Nouvelle fantastique

 

Lumières

 

 

 

Les interminables couloirs, escaliers et salles sont à présent déserts, le murmure des visiteurs et le bruit de leurs pas restent suspendus comme un souvenir. Tout est recouvert par la nuit. Unique point de repère visible au-dessus des portes et des passages, la signalisation « sortie ».

De l’extérieur, une faible  lueur  pénètre par les immenses portes-fenêtres. Les lampadaires du quai tracent des croisillons en ombre chinoise sur les murs tapissés de tableaux.

À cette heure-ci, il est facile de repérer le passage des rares voitures à leurs lumières glissant sur le plafond avant de se perdre dans le néant.

            Dans la salle de contrôle silencieuse, Nicolas Bourdon, le pompier de garde, est en poste jusqu’à quatre heures, avec ses deux camarades. Les autres pompiers se reposent avant de prendre la relève. Il fixe son regard sur la batterie d’écrans. Il n’y a rien à signaler. Tout est immobile comme d’habitude. 

           « Réflexion faite, Samothrace ne s’envolera pas cette nuit », pense-t-il en souriant ! Il se souvient d’une remarque de l’un de ses collègues.

           « Tu verras, la Victoire de Samothrace va s’envoler un de ces jours  ! » Il contemple les écrans scintillants et puis se replonge dans son livre. Un de ses collègues se penche sur ses mots croisés, le second   écoute la musique de son baladeur les yeux fermés.

Absorbé par sa lecture, il ne peut voir la naissance d’un faible halo au sous-sol, parmi les lourdes pierres tombales et les sculptures des dieux et des déesses égyptiens. Une tache aux contours incertains qui se  meut, change, devient une boule, s’étire et flotte dans l’air. Elle se déroule une fois de plus et se scinde en deux entités indépendantes qui prennent la forme de deux sphères à consistance variable.

Leurs lumières sont douces. Bizarrement, ces clartés n’éclairent rien au cours de leurs  déplacements dans la nuit. Elles glissent sur les longs couloirs et sur les larges marches de l’escalier principal avant de s’arrêter devant la statue de la Victoire.

Si, à cet instant, Nicolas Bourdon avait abandonné sa lecture, il aurait pu voir l’une d’entre elles glisser sur les formes gigantesques de l’ange victorieux et  trembloter sur ses ailes et la seconde,  au pied de la statue, pleine d’admiration.

Les voilà maintenant en-haut, dans la longue galerie, parmi les maîtres de la peinture.

— Ça te plaît ?

Immobiles devant un tableau,  elles communiquent.

— Oui. Ils ont beaucoup évolué. Quel progrès !

— Tu n’es jamais revenu depuis ton départ ?

— Jamais.

— Moi non plus. Il y a tellement de travail ailleurs !

Comme des feux-follets, les lumières survolent les peintures tout en faisant leurs commentaires.

— C’est toi, je crois, demande l’une des deux en enveloppant une fresque aux couleurs sombres.

— Tu parles du visage ou de l’événement ?

— Des deux.

— L’événement est bien présenté, mais pas le visage. Les artistes idéalisent tout. Tu penses bien que je n’étais pas comme ça. Non, j’étais un homme comme les autres. Le visage mangé par la barbe, le corps couvert de haillons. Mes parents étaient pauvres et ma communauté aussi.

— Moi, j’ai eu  un peu plus de chance. Ils m’ont moins idéalisé. J’étais vraiment gros, au début, dans ma jeunesse.

— Les hommes ont toujours eu avec moi un problème d’identité. Ils veulent à tout prix oublier que j’étais juif.

— Crois-tu que ça en valait la peine ?

— Non. Les hommes n’ont rien compris.

— Je pense que nous nous sommes trompés dès le début.

            La lumière glissait sur les tableaux sans les toucher, à une vitesse extraordinaire, pour revenir  sur la même scène.

— Les deux autres, qui sont-ils ?

— Des criminels comme moi. Le plus désespérant, c’est que ces peintres  ne trouvent que ces images de désolation pour faire croire que j’étais Dieu !  Pour toi, c’est différent.

            Son compagnon ne répond pas puis demande.

— Ils t’ont considéré comme un criminel ?

— Je suis devenu criminel par la force des choses : je n’ai pas compris ce qu’ils voulaient. Au lieu de la liberté politique, j’ai parlé de sentiments inconnus pour eux…

— De l’amour bien sûr.

— Oui. De l’amour. Les humains ne savent que haïr. Nous connaissons l’amour comme un sentiment collectif, inné. Ici, ce sentiment est absolument inconnu, il est artificiel, lié à leur sexualité.

— Je pense que l’époque était mal choisie.

— C’est vrai. Il m’était impossible de parler autrement. Il y avait les prophètes. Ils haranguaient la foule au coin des rues. Leur fanatisme était tel qu’ils croyaient sincèrement dans la véracité de leurs visions. Une partie de leur âme séjournait continuellement dans un autre monde, un monde de rêves, d’hallucinations. Il m’était impossible de faire autrement. J’ai utilisé le même vocabulaire, la même imagerie et j’ai accompli des miracles. Parce qu’ils vivaient dans l’espoir de voir des miracles ! Ils attendaient ces miracles ! Dieu ne pouvait se manifester autrement qu’à travers ces phénomènes ! Dans leur monde imaginaire, Dieu, les prophètes et les merveilles étaient irrémédiablement liés. Ces augures parlaient un langage obscur et j‘ai été obligé d’adopter le même hermétisme. Pour moi c’était trop tard : je ne pouvais plus reculer et revenir pour  reprendre mon habit de lumière.

— Tu penses donc qu’ils étaient mal programmés ?

— Naturellement ! L’amour n’est pas un sentiment normal pour eux.

— Tu reconnais donc t’être trompé ? Comme moi !

— Comment donc ! Ce fut là la grande erreur de ma vie. Au début, je ne pensais pas que ma vie était en danger. En ayant décidé  de venir ici, j’acceptai la condition humaine tout en sachant bien que nous sommes quasi immortels comparativement à eux.

— Et nous le sommes vraiment !

— Bien sûr. Mais sous leur forme humaine, la mort était irréversible. Douloureuse surtout.

— Tu avais peur ?

— Pas de mourir. Peur de la souffrance qui la précède ! Tu ne peux pas imaginer leur sauvagerie. Ces êtres sont inhumains. Sadiques. Ils aiment la torture. Mon expérience fut tellement unique que je m’en souviens encore après des millénaires ! Quelle douleur ! J’ai vus hurler ces « saints » hommes : à mort ! à mort ! J’étais comme hébété, j’étais devenu une bête acculée. Dans l’impossibilité de me transformer pour me procurer l’habit de lumière, je ressentais un sentiment d’impuissance inimaginable. Le corps humain ne tolère pas la lumière. J’étais condamné à rester au milieu d’une foule déchaînée. Je savais que le moment était  arrivé de perdre mon corps, mais je n’imaginais pas leur façon de procéder.

— Des sauvages! Des sauvages ! Je les maudissais sur la croix sachant bien qu’ils n’avaient rien compris et qu’ils  ne comprendraient jamais rien.

— Malgré tout, les humains continuent à progresser.

— C’est vrai, mais pendant longtemps, involontairement, je fus un frein ! Leur fanatisme bloquait l’évolution et ce n’est qu’après de multiples difficultés qu’ils se sont engagés sur le chemin du progrès.

— Mes pensées étaient mieux adaptées à leur nature indolente. Ils restent   immobiles et acceptent leur vie dans l’espoir que la prochaine sera meilleure.

— Regarde le sourire de cette femme.

Les lumières se fixent devant la Joconde. L’une glisse sous l’épaisse plaque de verre, l’autre reste devant, immobile.

Nicolas Bourdon choisit cet instant pour jeter un coup d’œil sur les écrans. Sur l’un d’eux, le mouvement des lumières ne lui laisse aucun doute. Quelqu’un illumine avec une torche le visage de Mona Lisa ! Leurs reflets bougent sans cesse sur le vitrage blindé. Il ne voit pas la silhouette des intrus et ne cherche pas d’explications, mais pourquoi l’alarme ne signale-t-elle rien ?

— Des voleurs dans la salle six ! Son livre tombe par terre et il se penche pour mieux voir l’écran et y distinguer les inconnus. Il appuie en même temps sur le bouton d’alarme. Un de ses collègues arrache son baladeur et l’autre pose la revue de mots fléchés et son crayon. Même le chien loup, Rex, lève la tête, intéressé.

— Tu vois quelque chose ?

— Rien que des lumières ! répond Bourdon.

— Ici, salle de repos, crachote le haut-parleur. Qu’y a-t-il ?

— Alerte générale ! Bourdon crie inutilement. Des intrus dans la salle six ! Je pars avec Castagnède et Rex. Roland prend le relais.

Castagnède et Roland du service de sécurité secondent les pompiers avec Rex, un magnifique berger allemand dressé à l’attaque. Il est déjà debout, le regard fixé sur son maître.

Bourdon sait bien qu’après l’alerte générale, en quelques minutes, toutes les issues de l’immense bâtiment seront protégées pendant que d’autres gardes convergeront vers la salle six. Son appel est transmis automatiquement au commissariat central et met en marche une procédure préétablie. Dans les minutes qui suivront, les policiers arriveront sur les quais pour empêcher les visiteurs nocturnes de se sauver par les fenêtres.

Castagnède tient la laisse dans une main et dans l’autre, une puissante torche. Leurs deux faisceaux trouent les ténèbres des couloirs et des escaliers. Ils hâtent le pas en montant par un escalier réservé au service.

— Comment sont-ils rentrés ? C’est incompréhensible !

— Je ne sais pas. Les alarmes n’ont pas fonctionné, c’est évident, réplique Bourdon. Sa lampe puissante éclaire un long couloir secondaire. - On passe par ici, la grande galerie n’est plus loin.

Leurs semelles caoutchoutées, leurs halètements et le tissu de leurs vêtements font un bruit terrible dans le silence. Rex tire sur sa laisse. Ils passent par une porte dérobée et arrivent dans la grande galerie. Par instant, une torche illumine les peintures des maîtres italiens, pour retomber dans l’obscurité.

«  Les voleurs quittent la salle six, » grésille le talkie-walkie. « Ils avancent en direction de la  salle cinq ! » Bourdon et Castagnède courent à perdre haleine.

 

 

*

 

 

— Nous sommes repérés. La sphère abandonne la Joconde et sans se presser les globes pénètrent dans une très longue salle.

— Nous repartons, ou on essaie d’établir le contact ?

—Tu es parti plus tôt que moi. Tu n’as que de bons souvenirs, ce n’est pas comme moi !

— Tu veux régler un contentieux ?

— Même pas. C’était ma faute, l’échec. Tout était prévisible.

— Alors ?

— Je ne sais pas. Je suis curieux de voir leur réaction après tant de générations.

— Alors, nous restons. Les lumières continuent à glisser dans l’obscurité. Loin devant, deux pinceaux d’éclats artificiels dessinent des arabesques.

— Ils arrivent.

Les deux hommes et le berger allemand s’arrêtent quand ils aperçoivent  les boules de lumière. Quinze ou vingt mètres les en séparent. En braquant leurs torches sur les sphères, celles-ci disparaissent noyées dans la clarté. Ils ne voient aucun corps humain. Ils ne voient rien.

Ils restent comme paralysés et détournent leurs faisceaux pour contempler les sphères mystérieuses. Castagnède se penche lentement et détache Rex. Le chien s’avance silencieusement sans montrer aucune inquiétude.

Rex entend parler les lumières.

— Ne bouge pas ! Couché ! L’ordre est clair, il faut obéir. Rex se couche à quelques mètres des visiteurs, ses oreilles dressées. Il regarde l’invisible.

— C’est bien. Je t’aime, mais tu ne peux pas venir à moi sans mourir.

— C’est quoi ça ? Castagnède tire son arme et la braque vers les lumières. Les torches illuminent les peintures, mais leurs regards restent fixés sur les sphères.

Bourdon surveille le chien et fait deux pas en avant. Rex se lève et se met devant lui, son corps en travers pour l’empêcher d’avancer.

— Qui êtes-vous ? crie Bourdon,  terrifié.

Pas de réponse. Il ne peut savoir que seul Rex peut entendre leurs paroles, mais pas les humains.

Castagnède parle avec précipitation dans son talkie-walkie.

— Nous sommes bloqués, salle cinq, par des extraterrestres. Envoyez renfort par salles huit, six et quatre.

— Tu dis extraterrestres ? Bourdon recule sans quitter les lumières des yeux.

— Quoi d’autre ? Tu as une autre explication ?

Les lumières bougent. Elles restent sur place, mais elles ont comme des convulsions. Elles s’élèvent, leurs contours deviennent imprécis. Elles s’étirent. Les gardes ont l’impression de voir des fantômes de film de second ordre. Lentement, deux silhouettes se forment devant leurs yeux ébahis. Deux très grandes silhouettes. L’un des Etres de lumière se penche, semble s’asseoir en suspension dans l’air et prend la position du lotus. L’autre reste debout. Les hommes ont le sentiment que l’Être est un géant, ses bras sont écartés en croix.

Castagnède lève son arme et tire. La détonation résonne de façon assourdissante et se répercute à l’infini. Le chien sursaute, tourne la tête et grogne contre son maître.

Évidemment, on ne peut pas suivre la balle, mais les deux hommes remarquent un éclair quand elle touche une lumière.

— Tu vois, ils sont toujours pareils. Rien n’a changé.

La silhouette en position de lotus ne répond pas. Elle regarde Rex, elle a envie de caresser ses poils soyeux entre ses oreilles pointues, mais elle ne le peut pas.

— Il faut que tu continues à vivre. Rex s’en retourne et donne l’impression de sourire.

L’autre silhouette garde encore ses bras en croix comme si elle attendait quelque chose puis les laisse tomber.  Le bras  gauche se lève lentement pour désigner l'un des tableaux. Castagnède et Bourdon le voient s’allonger et devenir un pinceau étroit avant de toucher la peinture. Il y a un éclair, les hommes sentent une odeur de brûlé.

On entend les sirènes des véhicules de police. Castagnède vide son chargeur sans hésitation sur les silhouettes à l’instant où la salle s’illumine.

Ils ne distinguent plus rien, à part un trou sur un tableau de crucifixion où le vide s’agrandit, parce que le feu consume lentement la toile. Quand, en face de Rex, le sol  commence à fumer comme touché par un faisceau  laser, ils s’enfuient par la salle six.

— Les lampes, les lampes ! Éteignez les lampes, hurle Castagnède dans son appareil.

— Pourquoi ? discute une voix .

— Obéissez !

La nuit retombe à nouveau. Il leur faut plusieurs minutes pour distinguer les Etres de lumière. Les nouveaux arrivants voient le phénomène pour la première fois et restent cloués sur place, muets de saisissement. Personne ne parle.

Les gardes n’ont même pas la présence d’esprit d’arrêter Rex. Le chien enjambe les dalles où une ligne noire serpente encore fumante. Il s’approche lentement et sa queue, comme un long panache, balaye l’air en signe d’amitié et d’amour. Personne ne peut entendre le cri inaudible de celui qui est debout.

— Non !

Soudain les silhouettes de lumière disparaissent. Ce n’est plus que la nuit.  Les ombres reprennent leur place comme si de rien n’était. Après leur disparition, Rex s’arrête indécis, dépité. Il se couche l’oreille aplatie et pleure comme les chiens savent pleurer.

Les hommes allument leurs torches et tout le monde parle à la fois. Des bribes de phrases :

— « Les extraterrestres…

— « C’est terrible…

— « Ils ont attaqué !…

— « Impossible de les arrêter…

— « Seul Rex. Je ne comprends pas…

Ils éclairent les traces de brûlure sur le sol.

— C’est un message, murmure Bourdon. Ils n’entendent que sa voix dans le silence rétabli pendant qu’il lit.

« Le fils du charpentier »

* * *

 

 

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