LA MONDIALISATION EST-ELLE
INEVITABLE ?
S'OPPOSER à une mondialisation dominée par les logiques de guerre et de conquête propres à l'économie de marché capitaliste, libéralisée, déréglementée, privatisée et à haute intensité de technocratie et de compétitivité, ce n'est pas, bien au contraire, s'opposer à d'autres formes coopératives de gouvernement et de mondialisation. D'autant que cette exigence est portée par des centaines de milliers d'organisations qui, aux quatre coins de la planète, s'efforcent de mettre en place de nouveaux principes et de nouvelles formes coopératives de gouvernement mondial.
Ces organisations sont actives dans tous les domaines de la sécurité de l'humanité : militaire (contre la prolifération des armes nucléaires et pour le désarmement général) ; environnementale (pour le développement durable conformément aux recommandations de la conférence de Rio de 1992) ; alimentaire, pour mettre fin au scandale d'une malnutrition qui frappe 800 millions d'individus. Elles sont également très présentes dans le dialogue entre les cultures et les civilisations, dans le développement d'une recherche scientifique et technologique orientée vers des fins humaines et sociales, etc. Le plus grave obstacle qu'elles rencontrent est précisément la mondialisation actuelle, fondée sur la primauté des intérêts et de la liberté d'action sans frontières de l'entreprise privée, et sur la souveraineté d'un marché prétendument auto-régulateur.
Loin d'optimiser l'allocation des ressources matérielles et immatérielles de la planète - sans parler des richesses humaines - la globalisation engendre de profonds dysfonctionnements et des gaspillages éhontés. La satisfaction des besoins de la société ne figure pas, il est vrai, au nombre de ses objectifs. C'est pourquoi l'efficacité que certains lui prêtent n'est qu'une prétention absurde.
Depuis la fin de la convertibilité en or du dollar, décidée par le président américain Richard Nixon en 1971, et de la libéralisation généralisée des mouvements de capitaux - aux Etats-Unis en 1974, dans l'ensemble de la Communauté européenne à partir de 1990 -, le monde vit dans une totale instabilité monétaire. Une économie financière purement spéculative s'est développée, de plus en plus dissociée - quand elle n'en est pas ennemie - de l'économie réelle et d'une véritable culture industrielle. L'objectif de la rentabilité à court terme provoque, ici, des crises de surproduction (industrie automobile, électronique, informatique, acier), là des pénuries (logement, éducation, alimentation) et, dans maints autres secteurs, des chutes de productivité (céréales de base, systèmes informatiques, etc.)
La mondialisation entraîne les économies vers des structures de production de l'éphémère, du volatile - par la réduction massive et généralisée de la durée de vie des produits et des services - et du précaire (travail intérimaire, flexible, à temps partiel subi). Au lieu de revaloriser en permanence les ressources disponibles, elle les rend le plus vite possible obsolètes, inutiles, non recyclables. Le travail humain et les rapports sociaux en font les frais.
Sous prétexte de mettre en valeur « la bonne ressource, venue du bon endroit, pour le bon produit, sur le bon marché et au bon moment pour le bon consommateur », la mondialisation des structures de production permet aux grands réseaux de firmes multinationales d'exploiter, à l'échelle planétaire, les petites et moyennes entreprises de manière intensive et au moindre coût. Ces PME, confinées dans un rôle de sous-traitants de plus en plus fragilisés, sont tenues pour de simples centres de profit au service des grandes corporations. La situation devient encore plus intenable pour les PME elles-mêmes sous-traitantes des gros sous-traitants. Le sentiment d'insécurité et d'exploitation n'est plus l'apanage des ouvriers, paysans et travailleurs indépendants. Il touche désormais de manière concrète le milieu des petits entrepreneurs.
Reengineering, production flexible, externalisation, dégraissage (downsizing) : toutes ces nouvelles techniques du management contribuent au développement de la grande machine mondiale du capitalisme de marché, dont l'unique objectif est l'extirpation du maximum de profit, et au moindre prix, de la richesse du monde. Ressources, individus, groupes sociaux, villes et régions, voire pays entiers, sont abandonnés ou exclus : ils n'ont pas été jugés suffisamment rentables par - pour - la machine mondiale. D'où la folle concurrence à laquelle ils se livrent pour être « compétitifs », c'est-à-dire pour simplement rester vivants.
Allons-nous laisser à cette machine infernale le pouvoir d'être le seul arbitre de l'histoire économique, technologique, politique et sociale du prochain siècle ?
* Professeur à l'Université catholique de Louvain,
président des Amis du Monde diplomatique