Le contraste de la couleur en soi est le plus simple des sept
contrastes de couleurs. Il n'exige pas de grands efforts de la vision, car, pour le
représenter, il est possible d'employer n'importe quelle couleur pure et lumineuse.
De même que l'opposition noir-blanc
marque le plus fort contraste de clair-obscur, le jaune, le rouge et le bleu sont les
expressions les plus fortes du contraste de la couleur en soi (figure 1). Pour
représenter ce contraste, nous avons besoin d'au moins trois couleurs nettement
différenciées. L'effet qui en résulte est toujours multicolore, franc, puissant et net.
La force d'expression du contraste de la couleur en soi diminue au fur et à mesure que
les couleurs employées s'éloignent des trois couleurs primaires.
(figure1)
C'est ainsi que le caractère de
l'orangé, du vert et du violet est moins marqué que celui du jaune, du rouge et du bleu.
L'effet des couleurs tertiaires est encore moins sensible. Lorsque les différentes
couleurs sont séparées par des traits noirs ou blancs, leurs caractères particuliers
sont mis encore plus nettement en évidence. Leur rayonnement et leurs influences
réciproques sont alors largement neutralisés et chaque couleur revêt une expression
réelle et concrète Si le triple accord jaune, rouge, bleu renferme le plus fort
contraste de la couleur en soi, il est bien entendu que toutes les couleurs pures et non
mélangées peuvent former un contraste de cette espèce(figure2)
Par des modifications
de valeurs clair-obscur, le contraste de la couleur en soi atteint un nombre infini de
nouvelles valeurs d'expression (figure 3). De plus, les rapports quantitatifs de couleurs
peuvent subir des modifications. Le nombre des variations est immense et, en conséquence,
il est possible de varier à l'infini l'expression de l'accord. C'est le sujet ou le goût
subjectif de l'artiste qui décide si l'accord se compose de surfaces colorées plus
grandes ou plus petites ou si l'accord doit contenir plus de blanc ou plus de noir. Comme
le montre les illustrations proposées pour la réalité et l'effet des couleurs, le blanc
affaiblit la luminosité des couleurs et es rend plus ternes, alors que le noir augmente
leur luminosité et les fait paraître plus claires. C'est pourquoi le blanc et le noir
jouent un rôle particulièrement important dans les compositions colorées (figure 4).
(figure3)
(figure4)
Pour les exercices, le choix des
surfaces colorées est tout à fait libre. Mais cette façon de faire peut se révéler
très dangereuse. L'élève chercherait aussitôt à trouver des formes intéressantes au
lieu d'étudier les intensités et les tensions réciproques des taches de couleurs. Il
dessinerait des taches, mais cette peinture qui dessine est l'ennemie de toute création
colorée et devrait être évitée à tout prix. Nous employons ici, dans la plupart des
exercices, de simples bardes ou des damiers. La figure 5 montre un exercice exécuté sur
un damier employant le jaune, le rouge, le bleu, le blanc et le noir. L'élève doit
Disposer les couleurs selon deux directions pour développer le sentiment des tensions de
taches colorées. La figure 6 montre des couleurs très lumineuses, éclairées et
assombries de taches noires et blanches. En développant l'accord représenté en`figure
3, I'élève peut trouver des couleurs lumineuses nécessaires pour l'exercice de la
figure 7.
(figure 5)
Des résultats très intéressants
se font jour lorsque l'on prend une certaine couleur comme couleur principale et que l'on
ajoute les autres couleurs en petites quantités pour souligner le ton central. Le
caractère expressif de l'accord se trouve mieux mis en valeur si l'on met en relief une
seule couleur. Nous conseillons de faire des compositions libres correspondant à
l'exercice géométrique.
Le contraste de la couleur en soi
apporte la solution à de nombreux sujets en peinture. Il exprime la vie bouillonnante, le
jaillissement d'une force lumineuse. Les couleurs pures primaires et secondaires expriment
toujours un rayonnement cosmique primitif et en même temps une réalité solennelle et
matérielle. C'est pourquoi elles s'emploient aussi bien pour un couronnement céleste que
pour une nature morte réaliste.
Les arts populaires sont
souvent la source de contrastes de la couleur en soi. Les broderies multicolores, les
costumes folkloriques, les céramiques prouvent cette joie naturelle que produisent les
effets colorés. Au début du Moyen Age, les miniaturistes ont employé avec de très
nombreuses variantes le contraste de la couleur en soi, moins pour des raisons de
nécessités spirituelles que pour le simple plaisir de la décoration multicolore. Le
contraste de la couleur en soi est également très fréquent dans les vitraux: sa force
brute s'affirme en opposition avec les formes plastiques de l'architecture.
(figure 6)
Stefan Lochner, Fra Angelico,
Boticelli et d'autres peintres ont construit leurs tableaux sur le contraste de la couleur
en soi.
Le meilleur exemple de l'emploi de
ce contraste dans toute sa perfection est . La résurrection - de Grunewald. C'est ici que
le contraste déploie sa force d'expression la plus universelle.
Le tableau de Boticelli . La
Déploration du Christ a, qui se trouve à la pinacothèque de Munich, permet au contraste
de la couleur en soi de mettre en évidence toute la puissance du procédé. L'ensemble
des couleurs, considéré comme un tout, symbolise un instant dans le temps dont
l'importance est universelle et éternelle.
On s'aperçoit que chaque contraste
de couleurs possède sa propre force d'expression, différente de toutes les autres. Le
contraste de la couleur en soi peut tout aussi bien exprimer une joie débordante qu'une
profonde tristesse, la vie primitive que l'universalité cosmique.
(figure 7)
Parmi les peintres modernes, Matisse,
Mondrian, Picasso, Kandinsky, Léger et Miro ont très souvent fait des compositions
fondées sur le contraste de la couleur en soi. Matisse en particulier a composé des
natures mortes et des portraits employant la diversité et la force d'expression de ce
contraste. Prenons comme exemple son portrait de femme, " Le collier d'ambre À. Pour
peindre ce tableau, Matisse a employé des couleurs pures: rouge, jaune, vert, bleu,
rouge-violet, blanc et noir. L'accord de ces couleurs lui permit d'exprimer la présence
d'un être à la fois jeune, sensuel et réfléchi. Les peintres du " Cavalier
bleu" Kandinsky, Franz Marc et August Macke, ont à leurs débuts travaillé presque
exclusivement avec le contraste de la couleur en soi.