Science fiction
Infernale Europe

Comme une immense boursouflure, Jupiter remplissait l'écran de bâbord. Tel un œil malveillant, l'épouvantable tâche rouge et ses tourbillons mystérieux hypnotisa Frentzen beaucoup trop longtemps à son goût.

Quand il réussit enfin à détourner son regard vers l'écran de tribord, il vit défiler la surface crevassée d'Europe. Cela faisait plusieurs heures qu'ils tournaient autour de cette lune glacée de Jupiter.

En deux mois, Frentzen et ses cinq compagnons constituaient le quatrième équipage à destination d'Europe.

C'est grâce au hasard que le premier vaisseau retrouva les restes du matériel écrasé il y avait un quart de siècle. Les scientifiques de l'époque et la Nasa avaient été terriblement déçus quand la radio de leur satellite resta obstinément muette.

Vingt-cinq ans plus tard, les cosmonautes n'aperçurent que de la ferraille tordue et des réservoirs éclatés à côté d'une crevasse. Tout ce qui restait d'une mission de plusieurs centaines de millions de dollars et d'énormes espoirs déçus.

Le matériel fut installé non loin des restes retrouvés, de l'autre côté d'une longue faille traversant le plateau relativement lisse. Le deuxième groupe mit en place et en marche la mini centrale nucléaire qui alimentait les radars et les différents émetteurs. Il fallait assurer en plus une température supportable dans l'immense bulle de survie argentée et bien visible de l'espace.

La mission de la troisième équipe était cruciale. Ses hommes apportèrent et installèrent le robot foreur sous-marin automatique. L'immense engin, pesant plusieurs tonnes, occupait la soute de leur vaisseau. Ils voyageaient à 300.000 kilomètres à l'heure grâce à la propulsion révolutionnaire réalisée et perfectionnée depuis dix ans : la propulsion à plasma mini-magnétosphérique.

Frentzen et ses hommes venaient concrétiser l'occupation de cette lune..

La moitié des astronautes séjournait dans la bulle sur Europe et surveillait la progression du robot dans la glace. Les trois autres restaient satellisés au repos pour les remplacer un mois plus tard.

Malgré son grade de commandant, Frentzen assurait son tour de garde. Pendant ce temps, Moss et Khatchatourian se reposaient suspendus dans la boîte d'isolation leur servant de chambre. La pièce d'habitation réservée pour le commandant était décorée comme les autres avec les images de magnifiques pin-up aux seins lourds et aux hanches généreuses.

Durant le tour de garde, il n'avait pas grand-chose à faire. Tout était automatisé. Le contact radio avec l'équipage d'Europe s'établissait automatiquement à chaque survol de l'hémisphère et les deux émetteurs échangeaient des signes de reconnaissance invariablement terminés par un RAS.

Les connexions étaient limitées au strict minimum avec la Terre. A cause de leur éloignement, les messages mettaient plus d'une heure sous forme de questions réponses. Une fois par 24 heures, le message automatique RAS était émis vers l'antenne de VLA. En cas de problème sérieux, l'intervention théorique de la Terre sous forme de conseils n'arriverait de toute façon pas avant une heure. Soixante minutes de trop. En réalité, ils étaient seuls. Ils comptaient uniquement sur leurs propres capacités et sur la fiabilité de leur matériel.

Frentzen n'avait momentanément pas de souci majeur à part Helmut Eisenberg. Le bougre était un amoureux éconduit. Sa femme avait choisi le moment de leur départ pour annoncer qu'elle avait un autre homme dans sa vie.

Eisenberg regardait l'écran sans le voir. L'image montrait leur foreuse nucléaire en pleine action. Le cylindre long de quatre mètres s'enfonçait poussé par son propre poids pendant que le chalumeau nucléaire transformait la glace en vapeur.

A la place de l'engin, il voyait l'adorable visage d'Aida, sa femme. Il avait envie de pleurer quand il pensait à elle et parce qu'il avait toujours pensé à cette garce, il se trouvait dans un drôle d'état.

Il reconnaissait maintenant qu'il aurait mieux fait de rester sur la Terre en donnant sa place à son remplaçant. Avant le départ, il imaginait naïvement que ses occupations sur Europe lui feraient oublier son chagrin.

Bormann contrôlait leur environnement par le périscope. La surface de leur lieu d'atterrissage était relativement plane. Leur robot surveillant la zone située à 1 kilomètre au bord d'une crevasse restait invisible quand il ne bougeait pas. Les images renvoyées montraient des bords déchiquetés larges de plusieurs mètres.

- Et dire que nous vivons sur une banquise ! Stockwell arriva silencieux et s'arrêta derrière Bormann pour regarder l'écran.

- Tu es déjà levé? s'étonna Bormann.

- C'est mon tour. Mes quatre heures de repos sont terminées. A toi maintenant, Dick. Bob Stockwell regarda le dos de Bormann quand il disparut derrière la porte coulissante avant de se tourner vers Eisenberg.

- Tu rêves toujours, Helmut ? Eisenberg s'ébroua comme s'il sortait de l'eau.

- Désolé, bredouilla-t-il.

- Toujours Aida, n'est-ce pas ?

- Toujours.

- Le chagrin d'amour est ennuyeux, idiot et nous rend stupides. Bob Stockwell regarda son ami pendant qu'il occupait la place encore chaude de Bormann.

- Si tu le dis, c'est peut-être vrai, répondit Eisenberg.

- C'est la vérité. Stockwell descendit le périscope parce qu'il préférait regarder les différents écrans.

- Nous avons déjà évoqué la question. J'admets qu'Aida soit une très jolie femme. Une vraie poupée, mais elle ne t'aime plus parce que tu es trop souvent absent. Elle a trouvé un amant toujours présent. Certaines femmes ont besoin d'un homme à leur disposition. Plus tard, elle en aura peut-être assez d'un bonhomme toujours dans ses jupes. Dans quelques mois, elle dira probablement que ce n'était pas si mal quand ce crétin d'Helmut s'absentait pendant des semaines. Qui sait si elle ne te reviendra pas? En tout cas maintenant, tu es loin d'elle, loin de la Terre et des problèmes terriens. Tu es ici, Helmut. Sur cette banquise, sur un océan inconnu. Nous sommes avec toi. Aida est loin, ma petite amie est loin. Nous sommes ici, je te le répète. Tu pouvais encore changer d'avis avant notre départ. Tu es venu ici au lieu de rester et de pleurer sur ton sort. Alors, ne déprime plus et pense à ton travail.

- Tu as raison et Helmut activa une commande.

- Il reste encore beaucoup de glace à percer ?

- Cinq cents mètres environ.

Ils n'avaient rien à faire pour le moment que regarder les écrans et suivre la progression de leur Grand Bébé.

- Va te reposer capitaine, je suis là. Khatchatourian réoccupa son fauteuil et tapa sur son clavier le mot de reconnaissance.

- Mais ce n'est pas ton tour! s'exclama Frentzen. Où est Moss?

- Je le remplace. Il a des ennuis intestinaux.

- Qu'est-ce qu'il a pu manger? Frentzen haussa les sourcils.

- Question idiote! Il a mangé la même chose que nous. Khatchatourian grattait nerveusement son cou car une barbe de trois jours irritait sa peau.

- Tu ne te rases jamais ?

- Le plus rarement possible. Tu sais bien que je peux me raser toutes les trois ou quatre heures. Mes foutus poils repoussent toujours.

- Il a pris des médicaments? demanda Frentzen en se levant.

- Oui, je pense. Dans quelques heures, il sera d'attaque quand il viendra me remplacer.

Inopinément, une fenêtre s'ouvrit sur l'un des écrans en même temps que l'appareil émettait un sifflement.

" Flash spécial, flash spécial, " l'écriture clignota encore quelques instants.

" Grand Bébé descend plus vite que prévu. Contacter pouponnières. "

- Que se passe-t-il, grogna Khatchatourian pendant que Frentzen se rasseyait . Il enfonça la touche du contact phonique.

- Regarde Bob ! Grand Bébé s'enfonce trop vite.

Sur l'écran, la descente du cylindre s'accélérait.

- Tu avais augmenté le chalumeau ?

- Mais non, répondit Helmut et le visage d'Aida fut instantanément oublié.

- Alors, diminue-le pour qu'il ralentisse, conseilla Stockwell.

- C'est déjà fait. Mais pourquoi descend-il soudain si vite ?

- Il se peut que l'eau de l'océan soit plus chaude que nous l'avions calculé. Elle ronge les fondements de la glace et Grand Bébé fraie son chemin plus facilement dans la banquise ramollie.

- Il se peut. Eisenberg répondit à l'instant même où la voix déformée de Frentzen jaillissait des haut-parleurs.

- Que se passe-t-il chez vous ?

- Grand Bébé descend plus vite que prévu. Il ne lui reste que 150 mètres avant le grand plongeon, répondit Stockwell.

- Eisenberg est déjà parti ?

- Non, il est encore ici.

- Qu'il reste avec toi jusqu'à l'arrivée ! Gardez Grand Bébé en équilibre au fond de son trou. Réveillez Bormann et ne mettez pas en route avant qu'il soit avec vous.

La ligne les reliant à leur Grand Bébé était un miracle de la technologie. Des années de recherches et des millions de dollars avaient été nécessaires pour produire un câble de plus de 150 kilomètres de long et d'une résistance encore jamais vue. Le lien essentiel entre la surface et le submersible était déjà emprisonné par 96 kilomètres de glace.

- Tout fonctionne normalement. Les tests effectués par Bormann étaient concluants. Eisenberg enleva ses écouteurs parce que le sonar était branché sur les haut-parleurs.

- L'eau est vraiment très chaude, murmura Stockwell songeur.

Quatre degrés sur la surface, acquiesçait Bormann. Là où l'eau de mer est en contact avec la glace.

- Pas d'erreur possible ? Le regard Helmut ne quittait pas les écrans.

- Non, tout est normal.

L'écran central montrait un Grand Bébé virtuel. Ses déplacements, sa position et les distances entre la surface et le fond apparaissaient en temps réel pendant que sur le bas de l'écran défilaient les chiffres correspondants. D'autres écrans montraient des graphiques de température et des analyses chimiques de plus en plus affinés. Seul l'écran central réservé à l'image réelle restait opaque pour l'instant.

Ils n'entendaient que le bang des sonars. Grand Bébé portait plusieurs appareils de détection pour couvrir toutes les directions.

Frentzen et ses compagnons réveillés écoutaient les mêmes échos là-haut en survolant l'hémisphère et ils voyaient les mêmes chiffres défiler en direct. La Terre attendait avec impatience mais, malgré la vitesse de la lumière, il fallait qu'ils patientent trente-trois minutes avant de récupérer les messages déversés en continu par les antennes de la base d'Europe.

L'appareil descendait lentement dans l'océan avec des mouvements ondulatoires.

- Je pense qu'on peut allumer les réflecteurs, décida Stockwell.

- Il n'y a rien à voir, objecta Bormann, mais il pianotait déjà sur son clavier et l'écran jusqu'ici éteint s'allumait. Une phosphorescence grisâtre vibrait. Grand Bébé possédait plusieurs réflecteurs d'ultraviolets. Ils n'avaient pas embarqué de la lumière visible peu utile dans l'eau.

- La température continue à monter. Déjà 8 degrés ! Eisenberg parlait à voix basse.

Sur l'écran central se dessinait lentement le fond de l'océan, à 2500 mètres. Un fond apparemment chaotique.

- Il y a quelque chose à plus de 3000 mètres à tribord ! Bébé joufflu obéissant aux ordres tournait docilement. Le sonar du nez envoyait ses ondes de plus en plus vite.

- L'objet se déplace lentement. La voix de Bormann était altérée. C'était la première fois que les hommes rencontraient quelque chose de vivant sur une autre planète.

- Ici Frentzen, intervint le commandant. Approchez lentement. Il ne faut pas lui faire peur. Sa voix était maintenant moins claire, leur trajectoire autour d'Europe s'approchait irrésistiblement de l'horizon.

Sur l'écran de la situation virtuelle, un point rouge s'alluma loin devant le submersible. Le signe prenait lentement forme pour devenir un corps allongé, bien plus long que Grand Bébé.

- Les réflecteurs captent quelque chose! Regarde, dit Bormann. Bob Stockwell voyait apparaître une ombre dans la grisaille.

L'ombre nageait entre deux eaux avec nonchalance, avant de s'animer soudain. L'un des réflecteurs d'infrarouge détecta deux foyers de chaleur, comme une lumière allumée et aussitôt éteinte. Le long corps s'ébranla en prenant de la vitesse et plongea dans les abysses.

- Il est parti, murmura Helmut.

- Trop vite pour nous, mais je plonge pour le suivre et Bormann tapait avec célérité sur son clavier.

Grand Bébé descendait à son tour en spirale.

- Il fait déjà 22 degrés en bas, remarqua Bormann, mais Stockwell regardait stupéfait, les yeux vrillés sur l'écran virtuel. Le petit point rouge représentant l'inconnu s'éloignait à grande vitesse et rapetissait, mais il voyait apparaître derrière Grand Bébé un autre point rouge.

Ses compagnons eux aussi réalisaient que les bangs du sonar se rapprochaient.

- Attention ! Quelqu'un derrière Grand Bébé ! cria Bormann.

- Distance 5000 mètres. Eisenberg envoya une rafale en haute fréquence vers l'inconnu.

- C'est monstrueux ! Long de plus de 300 mètres !

- Il dégage énormément de chaleur. C'est une baleine ou un sous-marin, chuchota Bormann.

- Risible, nous ne sommes pas dans le Pacifique !

Braoum! Ils eurent l'impression que leurs tympans se déchiraient. Les haut-parleurs répercutaient un bang phénoménal.

- C'était quoi, hurla Frentzen à 200 kilomètres au-dessus d'eux. Son émission était au seuil de l'audible car le vaisseau glissait de l'autre côté d'Europe.

- Basse fréquence ! Un sonar à basse fréquence ! Le visage d'Eisenberg devint gris.

- Que dis-tu ? Stockwell se leva avec brusquerie.

- C'est la vérité, Bob. Nous n'avons pas de sonar à basse fréquence. C'est un sous-marin…

- Plonge au maximum, vite !

Ils voyaient sur l'écran virtuel plonger Grand Bébé vers le fond et il eut l'air de semer l'immense ombre aux formes imprécises. Son avance ne dura pas longtemps. L'ombre grandissait irrésistiblement et devenait vraiment monstrueuse. Avec la diminution de l'écart, la qualité de l'image réelle s'améliorait aussi. L'ennemi plongeait parallèlement, mais plus vite qu'eux. Pendant quelques instants, les réflecteurs infrarouges réussirent à éclairer complètement la scène en même temps que les sonars émettaient en rafales.

L'image se précisait. C'était un corps de plus de 300 mètres de long avec un diamètre adéquat. Les microphones leur transmettaient une cavitation bizarre, un genre de suintement. Tous les trois regardaient sans proférer un mot puis les écrans devinrent aveugles.

- Que se passe-t-il ? Bormann donnait ses ordres fébrilement sur le clavier en même temps qu’Eisenberg corrigeait certains paramètres.

- Vous n'y arriverez pas. C'était une constatation et Stockwell continuait de fixer les écrans aveugles.

- Grand-Bébé a disparu, concluait Bormann.

- Ils l'ont descendu. Anéanti. Stockwell semblait retrouver son calme.

- Ou notre fil d'Ariane est cassé, objecta Eisenberg. Parmi les possibilités…

- Je ne pense pas, l'interrompit Stockwell. Tout ce qui s'est passé est déjà envoyé vers la Terre ?

- En continu. A la Terre et à Frentzen, les deux en même temps. Frentzen n'est pas encore au courant à cause de son orbite. Il leur reste encore une bonne quinzaine de minutes avant d'émerger au-dessus de l'horizon. Il jeta un coup d'œil sur un écran auxiliaire encore en marche où ils pouvaient voir le tracé des orbites successives.

- Tu peux me repasser l'enregistrement, demanda Stockwell.

A l'instant où les écrans se ranimaient à nouveau, ils entendirent un bruit lointain.

Depuis le début de leur séjour, ils vivaient dans le silence profond et inimaginable de l'espace et d'une planète morte où il n'y avait pas d'air pour porter le son. Ce grondement lointain leur donna la chair de poule.

Des années durant, ils avaient été entraînés pour faire face à toutes les possibilités, à tous les imprévus au cours d'un voyage dans l'espace. Jamais au grand jamais personne n'avait envisagé un tremblement de glace.

Ils entendaient le grondement sourd et sentaient sous leurs pieds une vibration. Quelque part sous la coupole une alarme hurlait sans arrêt et sur les écrans l'inscription en rouge fulgurait comme un battement du cœur : Évacuation... Évacuation…

- Ce n'est pas possible, murmura Eisenberg.

- Helmut, Bormann, cria Stockwell. Au lanceur !

Leur véhicule était en réalité le module d'atterrissage prêt à partir sous le dôme. Un long couloir à traverser avant d'arriver devant l'immense cube et ses protubérances inesthétiques. Ils couraient à perdre haleine en faisant des sauts inouïs dans la faible pesanteur. Le bruit de la sirène d'alarme répercuté dans la base était couvert par le grondement de plus en plus fort.

Autour d'eux les murs vibraient et ils voyaient le fond du couloir onduler comme un serpent. Stockwell laissa ses hommes monter et les rejoignit avant d'ordonner.

- Séquence de démarrage ! Il nous faut trois minutes, dépêchons-nous !

Eisenberg lança les turbines. A l'intérieur du module, ils entendaient le gémissement suraigu des compresseurs pendant que sous leurs pieds s'échappaient les flammes des tuyères.

Stockwell sentait les vibrations, mais elles étaient plus fortes que d'habitude. Tout vibrait et tanguait autour d'eux.

- Plus vite, hurla-t-il.

- Encore une minute, Bob…

Mais il ne leur restait plus qu'une seconde avant l'épouvantable craquement et le déchaînement de l'enfer. La glace, 100 kilomètres d'épaisseur de glace éclataient en morceaux laissant la place libre à l'eau foncée pour jaillir sous pression. Elle charriait des millions de tonnes de glace.

Ils sentirent basculer le module et tout devint noir.

Quand dix minutes plus tard Frentzen et ses compagnons émergèrent de l'ombre d'Europe, ils s'époumonèrent pendant de longues minutes en appelant la Base.

Moss regardait par le périscope et Khatchatourian scrutait les images retransmises sur les écrans. Moss fut le premier à se rendre à l'évidence qu'il n'y avait plus rien.

- La Base, Frentzen ! Il parlait d'une voix blanche.

- Quoi la base, Moss?

- Il n'y a plus de Base commandant! Khatchatourian agrandit sur l'écran l'endroit exact où se trouvait, il y a peu de temps, leur Base. Il ne voyait plus rien à part une immense plaque foncée. La surface couleur ocre était sombre à cet endroit, comme s'il n'y avait que de l'eau. Ils savaient que tout liquide gelait immédiatement sous une température de - 145 degrés. La plaque foncée était de la glace. Il n'avait rien que de la glace. L'ancienne faille près de laquelle la base était construite n'existait plus. Il n'y avait plus qu'une montagne de glace figée dans un désordre chaotique. Plus loin, tout était lisse et hachuré par des crevasses et des traces ressemblant étrangement à des autoroutes où personne ne roulait.

- Ils sont morts, disait Moss.

- Maudite, maudite Europe ! Frentzen criait et serrait tellement ses poings que les cartilages devenaient blancs.

Khatchatourian retenait difficilement son émotion en se détournant de ses écrans où il n'y avait plus rien à voir. Personne ne parla pendant plusieurs minutes. Le commandant brisa le silence avec sa voix habituelle.

- Faites le compte à rebours Moss, quittons l'orbite et retournons chez nous !

Il détourna ses yeux de cette surface de catastrophe pour plonger dans le regard malveillant de l'immense tache rouge de Jupiter au-dessus d'eux.

- Tu crois qu'on reviendra un jour, demanda Moss.

- Je n'en doute pas! On reviendra pour savoir pourquoi ils sont morts, répondit Frentzen avant de se retirer dans sa boîte d'isolation.
 

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