Nouvelle de Science Fiction
Déplacements


Tout a commencé un soir d’automne devant la gare d’Hendaye. Le train pour l’Espagne devait partir vers minuit. Il lui restait encore beaucoup de temps.

De lourds nuages avaient traversé les Pyrénées pour envahir la côte. Depuis le début de l’après midi le ciel était obscur. Une bruine gluante transformait la place en un endroit inamical.

Il ne pouvait pas s’asseoir sur le banc mouillé. Debout dans l’entrée, les mains dans ses poches, sa valise entre ses pieds, il regardait passer les rares voitures. De fines gouttelettes se formaient sur ses lunettes, mais par chance, il faisait doux. L’arrière saison était agréable et avec les nuages, la tiédeur remontait vers le nord.

Les tropiques… La chaleur des tropiques. Il en rêvait. Des souvenirs de l’époque bienheureuse où il vivait non loin de l’équateur.

Sa capacité d’évocation était phénoménale ! Enfant, il passait des heures à rêvasser à des endroits inconnus. Il n’avait qu’à fermer les yeux pour se trouver instantanément dans un monde imaginaire. Ses parents le grondaient souvent en le voyant assis devant ses cahiers ouverts, le regard perdu dans le vague. Il était visiblement ailleurs. Il pensait aux jeux  des vacances d’été avec ses copains et il avait l’impression d’être vraiment à nouveau chez ses grands-parents, dans leur jardin, en train de jouer. La réalité de sa chambre, la table avec les cahiers, tout disparaissait pour laisser la place à une réalité révolue dans le temps, devenue parasite de ses souvenirs.

En grandissant, il lui restait moins de temps pour les songes. Il était obligé de garder ces instants magiques pour la nuit, quand il était seul dans son lit. Avant de s'assoupir, il explorait en pensée des contrées inconnues. Et quand il s’endormait, la réalité de la journée et les enchantements  de la nuit se mélangeaient souvent.

Devant la gare, il pensait au jardin démesuré de son ancienne maison au bord du lac Tanganyika. Le soir, quand il s’asseyait sous les arbres, les immenses manguiers lui cachaient la lune. Il ferma les yeux et évoqua ces souvenirs.

Quand il les rouvrit à nouveau, il était là ! Sous les manguiers. Plus loin, la haie séparait le terrain d’une route menant vers le monument érigé en souvenir d’un prince assassiné. Loin vers l’ouest, là où la montagne laissait la place à la plaine, il voyait scintiller le lac sous la lumière froide de la pleine lune.

L’air était doux comme toujours. Un chien attaché aboyait à s’étouffer dans le jardin. Il entendait le bruit de la chaîne que l’excité traînait sur un fil tendu entre deux arbres.

Il ne bougeait pas. Il écoutait battre son cœur. Tout était vrai. Pas de rêve, c’était la réalité !

La gare, Hendaye, la bruine, plus rien n’existait. Ses lunettes étaient encore brouillées, les dernières gouttelettes tardaient à s’évaporer.

« Je rêve, » pensa-t-il, mais il ne rêvait pas. Le jardin, son ancien jardin était une réalité comme les lumières derrière les fenêtres grillagées de la maison et le chien qui aboyait contre l’intrus invisible.

C’est à cause de l’animal qu’il s’éloigna silencieusement sous les arbres vers les bords de la propriété où, d’après ses souvenirs, il n’y avait plus de clôture depuis belle lurette. Il marchait tous les sens en alerte car, malgré la lune, il faisait sombre comme dans un four. Enfin, la route. À droite, elle montait vers le Collège, à gauche, la descente vers la ville.

Il tourna à gauche. Les gravillons crissaient sous ses souliers et il surveillait ses pas pour ne pas se tordre les pieds dans les nids de poule disséminés au petit bonheur. Il passa devant l’entrée du jardin où − il y a si longtemps − habitait son ami. Aucune lumière entre les arbres. Il était reparti depuis des années avec sa famille.

De loin, s’approchait un moteur. Il propulsait en montée une carcasse de voiture. Sur la cime des arbres, les lumières de ses phares dansaient comme des feux follets. Après un tournant, elles éclairaient la route. Instinctivement, il se retira sur le bord, ses souliers s’enfonçant dans l’herbe poussiéreuse. La voiture passa comme un monstre, dans un bruit de ferraille. Il attendit que le silence revînt après la disparition de ses feux arrière.

Pendant sa longue descente vers la ville il ne rencontra pas âme qui vive. Il avait du temps de réfléchir.

« Comment suis-je venu ? » Une demi-heure avant, il attendait devant la gare d’Hendaye sous une bruine désagréable. Il voyait encore sur ses lunettes les traces de la pluie. Sa valise ! Il se rappela que sa valise était restée là-bas ! Juste à côté de l’entrée, dans une encoignure.

Il pensait à l’Afrique, à son jardin et à la douceur de l’air. Il avait fermé les yeux pour évoquer avec précision son ancien jardin, et quand il les ouvrit, il était là ! Réellement ! Sans explication !

La station service Fina était illuminée, mais pas une seule voiture. Personne. Il regarda l’heure. Neuf heures passées de quelques minutes. Le départ de son train était encore loin, mais Hendaye aussi, à cinq ou six mille kilomètres.

Une voiture klaxonnait en ville et dans un bar encore ouvert malgré l’heure tardive, les hauts parleurs s’époumonaient. Tout était réel. Il toucha un mur pour s’en convaincre. Tout était vrai, il ne rêvait pas.

Devant l’Hôtel de Bruxelles, il trouva un banc miraculeusement laissé intact par le temps et les événements. Le bar de l’Hôtel faiblement éclairé par économie comme dans ses souvenirs, et derrière le comptoir le barman qui s’ennuyait ferme face à deux autres Noirs sirotant leur bière. Le vieux monsieur Reinhardtz n’était plus là, sûrement mort depuis longtemps.

La lune illuminait tout. Les palmiers, les bâtiments. Sa lumière froide cachait efficacement la poussière sur les feuilles et le délabrement des maisons.

« Comment repartir ?» Il n’avait pas de passeport et il devait continuer son voyage vers l’Espagne.

 « Comme je suis venu. Naturellement ! » C’était l’évidence même, mais il ne savait pas encore comment il était venu.

« Je vais penser très fort, les yeux fermés. Comme dans ma jeunesse quand je rêvassais devant mes livres. C’est fantastique, mais je n’ai pas d’autre explication ! Il faut que j’accepte l’incroyable ! De penser très fort, pour reconstruire l’image de la gare. »

Il n’avait plus besoin de fermer les yeux. Une longue habitude lui avait appris à rêver les yeux ouverts. Ses collègues ou amis voyaient souvent son regard fixe, ses yeux vitreux. Quand on lui parlait, il avait un mouvement de surprise et dans ses yeux la vie consciente ne revenait que lentement.

« Excuse-moi, je n’ai pas fait attention » et il fallait répéter la question qu’il n’entendait pas, plongé qu’il était dans un monde à part.

À nouveau devant la gare, sa valise miraculeusement échappée à la convoitise des voleurs toujours présents ; à côté de lui. La brume s’était épaissie depuis tout à l’heure et le contraste entre la douce nuit de Bujumbura et la fraîcheur humide d’Hendaye était si fort qu’il frissonna malgré lui.

Le train attendait en gare. Dans un wagon vide, il choisit une place à côté de la fenêtre et regarda les reflets de lumière sur le quai humide.

Il était préoccupé. Entre ses rêves sans conséquence et la réalité du présent, la différence était énorme. Ce n’était plus en pensée qu’il effectuait une visite, mais dans la réalité ! En chair et en os. Sans trouver d’explication. Cette capacité insoupçonnable lui faisait peur.

Un couple entra. Parmi plusieurs dizaines de places libres, la femme choisit le siège en face de lui. L’homme se laissa choir à côté d’elle. Le train s’ébranla à minuit. Ils prirent de la vitesse et le bruit monotone des roues et les secousses, plus l’heure tardive, eurent raison de l’homme. Il s’endormit la tête soutenue par le dossier, la bouche ouverte. Les yeux de la femme s’alourdirent aussi. Tout le monde dormait sauf lui.

Ses pensées vagabondaient autour de son déplacement instantané, le temps passé en Afrique, son retour et les conséquences éventuelles de son aptitude à changer de lieu. Ses pensées, comme le sommeil du couple, furent interrompues par l’arrivée d’un contrôleur espagnol.

Après son départ, l’homme s'assoupit à nouveau. Il avait l’impression que la femme le regardait. C’était gênant et il détourna les yeux pour scruter le noir par la fenêtre, mais il n’y avait rien à voir, à part la profondeur de la nuit.

Elle aussi s'endormit enfin, la tête enfouie dans sa veste.

Il fallait admettre que son premier départ était involontaire. Il ignorait les conséquences au moment où il se concentrait sur un endroit, comme la chaleur de Bujumbura, si contrastée avec le temps exécrable d’Hendaye. Il voulait en avoir le cœur net.

Il regardait le couple profondément endormi. Il voulait tenter le coup. Une pensée à son appartement pour imaginer le silence de son salon faiblement éclairé par les lampadaires extérieurs.

Et il fut vraiment là, chez lui ! Il entendait, dans le silence de son logement, le tic-tac de l’horloge murale. Il trouva une canette de coca bien glacée dans le réfrigérateur, avant d’aller chercher le courrier qu’il n’avait pas eu le temps de relever au moment de son départ.

Un coup d’œil sur son lit le tenta. C’était bien plus agréable que le train de nuit. Il se mit à réfléchir et il se retrouva, debout, au milieu de la voiture. La vielleuse permettait d’entrevoir les silhouettes assoupies de ses voisins. Pour ne pas les réveiller, il réoccupa sa place avec une précaution superflue. Il regarda la femme d’en face. Elle avait les yeux grands ouverts.

                                             *      

Au retour de son bref séjour espagnol, il s’entraîna le week-end pour ses déplacements. C’était de plus en plus facile de voyager d’un endroit à l’autre. Il alla successivement dans le jardin de ses grands parents depuis longtemps disparus. Puis, il retourna dans plusieurs pays africains qu’il connaissait, en choisissant toujours le soir ou la nuit, par crainte d’être remarqué.

Il lui semblait n’avoir pas encore exploré ses possibilités. Il tâtonnait. C’est au cours de ces tentatives qu’il s’était rendu compte de son incapacité à aller dans des endroits qu’il ne connaissait pas. Il voulait visiter la Chine, mais il n’y parvint pas.

Il admira longtemps une photo de la place Tien An Mens avant d’évoquer son image, mais ça ne marchait pas. Après plusieurs échecs, il admit la nécessité de connaître intimement les lieux. Une photo n’était qu’une image, la copie de la réalité et ne représentait rien, ne laissait aucune empreinte dans son cerveau ou son imagination.

Ces deux jours de fin de semaine étaient suffisants pour situer ses possibilités. Et ce n’était qu’une étape, la première. Il voulait comprendre la raison de ses capacités  différentes des autres humains.

Il voulait parler avec son médecin et lui demander conseil. Il ne voyait pas d’autre solution.

— Vous me racontez une histoire abracadabrante ! Je ne suis pas psychothérapeute pour soigner les hallucinations. Avec la meilleure volonté du monde, je suis incapable de vous aider, répondit le docteur quand il eut terminé son récit.

— Vous ne m’avez pas compris, docteur ! Je n’ai pas  d’hallucinations ! Je me déplace réellement !

— C’est impossible, monsieur Meunier, répondit calmement Moscowici. Et justement, parce que c’est impossible, je considère que vous êtes victime d’hallucinations !

— Vous faites confiance à vos propres yeux ?

— Évidemment, sourit le docteur.

— Regardez l’heure. Mon absence ne durera pas plus de deux minutes ! Stéphane n’eut qu’à évoquer le couloir d’entrée pour se retrouver devant la porte fermée, avec sa plaque de cuivre portant le nom du médecin.

Alerter le docteur était une erreur. Il le comprit en voyant sa réaction quand il réapparut, mais il était trop tard. Les deux minutes passées, il se retrouva debout devant son bureau encombré de papiers.

Le médecin restait immobile, presque en transes.

— Vous avez vu ? Vous me croyez maintenant ?

— Je n’y comprends rien ! Le docteur n’en revenait pas et il doutait de ses propres perceptions.

 Que me conseillez-vous ?

— On fera un RMN de votre cerveau. Il faut que j’appelle un ami, et il décrocha le téléphone.

Stéphane Meunier avait mis le doigt dans un engrenage insoupçonnable. Le lendemain, on lui fit subir un examen RMN dans un grand hôpital parisien sur l’insistance de son médecin. Il réussit à convaincre le chef de service de l’urgence absolue. Après, ce fut un scanner de TEP et pour terminer, une série de tests et d’analyses.

L’affaire, sans qu’il sache pourquoi, échappa au Dr Moscowici. Dorénavant, c’est un professeur de renommée mondiale qui s’occupait du cas Meunier.

— J’essaie de vous expliquer le plus clairement possible, Monsieur Meunier. Le professeur, un petit homme entièrement chauve et portant des lunettes dorées, caressait son crâne, l’air préoccupé.

— Il y a plusieurs anomalies dans votre cerveau. Primo, il n’y a pas de contact direct entre vos deux hémisphères ! D’accord, c’est une impossibilité scientifique, mais, le corps calleux, un faisceau de plusieurs millions de fibres nerveuses qui relient normalement l’hémisphère gauche à l’hémisphère droit, n’existe pas chez vous. Par contre, exactement au centre de votre hémisphère droit, il y a une tumeur, grande comme un œuf de pigeon. Vos activités électriques cérébrales sont supérieures et différentes de ce que nous considérons comme normal. Vous n’avez presque pas d’ondes alpha produites à l’état conscient et détendu, mais votre onde bêta est très puissante, comme vos ondes thêta. Nous n’avons pas d’explication satisfaisante Monsieur, conclut le professeur.

Meunier ne comprenait rien à part le fait qu’il était différent des gens normaux.

— Puis-je vous demander une démonstration de vos capacités ?

— Bien sûr !

Il pensa au couloir et se retrouva instantanément parmi une demi-douzaine de personnes. Depuis quelque temps déjà il n’avait plus peur de se matérialiser sur une place déjà occupée. Sans en connaître les raisons, il apparaissait toujours sur une place libre. Il trouvait étonnant, que personne ou presque, ne remarquât sa présence. De temps en temps, s’il était trop près ou en face de quelqu’un, son vis-à-vis affichait un étonnement vite disparu. L’impossibilité d’une apparition inexplicable était tellement enracinée que les gens ne croyaient pas sa réalité quand ils la voyaient.

Il revint à son point de départ presque immédiatement, devant le bureau du professeur.

— C’est impressionnant, admit-il. Vous êtes allé loin ?

— Non, pas du tout. Je n’ai pas dépassé le couloir d’en face.

— Bien. La distance est minime. Voulez-vous aller plus loin ? A plusieurs kilomètres, disons cent kilomètres ?

— Aucune différence, monsieur. Cent, mille ou dix mille kilomètres, le temps ne joue pas. Le transfert est instantané.

— Et vous pouvez aller où vous voulez ?

— Oui, à condition de connaître l’endroit.

Le lendemain, en arrivant dans le cabinet du professeur, il trouva un inconnu debout devant la fenêtre. Un civil qui, malgré la pièce chauffée, gardait son imperméable. Le professeur toussa pour éclaircir sa voix.

— Monsieur Meunier, j’ai longuement discuté avec d’autres spécialistes de votre cas. Notre conclusion est sans appel. Il vous faut opérer de toute urgence !

— M’opérer ? Mais je ne suis pas malade !

— Désolé de vous contredire, mais vous êtes réellement malade ! Vous avez vu sur les images la tumeur au milieu de votre cerveau ? Son existence confirme notre diagnostic et l’urgence !

— Peut être, mais je ne ressens rien !

— J’admets que c’est surprenant, mais la douleur ne tardera pas à survenir, j’en suis certain. En plus, il y a les symptômes. Je parle de votre capacité de déplacement instantané.

— Vous croyez réellement que les deux sont liés ?

— Certainement ! Sinon, il n’y a aucune explication. Le professeur voulait le persuader de sa voix calme et amicale.

— Non, je ne veux pas ! La réponse de Meunier ne laissait aucun doute, sa résolution était prise. — La tumeur est incrustée profondément dans mon cerveau. En m’opérant, vous ne détruirez pas uniquement la tumeur, mais le cerveau lui même. Il n’en est pas question !

— Calmez-vous Meunier. L’inconnu adossé à la fenêtre intervenait pour la première fois. Avant l’opération, avant de tenter quoi que ce soit, nous vous ferons toutes sortes d’examens, pour connaître à fond vos capacités. Je peux vous promettre que s’il y a le moindre risque de danger pour votre existence en vous opérant, nous renoncerons définitivement à l’idée d’une intervention chirurgicale.

— Qui êtes-vous ?

— Monsieur représente un organisme d'État, intervint le professeur.

La réponse du professeur avait alerté Meunier et son regard soudain méfiant scrutait les deux hommes.

— Ne vous inquiétez pas ! Vous pouvez aisément comprendre que les autorités sont préoccupées pas vos capacités plutôt inhabituelles. Vous êtes un mutant. Il faut trouver une explication. À savoir, jusqu’où peuvent se développer vos capacités. Y a-t-il d’autres mutations ? Nous ferons tout notre possible pour vous épargner la souffrance et préserver votre intégrité physique et psychique. Mais nous avons besoin de votre accord.

— Pas question, répondit Meunier déjà debout. Considérez, Messieurs, que je ne suis pas venu. Il s’apprêtait à partir.

— Un instant ! L’homme debout devant la fenêtre quitta vivement sa place et rejoignit Meunier. Vous êtes en état d’arrestation !

Puis il put voir l’étonnement sur le visage de Meunier, avant qu’il ne disparaisse.

— Où est-il ? Il se rua sur la porte pour scruter le corridor.

— Voilà un ratage ! Vous avez oublié ses dons de téléportation, vous avez oublié que c’est un mutant ! Pour l’empêcher de s’échapper, il faut le droguer et déconnecter son cerveau. Et encore, nous n’en savons rien ! Aucune certitude ! 

Tout penaud, le policier cherchait son portable. — Il faut que je fasse quadriller tout le pays pour le retrouver !

— Quadrillez le monde si vous voulez, je vous souhaite beaucoup de plaisir ! Le professeur souriait.

 

                                             *

 

Il n’avait pas le temps de réfléchir. Dans un sac de voyage, il empila du linge de rechange et des papiers personnels, sans oublier son dernier relevé bancaire. Un dernier coup d’œil sur ces pièces douillettes où il avait vécu dans la quiétude, avant… Le temps pressait. Quelqu'un appuya longuement sur le bouton de la sonnette d’entrée. Ils étaient déjà là. Il se retrouva instantanément dans sa maison de campagne.

Elle était fermée toute l’année sauf pendant les périodes de vacances et quelques jours toutes les cinq ou six semaines quand il venait pour entretenir le jardin.

Dans la cuisine, la lumière rentrait par la fenêtre où il n’y avait pas de contrevents, mais des barreaux. Son sac posé sur une chaise, il inspecta silencieusement le salon plongé dans le noir. Bien qu’il connut l’emplacement de ses meubles, il avançait avec précaution.

A l’extérieur, des crissements de pas sur le gravier révélaient une présence.

Ils étaient deux. Il les entendait parler distinctement.

— Tout est fermé ! Attendons dans la voiture !

 — Les pas s’éloignèrent sur le chemin du garage et les portières claquèrent.

Allongé dans le noir de sa chambre, il essayait de mettre de l’ordre dans ses idées. Sur la route, devant le jardin, la circulation était dense. La radio des policiers crachotait.

C’était le seul endroit où se cacher, mais pour combien de temps ? Ils allaient bientôt se rappeler qu’il avait pu rentrer directement chez lui sans passer par la porte. A cet instant, il lui faudrait repartir, mais où ? Certes, il avait des amis, des hommes et des femmes qui n’étaient pas au courant de sa maladie, de cette tare. Pouvait-il aller  chez eux ? Et pour quoi faire ?

Épineuse question. Il n’avait aucune idée concernant son avenir. Impossible de travailler et il ne disposait pas de ressources pour tenir le coup des mois ou des années ! Il pensa aux gens qui disparaissent sans laisser de traces, pour réapparaître des années plus tard. Comment faisaient-ils ? Il avait la possibilité de repartir pour l’Afrique. L’idée lui vint spontanément. Il connaissait suffisamment d’endroits pour vivre tranquillement un certain temps sans travailler, en attendent de trouver une solution.

Sa tension nerveuse se  relâcha et il s’assoupit. Dix minutes ou une demi-heure, impossible de savoir. Sur la Nationale, la circulation était aussi dense que d’habitude. Les policiers en surveillance attendaient dans leur voiture.

Il avait faim. Il fallait s’occuper de l’intendance. L’électricité et l’eau étaient coupées depuis son départ. Sous la fenêtre de la cuisine, un endroit invisible depuis la voiture des surveillants, était placée la bonbonne de gaz.

Un déplacement instantané pour ouvrir le gaz. Un autre, au fond du jardin pour ouvrir le compteur d’eau, caché derrière une haie. Le reste était si facile. Il gardait toujours des conserves pour préparer un plat. Et s’il lui manquait quelque chose, il n’avait qu’à se déplacer au supermarché du coin et faire ses provisions.

Sa tranquillité ne  dura qu’un jour et une nuit.

Son café chauffait quand les voitures arrivèrent. Les claquements des portières l’alertèrent. Des pas s’approchèrent. Les hommes parlaient en venant vers l’entrée de derrière, juste là où il était, dans la cuisine.

Sa valise prête l’attendait dans sa chambre. Sur le point de partir, il tenait son petit bagage.

— Ouvrez sans trop abîmer la porte, s’il vous plaît ! Quelqu’un farfouillait dans la serrure.

Un regard de regret vers la cafetière d’où s’écoulait le jus noir et, à l’instant où la porte s’ouvrit, il était à nouveau dans l’entrée de la gare d’Hendaye.

« Ils en ont mis du temps pour comprendre que je peux rentrer sans ouvrir la porte, » pensa-t-il en cherchant de la monnaie pour payer le buraliste.

Il reçut un choc en voyant une mauvaise photo de lui à la première page d’un journal. Une photo d’amateur pas tellement réussie. Le journaliste relatait brièvement qu’il était recherché par toutes les polices parce qu’il était malade et que tout le monde risquait sa vie en le contactant. Ils n’expliquaient pas pourquoi il était dangereux !

C’était drôle de voir sa photo dans un journal. Il se rendait compte maintenant de la tournure extraordinaire que prenait sa vie à cause d’un geste inconsidéré ;  parler avec son médecin.

Il ne pouvait plus rester dans le pays. Les autorités étaient prêtes à tout pour le récupérer. Même en changeant d’aspect, en laissant pousser sa barbe, il ne connaissait pas les moyens appropriés pour changer d’identité. Il décida de repartir pour l’Afrique. Pas au bord du lac qu’il aimait tant. Il irait chez Métaxas, son ami commerçant de Malemba Nkulu au bord du fleuve Lualaba. Loin de la civilisation.

Midi. En ce moment il faisait très chaud, c’était la fin de la saison sèche, juste avant les grandes pluies. Il apparut devant la longue bâtisse abritant la boutique et l’habitation de Métaxas.

Il n’y avait personne sur la route à part un chien efflanqué s’acharnant sur un os. Devant le magasin, l’unique jacaranda couvert de poussière procurait un semblant d’ombre. Même pas une minute sur la route et il était déjà en nage. Dans la boutique sombre, il trouva un havre de fraîcheur.

— Aho ! Y a personne ? Sa vue ne s’adaptait que lentement après la lumière crue.

— Oui Bwana ! Bonjour Bwana ! Il reconnut la voix d’Omali, l’un de ses anciens boys, avant d’apercevoir sa silhouette dans la pénombre, devant le comptoir, parmi les sacs ouverts.

— Bwana Meunier ! Omali l’identifia enfin après tant d’années d’absence et il riait de toutes ses dents en frappant ses cuisses. Il serra sa main tendue en se penchant et toucha son cœur selon les habitudes katangaises.

Bwana Métax ! Bwana Métax ! criait-il pour alerter le patron. Derrière un de drap de lit faisant office de rideau, apparut un petit homme maigrichon à moitié nu, le plus grand commerçant du nord Katanga, Métaxas en personne.

— Que veux-tu ? Tu ne sais pas que je mange, maugréa-t-il avant d’apercevoir Meunier.

— Toi ? Comment es-tu venu ? Je n’ai pas entendu le camion ! Il écarquillait les yeux.

— Ils m’ont déposé plus loin.

— Meunier, mon salopard, ça me fait plaisir de te revoir après tant d’années ! s’enthousiasmait le Grec.

Ils étaient assis dans le séjour devant un poulet-riz-sauce palmiste avec beaucoup de pili-pili et des feuilles de manioc. Une jeune négresse dépoitraillée servait de la bière Simba sortie d’un frigo à pétrole tournant à plein régime.

— Elle habite avec moi et fait la cuisine et tout. Le Grec fit la présentation. Elle est mignonne, n’est-ce pas ? Elle a une sœur aussi belle, mais un peu trop grande pour moi. Tu peux l’avoir pour la nuit si tu veux ! Parce que tu restes, j’espère ?

Il lui expliqua qu’il voulait rester pendant un bon bout de temps, à cause des problèmes dans le pays.

Métaxas ne posa pas de questions. Il était dans les affaires, et heureux de retrouver un ancien ami et de ne plus être le seul Européen à cinq cents kilomètres à la ronde, isolé dans la brousse.

Meunier avait sa chambre et son lit couvert d’une moustiquaire. Il le partageait avec Marthe. Elle vint le soir même, comme Métax l’avait proposé. Omali devint de nouveau son boy, mais son travail était réduit au strict minimum : secouer les draps, fermer la moustiquaire et balayer par terre. Le reste du temps il servait comme avant, dans la boutique.

Il se sentait bien, il était heureux. Il ne pensait plus à ses ennuis, il les avait presque oubliés. De temps à autre, il se levait la nuit silencieusement pour ne pas réveiller Marthe. Elle murmurait des choses indistinctes et se rendormait pendant qu’il s’habillait dans le noir. Rien qu’un short et une chemise et il partait pour Bujumbura visiter la ville chichement illuminée et devenue mystérieuse. Il retournait chez lui dans le jardin de sa maison de campagne où la surveillance avait cessé depuis longtemps. La serrure réparée et la maison mise sous scellés officialisaient son état de hors la loi.

Ses voyages nocturnes s’espaçaient de plus en plus. Il n’en avait plus envie. Un jour, il fut surpris en apercevant un changement, quand il fut capable de partir dans des endroits où il n’avait jamais mis les pieds auparavant. Voir une image était suffisant. Pendant plusieurs semaines, il s’amusa à aller dans des villes inconnues comme Sydney, Bombay, Chicago ou Vancouver. Il multiplia ses déplacements. Et puis, le jeu ne l’excita plus.

Il donna un peu d’argent à Métax qui n’accepta qu’à son corps défendant. Avec ces fonds, ils devinrent associés.

Psychologiquement, il était prêt à passer sa vie à Malemba Nkulu. Pêcher sur le bord du fleuve Lualaba pendant les longs après-midis silencieux dans une chaleur étouffante, ou partir chasser sur le pick-up de Métax accompagné par Omali qui connaissait des endroits inconnus des blancs.

C’est pendant la saison des pluies, quand les routes devinrent impraticables, que son destin changea au cours d’une nuit ! Marthe, malgré un sommeil de plomb, fut réveillée par les irrésistibles tremblements de Stéphane. Il claquait des dents.

Elle chercha la boîte d’allumettes sur une tablette pour allumer la bougie. À Malemba Nkulu, il n’y avait pas d’électricité.

La faible lumière jaunâtre et vacillante révélait un homme recroquevillé en chien de fusil et secoué de tremblements. D’instinct, il tira le drap sur lui pour se couvrir.

Marthe prit un pagne pour cacher sa nudité et alla pieds nus réveiller Métaxas, en préservant de ses mains la flamme fragile de sa bougie.

— Que veux-tu ? Le Grec s’éveilla en sursaut voyant la jeune femme dans l’entrée de sa chambre. Illuminée par la bougie, son ombre dessinait des arabesques mouvantes sur le mur.

— Le muzungu est malade !

Stéphane ?

Oui, Bwana.

— J’arrive, répondit Métax et il repoussa la moustiquaire.

Il avait une lampe à pétrole et toute la maisonnée était debout. Omali venait de la boyerie avec d‘autres serviteurs pour regarder la petite chambre faiblement éclairée. Ils se rassemblaient devant la fenêtre et dans l’entrée. Le Grec, sa concubine et Marthe encadraient le lit de Meunier.

— C’est la fièvre. Pour le moment, il nous est impossible de lui donner de la nivaquine.

En position de fœtus, Meunier tremblait et claquait des dents.

— Omali, va chercher d’autres couvertures au magasin, ordonna Métax. Ils savaient tous que les couvertures n’empêcheraient pas les tremblements et la sensation de froid tant que la fièvre n’aurait pas cessé de monter en se stabilisant à 40 degrés.

— Nous verrons demain ce qu’on peut faire. Métaxas reconnut son impuissance du moment.

— Tu restes ici, ordonna-t-il. La jeune femme s’en alla chercher une natte à dérouler à côté du lit. Tout le monde repartit. Ils restèrent seuls, Marthe et le malade à l’ombre d’une bougie allumée. La flamme vacillait, poussée par le courant d’air. Le lointain grondement d’un orage s’amplifia et une demi-heure plus tard s’ouvraient les robinets d’un ciel chargé de pluie. Une trombe d’eau martela le toit de tôle ondulée pendant une heure. Le vacarme était tel que Métaxas fut incapable de s’endormir.

Quand le soleil se leva à six heures, les dernières traces de l’orage avaient déjà disparu. Debout, Marthe regardait Meunier.

Il ne tremblait plus. Ses couvertures repoussées il s’offrait nu, les yeux fermés et respirait très fort. Elle toucha son front brûlant.

— De l’eau… marmonna-t-il. De l’eau…

Elle alla chercher dans le réfrigérateur une bouteille d’eau, mais il fut incapable de boire.

Métaxas comprit qu’il avait besoin d’une injection de nivaquine, mais le médecin se trouvait à l’hôpital de Kamina, à plus de trois cents kilomètres ! Par la route, le voyage avec le pick-up pouvait durer un jour ou plus, pendant la saison des pluies.

Vers onze heures, Meunier transpirait à grosses gouttes et son lit était trempé. A ce moment là, la fièvre descendit pour revenir une ou deux heures plus tard. Marthe lui donna à boire et Métaxas vint.

— Si tu veux, nous partirons pour Kamina ! La route sera très difficile et les secousses… Il voulait expliquer la situation.

— Non, on ne bouge pas, répondit Meunier affaibli. Il y a une autre solution. Donne-moi à boire ! Il tourna la tête vers la jeune femme debout à côté du lit.

— Tu as déjà pris de la nivaquine, dit Métaxas.

— Oui. Trois à la fois ! J’ai les oreilles qui bourdonnent. Pendant qu’il buvait longuement, un filet d’eau coulait sur son cou.

— Que veux-tu faire ? Métax regardait son ami.

— Je peux partir.

— Tu divagues ! Comment ?

 Un frisson parcourut son corps. ─ Je peux. Crois-moi ! Tu ne sais pas… tu ne connais pas ma capacité de déplacement. Tu verras, Métax !

Il se retenait pour ne pas claquer les dents.

— Ça recommence… il faut se dépêcher, marmonna-t-il en tirant sur le drap trempé. Il trembla quelque instant incapable de se contrôler. Il avait mal à la tête, ce qui était naturel vu la dose de médicaments engloutis. Enfin, il réussit à se concentrer, à penser clairement. L’image se précisait…

Marthe criait quand il disparut.

                                             *

Quand un homme nu, secoué des tremblements et couché sur le sol apparut devant le bureau du professeur et du chef de service neurologique, ce fut le branle bas de combat dans l’hôpital.

Le professeur identifia Meunier en personne et autour de son lit se rassemblèrent les deux responsables des services rivaux de l’administration policière.

— Il a de la fièvre, comme vous le voyez, expliqua le professeur. Vous ne pouvez pas l’interroger !

— Qu’est-ce qu’il a, demanda l’un des hommes.

— Nous ne savons pas encore ! Le résultat de l’analyse sanguine n’est pas encore arrivé.

— Il tremble beaucoup. C’est normal ?                 

— La fièvre monte, répondit le médecin peu amène.

Meunier claquait des dents et cachait sa tête sous la couverture. Il ne contrôlait plus rien. C’était le chaos dans sa tête. Il sentait les secousses dans son corps, il essayait de serrer les mâchoires, mais peine perdue. Il entendait des voix indistinctes sans comprendre les paroles.

Après, ce fut la chaleur. Il avait l’impression d’être dans une chaudière. Il brûlait. Tout son corps brûlait. Dans sa tête défilaient des images incontrôlables dans un tumulte anarchique. Il voyait Métax superposé par l’image de Marthe et entendait le rire d’Omali. Dans sa maison, le café s’écoulait et la cafetière faisait un bruit de moteur. Et le moteur chauffait. Il chauffait de plus en plus.

Le bruit dans sa tête était épouvantable. Il entendait battre son cœur et chaque battement était un boum sur ses tympans. Boum… boum… et la chaleur. Il brûlait… un peu de fraîcheur, de l’air frais… de la tiédeur de neige.

Il pensa neige. Que c’était bon le froid ! S’il pouvait… les autres voyaient sa langue passer sur ses lèvres gercées.

— La fièvre culmine, expliqua le professeur et enleva le patch collé sur son front.

— 41 degrés !

— Vous lui avez déjà donné des médicaments ?

— Oui, des antibiotiques. Nous ne savons pas d’où il vient et ce qu’il a ramené !

« Le froid » pensa-t-il. Partir, partir, hurla une voix inconnue pendant que son corps se consumait dans la fournaise.

Devant ses yeux fermés des couleurs arc-en-ciel tourbillonnaient. Beaucoup de rouge, énormément de rouge laissant émerger un souvenir d’enfance. Un souvenir presque oublié.

Des vacances d’hiver. Ses uniques vacances d’hiver parce qu’il n’avait pas aimé la neige. Ils étaient dans les Alpes et son père lui montrait un fleuve de glace descendant inexorablement vers la vallée.

… la glace… le froid…

— Mais, il a disparu ! L’un des visiteurs hurla.

Son lit était vide. Les draps portaient encore les traces d’un corps et sa chaleur, sinon rien.

 

Vingt-cinq ans plus tard, des randonneurs le retrouvèrent sur le glacier sous un monticule de neige. Il était nu, les yeux fermés, un sourire de bonheur sur ses lèvres figées.

* * *

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