Science fiction
Evasion
 
Son appartement était petit et exigu. Un studio seulement. Grâce à la minuscule cuisine et à la salle d’eau, plus la chambre, on l'avait baptisé studio. Lui l'appelait: son appartement.
Étroit, très peu de place pour se mouvoir dans l’étroitesse, parce qu'il était grand, gros, adipeux. Une chair flasque débordant de son pantalon, il n’arrivait jamais à boutonner sa chemise correctement.
Dans la petite pièce, parmi les quelques meubles, sa corpulence trouvait difficilement sa place. Son cœur aussi était enveloppé de graisse, pas seulement son corps.
La télévision allumée tout le temps, il n’entendait même plus les bavardages en sourdine et il faisait encore moins attention aux images. Elle était devenue l’une des réalités de son environnement habituel.
Il était fatigué. Fatigué de la vie, de ses médicaments, des mêmes images d’une rue qu’il voyait par sa fenêtre étroite. Fatigué de lui-même, de sa respiration sifflante, de ses pieds toujours gonflés qui ne voulaient plus le porter. Fatigué de sa solitude.
Autour de lui il n’aimait plus rien. Ni les gens qu’il voyait et surtout pas ses meubles. De provenances diverses, sans aucun souvenir. Il n’y avait que deux choses qu’il aimait,  deux petits tableaux. Deux petits tableaux modestes, probablement sans valeur. Le plus grand des deux montrait un vieux quartier de Buda détruit depuis longtemps. Le vieux Taban.
Inondées par le soleil d’été, des vieilles maisons du début du siècle bordaient une rue en escalier aux pierres usées par les ans et les milliers de pas. La rue montait à l’assaut d’une colline et tout en haut une rue transversale menait Dieu seul savait où.
Les maisons décrépies peintes jadis de couleurs vives, jaunes et bleues, devenues pâles par l’usure du temps, portaient comme des stigmates quelques petites fenêtres fermées. Il devinait que les murs épais gardaient une fraîcheur bienfaisante malgré la chaleur extérieure.
Il regardait souvent le tableau. S’il pouvait être là-bas ! Quel contraste entre son ciel gris et bouché, entre la grisaille éternelle et ses frimas et la chaleur de l’image !
Il n’avait qu'à fermer les yeux et penser fortement pour imaginer l’atmosphère de lumière, de chaleur et le silence. Quand ses yeux s’ouvrirent, il était là-bas. Le soleil tapait fort et il était debout, en bas des marches. C’était extraordinaire !
La première maison du coin de la rue avait un étage et abritait un jardin cerné de hauts murs. Il voyait les bras tordus d’un chêne et les feuilles alanguies. Au loin un chien aboyait. Il était là-bas.
Il regardait par terre devant lui. Il voyait ses sandales. Il n’avait plus de ventre ! Il était de nouveau mince. Il toucha son visage. Il n’avait point besoin d’un miroir pour réaliser qu’il était jeune. Jeune de nouveau ! Mince et beau.
Ses doigts n’étaient plus boudinés. Il gravissait les marches deux par deux comme dans sa jeunesse et son cœur ne battait pas plus vite.
Les murs rayonnaient la chaleur emmagasinée et il regretta que les portes restent fermées.
Personne.
Partout le silence.
Soudain, il entendit s’ouvrir une fenêtre et comme les bruits d’insectes invisibles le murmure de mots incompréhensibles, mais il ne voyait pas âme qui vive.
Tout était beau. Sur le ciel bleu des nuages froufroutant comme des voiliers de rêve voguaient vers des buts lointains. Le chien aboyait toujours. Il se tut un petit instant comme pour écouter une réponse inaudible pour d'autres que lui.
Il était seul. Cette solitude et son silence l’oppressaient. Il s’assit sur l’une des marches et ses doigts arrachaient machinalement quelques brins d’herbe égarés parmi la pierraille. Il ferma ses yeux…
Il respirait difficilement, assis sur sa chaise face à son tableau. Ni lui, ni personne sur les marches usées. Comme toujours la toile était vide de présence humaine. Il n’y avait personne comme dans la réalité, quand il était là-bas.
Son autre tableau montrait une maison paysanne. Toit de chaume taché de mousse, les murs chaulés. Devant, deux petites fenêtres fermées, sur le côté une porte étroite ouverte. L’une des fenêtres était presque cachée par un arbuste en fleurs et lui se tenait sur un étroit chemin encadré de piquets de jardin et de groupes de fleurs sauvages.
Une jeune paysanne chantonnait en arrosant ses fleurs. Des cheveux châtains cachés sous un bonnet jaune, le buste serré par un gilet rouge, sa jupe large et courte laissait ses jambes nues.
Elle était jeune, elle était fraîche, jolie et chantonnait.
Il regardait le tableau vivant. Il était encore une fois beau et jeune, il sentait la force de sa jeunesse dans son corps en admirant cette jeune femme.
Il entendait des bruits. Pépiements d’oiseaux. Sous la haie une poule appelait ses poussins. Il ne les voyait pas mais il entendait discuter les canards cachés par les ronces.
Ici, c’était la vie. La fille était belle. Il aurait voulu rester là. Avec elle. Elle jeune, lui jeune. Commencer une vie nouvelle. Il s’approcha, elle leva son regard et sourit.
Oh ! C'était un sourire… Un sourire qu’il cherchait depuis toujours, depuis une éternité. Il l’avait trouvé ici. Un sourire de connivence, de compréhension, d'amour. Son regard…plein d’innocence, le miroir de son âme. Un regard rayonnant comme le soleil et il s’avançait attiré irrésistiblement, léger, heureux, jeune, il avançait vers le regard pour se noyer, pour disparaître
dedans
Quand l’infirmière arriva le lendemain matin pour ses piqûres, elle le trouva par terre serrant un petit tableau sur son cœur.
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