Nouvelle page 2

Abderrahmane ZENATI

l'Art qui bouge

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"Autre trait qui est propre à Abderrahmane Zenati: en plus d’artiste peintre, il est aussi écrivain… Un écrivain qui dévoile ses cris, ses souffrances, mais cependant n’arrête pas de souffler à tout un chacun l’ardeur de son âme. Il nous décrit, dans ses livres,  son itinéraire, les aventures de sa vie, son monde intérieur et sa nature profonde."

Issad Merouane

 

TOUS LES HOMMES SONT MENTEURS

"Extrait"

 

Sur sa route vers Saïdia, en voyant les paysages négligés de la vallée des Angad défilant devant ses yeux, Aurélie se rappela de ce jour où elle avait rencontré Larbi Dakka pour la première fois à Saïdia. Aurélie contemplait des peintures exposées à même le sol lorsqu’un homme s’approcha d’elle : Grand de taille, épaules et fesses larges, comme un arrière train d’un cheval. Mains démesurées, tête carrée aux joues tavelées de taches noires, crâne épais planté de cheveux crépus. Bouche démesurée, meublée de dents larges et mal plantées. En outre, même s’il faisait chaud, il était affublé de lourds vêtements fripés. Il avait exactement l’allure d’un paysan endimanché.

Aurélie jugea qu’il n’était pas du tout beau à voir.  

C’est vrai que Larbi Dakka était âgé, mais, il avait toujours le diable au corps. On ne pouvait compter ses extravagances. À cinquante deux, il avait souvent des liaisons sentimentales furtives. La suite de cette histoire le montrera plus d’une fois. Comme un grizzli qui sort de son hibernation, il prenait alors conscience durant l’approche de l’été de tout ce monde nouveau de toutes ces adorables femmes qui, comme de belles fleurs des champs et des oiseaux migrateurs revenaient tous les ans au même endroit, avec la même détermination de séduire et d’êtres séduites

- Qu’en pensez-vous de ces peintures ? Ça vous plaît, mademoiselle ?

- Je suis ravie… De très belles oeuvres Il n’y a rien à dire…

- Merci ! Merci beaucoup, mademoiselle ! Ce sont mes peintures, dit-il en souriant.

- Ah, bon ? Je pensais qu’elles étaient faites en Espagne ou au japon… Est-ce vous vous les vendez, vos toiles ?

- Pas souvent !…

- Elles valent cher ?

- Non, pas du tout…

- Qui sont vos clients, en général, des marocains ou des étrangers ?

- En dehors des étrangers, rares sont mes compatriotes qui achètent la peinture… A part les libéraux, les européanisés, les intellectuels francophones et certains riches qui jouent aux snobes. Le reste où ils sont pauvres et n’ont que ce qu’il faut pour joindre les deux bouts, ou ils n’ont même pas le strict nécessaire pour survivre. Ces derniers sont les plus nombreux. Mais la majorité du peuple, endoctrinés par les ignares qui interprètent faussement la religion musulmane, trouve en l’artiste peintre un mécréant et en ses œuvres des symboles sataniques. Les anges désertent le lieu où il y a une peinture, poster ou n’importe quelle photo ou image représentant un être humain ou un animal, disent les barbus, sans rougir. Ils ne tolèrent que les calligraphies des versets coraniques, les carreaux de faïence bariolés de couleurs criardes et le moulage du plâtre en dessin géométrique.

- Justement je cherche quelque chose d’originale à offrir à ma mère… Je crois que je vais me laisser tenter par une de vos peintures…

- Choisissez la toile qui vous intéresse et en s’entendra…

- Ah, bon ! Et bien c’est parfait alors !

Elle refit le tour des œuvres plusieurs fois avant de dire :

- C’est vrai, en plus, il est difficile de faire un choix. Elles sont toutes belles…

Elle hésita un moment et se décida enfin :

- Je crois que je vais prendre ce cheval bleu, dit-elle d’un air gêné. Je trouve qu’il a des couleurs magnifiques… Je sais que l’art n’a pas de prix, mais il vaut combien, votre cheval ?

- Trois cent dirhams !

- C’est tout ? Et bien je le prends !

- Merci, mademoiselle !

- C’est moi qui vous remercie… Je ne m’attendais nullement à être flashée sur une peinture et à rencontrer un artiste courtois et adorable !

- Merci, mademoiselle ! Vous êtes très gentille… Est-ce que je dois envoyer cette peinture à une adresse ou vous l’emportez-vous avec vous ?

- Je l’emporte… il trouvera sa place, chez ma mère, à Paris…

- A Paris ? Vous habitez à Paris ? Ah paris… La ville de mes rêves…

 - Vous connaissez ?

- Non, enfin, si peu. J’ai vu des films, des photos aussi. Il parait qu’il pleut toujours à Paris et que les maisons sont toutes grises…

- Oui, c’est un peu ça avec autre chose…

- Il y a le parfum de Paris, les rues de Paris… Et puis la Seine et les Champs-Elysées…Ça doit être chouette, Paris.

- Oui, c’est chouette, comme vous dites. Enfin, quand il fait soleil…

- Et ça ne vous manque pas, mademoiselle ?

- Si, un peu.

Larbi Dakka qui, pour avoir la carte de séjours et la nationalité française, avait cherché longtemps n’importe quelle femme, jeune ou vieille, pour en faire une épouse. Juste une épouse, sans amour. Pour arriver à ses fins, il savait se montrer charmant, voire prévenant, envers les femmes étrangères. Pour plaire, il avait l’habitude de se montrer faussement plaisant, complimenteur et flatteur plein d’humour. C’est connu, pour arriver à leur fin, certains hommes au Maroc, particulièrement les commerçants et les pseudos artistes, se montrent d’une jovialité délicieusement agréable. En véritables comédiens, ils deviennent d’authentiques caméléons qui s’adaptent aux goûts des autres. Ils cachent ainsi habilement leur vraie nature et adoptent celle qui intéresse leurs interlocuteurs. Ils deviennent des athées avec les athées, croyants avec les croyants, humains avec les humains et sensibles avec les sensible… Ainsi, pour émigrer en Europe et avoir la carte de séjours la nationalité étrangère, Larbi Dakka avait cherché longtemps n’importe quelle femme, jeune ou vieille, pour en faire une épouse. Juste une épouse, sans amour.

 

 

 

LA VALLÉE OUBLIEE

"Extrait"

 

 

J‘étais un enfant abandonné.

A l’âge de l’alphabet, je vivotais dans l’enfer de la rue avec mes petits compagnons de fortune. Nous étions tous orphelins de père, de mère ou des deux. Bercé par mes illusions de liberté et d'insouciance, je n'avais aucune conscience des réalités de la vie et du mauvais tour que me jouait le destin... Pour survivre, je mangeais n’importe quoi trouvé dans le fond des poubelles. Pieds nus, cheveux ébouriffés, sale et couvert de poux, vêtu de haillons : pantalon trop grand, maintenu par deux bouts de ficelle de chanvre en guise de bretelle, tricot emmaillé aux coudes, hérité de quelques gosses de la rue, l’allures d’insecte, j’avançais au gré de mes pas, sans savoir vraiment où j’allais…

 Je n’avais pas encore mes sept ans et j’ai été mâché, remâché et craché ensuite comme une bouchée fade… Mes orteils étaient ulcérés à force d’avoir marché pieds nus. Mon corps était mortifié a force d’avoir dormi dans les fossés… Mes intestins étaient rongés par les maladies de toutes sortes à force d’avoir manger des miches de pain rassis toutes recouvertes de moisissures, de boue et de fiente d’animaux… La tête enfoncée dans les épaules, le dos voûté, les poings serrés, toujours aux aguets, je ne faisais que courir, halluciné, incapable de comprendre, incapable de raisonner. Je ne pensais qu’à survivre.

Je me revois maigre comme une libellule, cheveux en broussaille et pieds nus… Je portais constamment un vieux pantalon de couleur indéfinissable, rapiécé, troué aux fesses, déchiré aux genoux… Je revois cette éternelle chemisette largement échancrée sur ma poitrine proéminente de volatile. Accablé, sous le poids de la solitude, j'avançais comme un automate en tâtonnant dans la vie. J'allais au gré de mes fantaisies, de rue en rue, de terrain vague en terrain vague...

Ce qui ne tue pas fait grossir. Même si mes orteils étaient ulcérés à force d’avoir marché pieds nus. Même si mon corps était mortifié a force d’avoir dormi dans les fossés. Même si mes intestins furent rongés par toutes sortes de maladies à force d’avoir mangé du pain rassis tout recouvert de moisissures, de boue et de fiente d’animaux, à force d’avoir consommé de la charogne où pullulaient les vers et d’avoir bus l’eau infestée des marécages, je prospérais, cependant j’ai grandi et étais devenu un robuste petit garçonnet sec et basané comme ceux de ma race. De ces gens de la steppe, je possédais déjà l’agilité du serval, l'élégance, la sveltesse, et la vélocité de la gazelle. J’ai acquis vite l’adresse manuelle et la résistance, mais mon regard sans arrogance, ma docilité et mon goût au travail en faisaient un être diffèrent de mes compagnons de mauvaise fortune.

Et le temps passait, jour après jour, soleil après soleil, printemps après printemps... rien ne changeait pour moi. Il me semblait que les fleurs sauvages renaissaient aux mêmes endroits, en ressemblant à celles des années précédentes. Le temps passait… Qu'était le temps pour un enfant qui vivait dans la rue avec toutes ses souffrances, ses misères et ses peurs, loin des siens ?

Qu'était le temps pour un enfant qui n'avait pas la chance de manger à sa faim, de dormir près de sa mère, confiant et en sécurité ? Qu'était le temps pour un enfant qui n’avait pas la possibilité, comme d'autres enfants, d'aller à l'école ?

 

 

 

ADIEU OUJDA MA BIEN AIMÉE

"Extrait"

 

« J’avais moins de dix-huit ans lorsque j’ai décidé, de fuir Oujda et de partir en France ! J’étais ce jour-là à l’oasis Sidi Yahya, à cinq ou six kilomètres de la ville et autour de moi tout était doux, vert, humide… Brusquement, je me suis jeté la face contre terre et j’ai crié de toutes mes forces, en pleurant : « Adieu Oujda, ma bien aimée ! Adieu terre de mes aïeux ! Adieu ma chère ville natale ! Adieu colombe blanche et ville de mes jeunes années ! Je crois qu'en cette vie, je ne te reverrai plus jamais ! » Et je me suis mis à sangloter et à embrasser la terre avec extravagance, comme un frénétique. Pendant un instant, je me suis cru fou et j’ai eu peur. J’avais raison d’avoir peur, mais je n’étais pas fou ! J’étais seulement fatigué de la réalité quotidienne et décapante de cette triste vie, à Oujda, où fleurissait le mythe de la virilité violente, où le fort écrasait le faible, où le riche méprisait et exploitait le pauvre, où la pitié et le pardon n’existaient pas. Partout ce n’était qu’injustice, oppression, mépris et abus de pouvoir… Partout les poings des immoraux et des haineux écrasaient les visages des humbles et des justes. La vexation, l’emprisonnement sans procès, la torture, les supplices et même les assassinats étaient monnaie courante par un pouvoir régional arrogant, corrompu et arbitraire. Dans ce nébuleux cauchemar, beaucoup de sang était versé, loin des regards, au nom d’un dieu qui n’avait rien à voir avec la méchanceté et la cruauté des hommes. A Oujda, une poignée d'hommes, «protégés » par un certain corrupteur et corrompu, nommé «Le Mégalomane», avaient et tous les droits et tous les privilèges, ainsi que de considérables fortunes, alors que le reste du peuple se débattait dans l’ignorance, la peur et la misère.»

 

Déja parus 

1 Les Cigognes reviendront-elles à Oujda ?
2 Mémoire de la Fourmi.
3 Vol de la Fourmi.
4 La Déchirure.
5 L’Aube des Maudits
6 Le retour du bigame
7 Marjana
8 Goût de cendre
9 La seconde épouse
10 La maison en face
11 Tamoula
12 Paroles de fous
13 El hogra
14 La Vallée des Oliviers
15 Un Homme Simple
16 Les Malheureux
17 Paroles Etranglées
18 Homme en Colère
19 Adieu Oujda, ma bien aimée
20 L’Homme d’Amérique
 

21 Un Orphelin chez les Artisans
22 Mon ami Tchita le juif
23 Histoires d’Amour
24 De la Haine en Héritage
25 Chagrin d’Amour
26 Confidences d’un âne de l’Oriental
27 Haffou le fou
28 La Malédiction d’Allah
29 Le Vent de l’Est s’arrête à Figuig
30 Un Homme Presque Parfait
31 Ces hommes fous de l’Oriental
32 Des Mots à la place du pain
33 Le Fou de Sarah
34 Le Chemin de l’Enfer
35 Khalti Fatna
36 L’Orphelin
37 Crépuscule des Anges
38 Nous n’irons pas tous au Paradis
39 Le cri de l’agneau

 

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