Nouvelle page 3

Abderrahmane ZENATI

l'Art qui bouge

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"C'est une chose bien connue, mais qu’il faut toutefois la rappeler : avec son génie créateur, avec ses livres, avec sa peinture… Abderrahmane Zenati est considéré comme le père spirituel de tous les jeunes passionnés de peinture, d’art et de culture dans l’Oriental."

Abdedaim Ali

 

MEMOIRES D’UN ANE DE L’ORIENTAL
(EXTRAIT)

 

 

« … Quand je repense à certaines périodes de mon enfance misérable dans les rues d’Oujda, j’ai l’impression d’avoir vécu une autre vie.
Lorsque j’avais un peu plus de huit ans, à cause de l’extrême pauvreté, ma mère ne pouvant plus subvenir à mes besoins. Croyant bien faire, elle m’avait placé comme apprenti chez les artisans..
Je me rappelle particulièrement de cet affreux tailleur de djellaba. C’était un djebli avec l’accent nasillard qui venaient à peine de débarqué à Oujda, venant de la banlieue de Fès. Comédien inné, il faisait croire à son entourage qu’il était un Fqih issu d’une riche famille de Fès de Dar Dbibagh.. Fumant du kif, il était figé dans une sorte d’ivresse permanente. Ses yeux brillaient anormalement. Une pâle dégénérescence assombrissait son visage anémié par la laideur qu’aggravait de surcroît une constitution chétive qui lui donnait l’apparence d’un tuberculeux aux jours comptés.
Cet escroc qui engendra toute une lignée d'aigrefins, de fourbes et d’imposteurs qui feront beaucoup parler d’eux à Oujda, à l’aube de l’Indépendance du pays, se montraient en société comme nationaliste et homme pieux. Il faisait ses prières à la grande mosquée et passait à la boutique ses journées à évoquer Allah et son prophète. Il donnait de lui l’image d’un sage et soignait bien sa fausse réputation d’homme sérieux, raisonnable, sobre et honnête… Mais au fond, avec nous autres apprentis, il se montrait tel qu’il était réellement : un pédophile avec des pratiques sadiques. C’était vraiment un être antisocial, destructeur et nettement nuisible …
Oui, ce maâllam était un monstre. Il avait des tendances de perversion et profitait de l’innocence de ses apprentis pour abuser d’eux sexuellement. Il est vrai que lorsque je n’étais qu’un petit enfant travaillant chez les artisans, je n’avais pas eu l’occasion de voir un patron sincèrement bon, mais c’était ce maâllam qui m’avait marqué le plus… »

 

 

LA SECONDE ÉPOUSE
« extrait »

« … Mon amour, ma déchirure, la vie loin de toi est impossible. Aujourd’hui il ne me reste que l’amertume du remord et l’écriture pour tromper le sommeil…
Je pense à toi et, même si tu es loin de moi, je te parle, comme si tu es là, devant mes yeux… Mon amour... Je te parle parce que mon âme et mon cœur ont trop soufferts de taire leurs complaintes solitaires… Ma déchirure… Je me sens si seul. Je t’écris aujourd’hui, comme hier et comme demain. Pourquoi ? Je ne le sais pas. Par amour ?
Si je t’aimais, je n’aurais pas dû écouter et épouser stupidement ta propre cousine et puis vivre avec elle durant des années loin de toi… Pourtant je l’ai fait ! Heureux ? Je ne le crois pas. Malheureux ? Pas davantage. Cependant, j’ai besoin de penser à toi pour vivre… Si tu n’existais pas, je n’aurais plus rien à faire sur cette terre ! ... Mon amour !… Depuis que ta cousine et moi avions divorcés, je pense chaque instant à toi. Tu m’accompagnes partout et je suis porté par une force allègre, car je t’aime, comme au premier jour de note rencontre, il y a trente ans… Je peux te le dire, maintenant…Je n’ai jamais aimé ta cousine. Oui, c’est vrai. Ne crois pas que je m’égare encore… Mais, puisque aujourd’hui le feu du mensonge s’est dissipé, je suis certain qu’un jour je te reverrai… Je ne peux pas soupçonner que tu ne puisses me pardonner ma trahison et mon injustifiable lâcheté envers toi… Je suis même certain que nous serons, de nouveau mari et femme… Et, de nouveau, mes mains sur tes mains nous retrouverons notre bonheur d’autrefois… Quand ? Demain ? Dans dix ans ?
Peu m’importe ! Je ne suis pas pressé ! …
J’ai toute l’éternité devant moi… »

 

 

L’HOMME D’ARGILE

« Extrait »

« … Je suis Touhami, mon corps est miné par les virus !…Bientôt, je vais mourir !... Le docteur Talha est formel : je dois mourir dans moins d’une année !
A présent que j’ai révélé mon nom, tous mes concitoyens, tous ceux qui m’avaient côtoyé à Oujda me reconnaîtront sans peine…
« Qu’il souffre !... avait dit l’imam de mon quartier, el hadj Tayeb. Qu’il meurt ! C’est le châtiment du Tout-puissant qui lui ronge les entrailles. C’est l’Enfer qui l’attend, dans l’autre monde, ajouta-il. » Non, monsieur l’imam Tayeb !… Vous n’êtes plus le croyant dévoué à la parole de Dieu. Vous ne distinguez plus le vice de la vertu. Vous êtes au stade primaire de la croyance. Vous donnez plus d’importance à la religion qu’à la foi, à la forme qu’au fond, au moyen plus qu’à la fin. Le « Chitane » a chassé de votre âme le courage, la générosité, l’amour, la sensibilité, la pudeur ; Il a planté la lâcheté, la cupidité, la haine, la froideur, la licence, la concupiscence. Il triomphe sans pitié, avec un éclat tel qu’il a semé la confusion dans votre esprit. Ne savez-vous pas, Monsieur l’imam Tayeb, que l’Islam et toutes les autres religions révélées enseignent la compassion, la bienveillance et la fraternité entre tous les êtres humains dans le malheur et l’adversité ? … L’Islam ne recommande-t-il pas la solidarité entre frères et voisins dans le besoin ? N’ordonne-t-il pas le respect, l'amour et le soutien de l'homme par son frère dans le revers et le désarroi ? Continuez à rire de mes larmes, Monsieur l’imam Tayeb !… Continuez à vous amuser de mon amertume ! Même profondément religieux, comme vous semblez l’être, vous ne savez pas lire le chagrin apparent dans les yeux des âmes tristes et le désespoir des malades incurables !… Vous continuez toujours à vous moquer des laids et des laides, des bancals, des culs-de-jatte, des bossus, des anormaux, des estropiés, des impuissants, des maris trompés, des vieilles filles, des filles-mères et des bébés abandonnés… La religion, tout en libérant les hommes spirituellement, n’a pas réussi à les libérer socialement…

 

 

MOURIR D'AMOUR

"Extrait"

 

 Que de moments agréables avait-il connus avec cette femme… des moments courts, rares et sublimes à la fois !... Tout cela lui paraissait comme un rêve, dans cette solitude tuante de sa chambre. Il ne s’étonnait pas d’avantage de constater qu’avec elle, il se sentait entraîné hors de la dimension de la réalité et du monde…

Il se rappela avec nostalgie qu’il était bien avec elle. A parler, à se taire, à ne jamais s’ennuyer côte à côte, à vivre bien des petites fêtes en repos, de séparation, en retrouvailles hebdomadaires, de coups de téléphone. A découvrir ses rires dans les riantes prairies et les bosquets de la route de Touissit à se poursuivre sur les sentiers entre les fleurs sauvages, à se donner des conseils, à bâtir des projets, à rêver, à ne rien faire… A s’aimer… C’est ainsi qu’en buvant les paroles de cette femme, le vieil artiste se laissait aller dans sa nostalgie. Il n’était plus que silhouette presque désincarnée. Il revoyait toutes les peines de sa vie, là devant lui. Il revoyait l’écoulement des ans qui passaient comme l’aile d’un papillon ridant la surface d’un lac. Il se retournait dans sa vieillesse comme dans le ventre de sa mère le bébé avant son expulsion. Le vieil artiste réalisa que cette femme était partie à tout jamais… Non, il n’avait pas gaspillé des moments de sa vie, comme un adolescent dans des futilités et des amourettes éphémères… Non, il avait, avec femme, trouvé l’équilibre de soi qu’il avait perdu jadis… loin d’elle, il avait l’étrange impression d’être un insecte… une petite libellule au bord de l'eau… Comment avait-il vécu ses soixante longues années loin de Marie, du rire de Marie…Oh dieu ! Encore un an, une semaine, un jour, une minute avec Marie… Bientôt je vais quitter pour toujours, ce monde clos, cet univers humide où je n’ai jamais connu le bonheur auquel j’aspirais…

Il se sentait tout le chagrin du monde dans son cœur, lorsqu’il entendit une voix venant du fond de lui-même :

- Tu es devenu un artiste, Jalal ! bravo ! et un écrivain aussi ? Encore, bravo, mon petit ! Et qu’écris-tu ? sûrement du n’importe quoi… mais dis-moi, mon petit Jalal !... comment un être inférieur, sans fierté, sans dignité, sans amour propre et sans aucune importance, comme tu l’as toujours été, puis-t-il espérer vivre ne serais-ce qu’une minute avec cette Marie ? Comment, toi, un être sans aucun intérêt, sans aucune ambition, sans aucun idéal t’accroches-tu à l’impossible ?… Tu es comme un rat hideux qui tombe amoureux d’un gracile papillon. Impossible d’échapper à ta folie et à ton destin d’homme absorbé par des illusions… Il n’y a qu’une certitude. Tu es sur la mauvaise voie avec cette femme, mon petit gros !... Elle n’est ni de ton milieu pourri, ni de ta condition futile. Mais pourquoi faudrait-il que tu te jettes toi-même dans une sorte de piège confus, mais sans issue et sans possible retour en arrière ?… Avec cette femme, trop réelle, trop consciente de sa vie, tu es dans un labyrinthe où le vacarme et la poussière, les relents empoisonnés et le grouillement se liguent contre toi en un seul complot de cauchemar ! … Avec cette Marie, tu fonces jusqu’au bout de ton délire, c’est pourquoi j’ai peur pour toi, mon petit Jalal ! Une peur mortelle ! Sais-tu pourquoi personne ne t’aime, Jalal ? Sais-tu vraiment pourquoi tout le monde te méprise, mon petit Jalal ? C’est parce que tu te méprises toi-même, mon petit vieux !… Oui, c’est ça ! Ils sont au courant de tes pires faiblesses que tu devrais être seul à connaître de cette façon, petit Jalal !… Ils t’ont sacrifié à un symbole, et tu leurs donnes le pouvoir de te dominer.

 

La déchirure

 "Extrait"

 

Il était un peu plus de neuf heures trente à la place Châtelet, lorsque soudain, le quartier fut soulevé par une assourdissante détonation. Une vague d’air brûlant enveloppa Kamal et le souffle le projeta à terre. Une voiture piégée était transformée en une boule de feu, surmontée d’un sinistre panache de fumée noire. L’explosion était telle que quatre pâtés de maisons s’étaient écroulés instantanément. Les vitrines des magasins et les carreaux des fenêtres volèrent en éclat. Une panique épouvantable s’empara de la foule. D’autant plus que quinze jours auparavant, une bombe dans le métro qui dessert Paris et sa banlieue avait fait vingt sept morts et une soixantaine de blessés. Kamal eut l’impression d’être roulé par une vague de fons et d’avoir les tympans arrachés. Sa tête avait heurté le tronc d’un arbre et il était resté étourdi. De toutes ses forces il s’est dit qu’il devait se relever. La jambe de son pantalon était arrachée, et des éclats de pierres et de vers l’avaient blessé au visage. Le Marocain, en bon secouriste, encore tout démantelé, se releva et courut en boitillant vers les lieux de l’explosion. Il découvrit une scène de cauchemar. Il n’y avait pas une seule personne debout. Toutes blessés, étourdies ou mortes. Elles gisaient éparpillées sur la route et le trottoir. A l’endroit où avait explosé la voiture, il y avait un grand cratère noir. D’autres voitures avaient parcourus plusieurs mètres avant de s’incruster contre le mur. Les vitres des immeubles dégringolaient encore. C’était un spectacle de désolation... d’apocalypse, des cris de femmes, d’enfants, d’hommes blessés... Il fallut quelques minutes avant que la fumée ne se dissipât. La voiture piégée n’était plus qu’un amas de tôles déchiquetées en train de se consumer dégageant une odeur âcre de peinture et de souffre. Autour d’elle, des dizaines de corps gisaient à terre, morts, déchiquetés. Au premier coup d’oeil, Kamal vit une femme par terre les deux jambes arrachées. Elle tenta de se relever, retomba le visage contre le sol. Les yeux écarquillés d’effroi, Kamal se figea : Un petit garçon, le visage en sang, avait le pied droit sectionné et les intestins qui débordaient. A ses côtés, une petite fille avait été décapitée par des débris de glace. C’était l’horreur ! Un homme, les deux mains crispées sur l’estomac, essayait en vain de retenir le flot de sang qui jaillissait de lui. Un autre tendait la main sans se rendre compte qu’il était coupé en deux. Une femme déshabillée par le souffle, rampait le visage à moitié arraché et s’effondra devant Kamal. Plusieurs victimes ne bougeaient plus, tuées sur le coup. Kamal regardait ce massacre, muet de consternation devant l’horreur. Des gens couraient de tous les côtés. Plusieurs voitures brûlaient, des cris de douleur s’élevaient d’un bus dont toutes les vitres brisées s’étaient transformées en projectiles mortels. Le chauffeur avait le visage en bouillie. Un homme tentait d’éteindre le feu avec un grand extincteur. Kamal aperçut ce qui restait d’une fille superbe : des membres noircis, méconnaissables... C’était l’enfer ! Dans un nuage de fumée, des dizaines de corps déchiquetés gisaient partout. Pour la première fois de sa vie, Kamal se trouvait devant la mort à l’état massif, non pas celle liée à une arme blanche d’un adolescent des quartiers périphériques de Casablanca, mais celle du carnage mêlé à l’odeur de la poudre. La gorge serrée, il dégagea un enfant des flammes d’une voiture qui flambait. Il releva une femme dont le visage était ensanglanté et les yeux crevés par les éclats de la déflagration... Des cris hystériques, en arabe lui apprirent que les Français n’avaient pas été les seules victimes. Il vit un homme choqué, penché sur son volant, une expression d’horreur indicible sur son visage. En voyant tant de morts dans les voitures et à même le sol... de la chair humaine calcinée, des os broyés et du sang qui jonchait la place, Kamal éprouva comme une sensation de chaleur, d’étouffement, porta les deux mains à son cou et hurla :

— Oh, mon Dieu ! Pourquoi ? Pour quelle raison tout ce massacre ? Qu’ont-ils fait tous ces innocents ? Puis il courut jusqu’au mur d’en face et vomit.

Une femme arriva. Devant l’affreux et macabre spectacle, en proie à l’hystérie, elle se mit à déchirer sa robe et à se griffer le visage. Kamal s’approcha d’elle, voulant l’aider, il lui prit la main. Elle se débattit furieusement. Comprenant qu’il n’arriverait pas à la calmer ainsi, Kamal se dirigea vers d’autres blessés. Soudain, comme une panthère, la femme sauta sur le marocain, lui laboura furieusement le visage avec ses griffes et lui planta ses dents dans la main. Le jeune homme poussa un cri étouffé et la projeta par terre.

— C’est lui ! Je l’ai vu, hurla-t-elle, d’une voix caverneuse en le désignant du doigt. C’est lui le terroriste qui a garé la voiture piégée...

 

L'AUBE DES MAUDITS

"Extrait"

 

— Sale affaire tout de même ce qui se passe dans ce pays. Surtout maintenant qu’ils commencent à s’en prendre aux étrangers, soupira-t-il.

— C’est encore ces islamiste qui ont placé cette bombe à l’ambassade d’Alger.

— Bien entendu, c’est ce que le journal explique clairement… mais peut-on se fier aux journalistes ?

L’homme assis se mit à lire l’article à voix haute.

Le rédacteur en chef exprimait sa certitude des commanditaires de l’attentat. Il affirmait que personne dans toute l’Algérie ne souhaitait maltraiter un cheveu des français qui s’étaient révélé les amis les plus fidèles et les plus honorables d’entre tous les résidents étrangers . Le rédacteur expliqua aussi qu’en fait, la bombe était destinée à un bâtiment à côté de l’ambassade habité par la famille de la police et que c’était par une erreur que le journal ne saurait trop sévèrement condamner. L’explosion s’était produite dans un lieu qui n’était pas visé. De telles malchances, le rédacteur ne l’ignorait pas, étaient de nature à provoquer des incidents avec la France d’une extrême gravité. Le rédacteur au nom de tous les  Algériens s’empressait donc de présenter ses excuses les plus profondément sincères à son excellence l’ambassadeur de France et à la grande nation pacifique qu’il représentait. Le rédacteur signalait que le gouvernement démocratique et populaire algérienne se déclarait prêt à châtier les coupables et à assumer la charge de toutes les réparations de tout ordre qu’exige un tel cas de la civilité entre gouvernements.

 — Heureusement que l’ambassadeur lui-même été absent au moment de l’explosion, déclara l’homme qui lisait le journal.

— Espérons que la France consentirait à fermer les yeux sur cette erreur tragique et à l’oublier, car l’Algérie vit des heures cruelles, rétorqua l’homme âgé… Dans ce pays le danger se cache partout et menace tous les habitants et toute la région.

— En attendant, peut-être que cet lamentable attentat elle-même va servir une bonne cause en avertissant les gens dépourvu de cœur et de honte qui exploitent les honnêtes citoyens  Algérien que la révolution du premier novembre avait réellement triomphé et qu’elle est irréversible…

 L’homme assis plia le journal et se mit à parler d’autre chose.

 

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