Phase terminale
L'éclair bleu d'un martin-pêcheur détourna son attention pendant quelques instants. Sa canne à pêche en main, le bouchon près des nénuphars restait immobile sur une surface d'eau sans rides. Les insectes virevoltaient en l'air, les abeilles butinaient au cœur des minuscules fleurs colorées et il entendait le bruit des ablutions d'un couple de canards sauvages installés un peu plus loin.
C'était un bel après-midi d'été au bord de l'étang. Du coin de l'œil il aperçut le frémissement de son bouchon. Puis de nouveau rien.
Le soleil tapait dur et il était en nage et excité. Il abaissa sa canne pour que le fil s'allongeât sur la surface de l'eau en diminuant la résistance. Maintenant le bouchon bougeait carrément en s'enfonçant brusquement et il le vit s'éloigner sous l'eau. Son cœur se mit à battre plus fort et il s'apprêtait à ferrer son poisson quand il entendit une voix bien connue tout près de ses oreilles.
- Venez vite, Monsieur!
Avant de batailler ferme avec son poisson sous la chaleur dominicale, il fut obligé d'enlever son masque en déconnectant en même temps l'image virtuelle.
Le bord de l'étang, ses fleurs, ses arbres, les insectes, les mille bruissements de la nature et les parfums de l'été avaient disparu. La chaleur de l'éclatant soleil aussi. Il se retrouva entre les murs de son bureau. Son secrétaire, devant lui, attendait respectueusement.
- Dommage, j'ai voulu justement ferrer un poisson.
- Je regrette, Monsieur. Selon Moebius la séquence terminale est imminente. L'hélium est épuisé et le noyau de carbone-oxygène se contracte. On attend l'impulsion thermique.
- Le bon vieux Moebius ne se trompe jamais! L'allusion du professeur Tonar concernant le cerveau central qui dirigeait une partie de la Galaxie incita un sourire fugace sur le visage serein du secrétaire.
Tonar leva la main et devant son bureau un large pan de mur commençait à luire faiblement.
- Section Sol 1, situation d'origine, ordonna-t-il de vive voix et le pan de mur continuait à s'éclaircir en concrétisant une section de l'espace au milieu duquel luisait une étoile jaune orange.
- Plus près! L'image grandissait et ils pouvaient détailler autour de l'étoile jaune des planètes aux tailles différentes glissant sur leur trajectoire avec une lenteur désespérante.
- Terre1, ordonna-t-il, et Moebius obéissant montra une planète couverte de nuages laissant parfois deviner à travers les contours incertains de continents émergés, des flots couvrant la majeure partie des terres.
- Il y a des milliards d'années nous étions encore là, se disait le professeur, et le secrétaire ne put s'empêcher de rajouter.
- Nos ancêtres Monsieur, nos ancêtres.
Le bras galactique continuait de luire faiblement et sur son bord tournoyait majestueusement le système Sol.
- Situation actuelle, commanda sèchement le professeur et instantanément l'étoile dorée devint un monstre rouge. Mercure n'existait plus et la planète bleue se trouva à la lisière du feu d'enfer du soleil.
Il lui semblait que des langues de feu léchaient les terres craquelées là où les océans avaient disparu. Les images défilant devant eux montraient des montagnes crachant le feu sur les terres arides où ne subsistait plus aucune trace de vie, l'histoire de millions et de milliards d'années.
Sa gorge était serrée en voyant les dévastations. Les traces des années, des siècles et des millénaires avaient disparu laissant la planète retomber dans l'état initial où tout avait commencé il y a six milliards d'années.
Il ne pouvait plus parler, mais il lui suffisait de penser comme toujours, la symbiose entre lui et Moebius fonctionnait instantanément.
L'enfer disparut en se retirant dans un coin de l'image pour laisser la place à une Terre splendide à moitié couverte de nuages, et non loin d'elle une lune blanche. Puis, tout fut rapproché en survolant les vagues de l'océan. Moebius resta muet en déroulant devant leurs yeux ébahis des contrées sauvages et inconnues où des animaux bizarres continuaient à vivre sans savoir qu'ils étaient surveillés. Des montagnes, des glaciers environnés de neiges éternelles, éclatants sous le soleil, des forêts sauvages et des terres cultivées défilaient en continu. Ils survolaient des métropoles fourmillantes de monde, pour s'arrêter un instant au-dessus d'un astroport où décollaient et atterrissaient des navires intersidéraux dans un rythme ininterrompu.
Moebius continuait à reculer dans le temps pour leur montrer une fusée primitive crachant le feu pour décoller difficilement et larguer plus loin une capsule avec quelques hommes à bord. Elle se traînait péniblement, minuscule capsule dans l'immensité, les hommes serrés, dans un minimum d'espace, seuls, vers la lune convoitée.
- Comme ils étaient héroïques !
Le secrétaire parlait pour lui-même et Moebius contrairement à ses habitudes, lui répondit.
- Ils étaient héroïques et géniaux, Monsieur. Leurs noms ont traversé les âges. Je n'ai aucune autre personne connue de cette époque, sauf leurs noms. Ils étaient les ancêtres de la conquête spatiale. Ils ont conquis le bras galactique en établissant le contact avec les autres civilisations.
- La guerre, pensa Tonar.
- Oui, les guerres, répondit Moebius en s'insinuant dans ses pensées. Ils ont gagné et ils ont perdu pendant des centaines de millions d'années pour arriver où nous sommes. Pourtant ils étaient, nous étions incapables de sauver Sol 1 et la Terre.
- Si on changeait d'orbite?
- Ce serait valable si Sol 1 n'était pas engagé dans sa phase terminale. Son effondrement est définitif et le changement d'orbite ne servirait à rien. C'est une terre morte, Monsieur.
Tonar regardait les images défiler, la forme des continents changer, la construction et la disparition des villes sans connaître leurs noms sachant bien que derrière ces images il avait l'existence de millions, de milliards d'individus. Leur vie, leur mort, les plaisirs et les chagrins, la souffrance et la volupté, leur vie.
Moebius sentait que le souvenir de ces hommes inconnus et depuis longtemps disparus les chagrinait. La Terre s'éloignait de nouveau dans l'espace et dans le temps. Le bras galactique luisait faiblement, la furie du Sol 1 disparut dans la faible pâleur de l'Univers.
- Je pense que vous pouvez retourner à votre pêche, Monsieur. Le poisson est ferré, préparez-vous à une longue lutte.
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