se rattache, dans le sens où, en rapport avec ceux-ci, elle se trouve être sur des positions plus avancées et plus critiques. Mais en plus, l’UISP a modifié notablement ses positions durant ces dernières années, jusqu’à ressentir fortement les luttes économiques et sociales de 1968-1969.
En fait, on cessa de voir la position officielle assumée par l’UISP à l’occasion de l’Olympiade de Rome.
« Les Jeux de Rome 1960 constituent une haute reconnaissance pour le sport italien et un honneur élevé pour notre pays. Pour la première fois dans l’histoire des Olympiades, pour la première fois dans l’histoire du sport, Rome et notre pays ont l’honneur d’organiser la plus grande manifestation que le sport connaisse  […]. Un premier élément important, sur lequel il faut retenir l’attention de tous, est celui du caractère, des significations et de la fonction que les Olympiades et le sport ont toujours manifesté et exercé sur l’humanité, tant dans les époques antique que moderne. Ceci pour rappeler encore une fois combien le sport peut servir à éduquer la jeunesse à la loyauté, au respect, au contrôle de ses forces, à l’éducation de ses sentiments, à l’amitié, à la paix ; et combien les Olympiades, qui sont l’expression et la synthèse les plus élevées du sport, incarnent tous ces motifs idéaux et éducatifs profondément civilisés et humains. Il vient à l’esprit, en parlant de cela, la sensation qui se manifeste toujours chez chaque jeune qui, abordant l’histoire antique, apprend que les Spartes et les Athéniens interrompaient les guerres et toute autre controverse, pour donner lieu, en paix, aux Jeux olympiques […]. Voici pourquoi nous saluons les Olympiades, tout d’abord de grandes et universelles rencontres qui ne voient pas seulement représenter les athlètes mais les gens et les peuples du monde entier. Une grande rencontre d’amitié et de fraternité qui, se posant au-dessus des différences idéologiques, des religions diverses et de la variété des races, enseigne aux hommes à vivre ensemble et à combattre non seulement dans les stades mais dans la vie, avec loyauté, dignité et respect. L’impulsion que l’idéal olympique doit susciter dans la jeunesse et chez les hommes est donc celle d’opérer avec toutes leurs forces pour une vie plus belle, plus sereine et pour une existence moderne […]. Le bureau exécutif de l’UISP propose au Conseil national que de cette session soient lancées solennellement les “générations des jeunes espoirs d’Olympie” et qu’elles soient considérées comme l’initiative principale de tout notre travail pour les quatre années qui nous restent à affronter. Les “générations des jeunes espoirs d’Olympie” héritent des expériences et des traditions des “trophées de la jeunesse” et devront permettre à l’UISP et à toutes les organisations populaires d’étendre plus largement le contact entre le sport et la jeunesse de notre pays, de promouvoir dans toute l’Italie des dizaines de milliers de petites initiatives pour créer des centaines de milliers de groupes sportifs élémentaires, étendre la passion et la pratique du sport ensemble, la connaissance et la diffusion des idéaux olympiques. »
De ces positions absurdes, on est cependant passé, grâce à la construction d’un réel moment sportif de base (même s’il est concentré au Centre-Nord) et à un processus critique non indifférent, à une condamnation sans délai de l’Olympiade de Munich et à une critique continuelle du sport-spectacle, de ses gaspillages et de ses implications politiques.
Il semble pourtant que l’UISP, dans ses propositions pour la réalisation d’un sport de service social ne va pas, en fin de compte, au fond du problème, mais s’arrête au thème de la diffusion du sport de base à tous les niveaux, sans que du sport on arrive à une vision unitaire de la jeunesse, la liant aussi à toutes les problématiques de la société.
Cela se reflète à la base où cohabitent expériences avancées et tentatives de suivre d’autres voies, mais aussi, et c’est la majorité, expressions intégrées et surtout immobiles.
Nous croyons possible, et actuel, une prochaine différence de qualité qui implique toute l’organisation, et même nous, vers des objectifs plus avancés.


Notre expérience

Notre expérience, venue de l’exigence de pratiquer un sport, s’est au fur et à mesure enrichie d’une vaste et continuelle série d’initiatives : promenades, débats, activités cinématographiques et théâtrales, etc.
Tous autogèrent complètement leur activité, instaurant des rapports anti-autoritaires et anti-répressifs, et font d’elle un moment de rencontre et de réunion. La dernière initiative à l’ordre du jour a été la publication du journal Il Ronzino (c’est-à-dire l’exclu) rédigé et diffusé par les jeunes, dans lequel, outre une continuelle critique et satire des modèles culturels du sport, chacun peut librement exprimer les problèmes qu’il veut, avec son langage et ses idées.
Mais celle-là et d’autres expériences n’ont pas encore la capacité d’amplifier le discours critique contre le sport au niveau du mouvement de classe. Celui-ci, quand il n’est pas totalement intégré, continue en fait à sous-évaluer le problème.
Nous retenons pourtant que le point le plus important dans cette phase est surtout celui d’engager un processus de critique de classe sévère sur ce phénomène, le faisant sortir définitivement de sa fausse auréole de neutralité politique dans laquelle les patrons et les gauches complices, l’ont enfermé.
Le sport, comme d’autres phénomènes superstructurels, reproduit avec ses contradictions les règles du système capitaliste et apporte une forte contribution à la survie de celui-ci.

 

Notes

(1) N.D.T. : il s'agit des formations concernant le sport.
(2) N.D.T. : Il Ronzino, nom de la revue, signifie « Le Canasson ».
(3) N.D.T. : le Loto et le Tiercé italiens.
(4) N.D.T. : Gerhard Vinnai, Il Calcio come ideologia, Bologne, Guaraldi, 1970 ; Pierre Laguillaumie e altri, Sport e repressione, Rome, Samona e Savelli, 1971. Il s’agit des traductions italiennes des ouvrages suivants : Gerhard Vinnai, Fussballsport als Ideologie, Francfort-sur-le-Main, Europaïsche Verlagsanstalt, 1970 ; Partisans, Sport, Culture et Répression, Paris, François Maspero, 1972 et 1976. Ce dernier est la réédition de Partisans, n° 43, « Sport, Culture et Répression », juillet-septembre 1968. L’ouvrage de Vinnai n’a toujours pas été traduit en français.
(5) Alberto Arcioni, Athletica, février 1970.
(6) Bruno Raschi, Gazetta dello sport, 12 octobre 1970.
(7) Démocratie chrétienne.
(8) N.D.T. : les Jeux du cirque.
(9) Comité olympique national italien.
(10)  N.D.T. : l’une des deux équipes de Turin, avec le Torino. La « Juve » est en fait l’équipe de la Fiat.
(11) N.D.T. : Centro d’addetramento per reclute (centre de recensement).
(12) N.D.T. : le stade de Rio de Janeiro.
(13) Il Messagero, 25 juillet 1936.
(14) Comité international olympique.
(15) Parti communiste italien.
(16) PSIUP : Parti socialiste italien d’unité prolétarienne ; PSI : Parti socialiste italien.

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